Dans le pays le plus pauvre d’Amérique latine, la sécurité alimentaire est un objectif qui se travaille depuis la cellule familiale jusqu’à la politique gouvernementale, en passant par les organisations non gouvernementales et les instances internationales. Le décor ressemble à une carte postale. La forêt, majestueuse, dense, inquiétante, s’étend à perte de vue. Une douzaine d’hommes travaillent à défricher un champ pour faire paître leur troupeau de vaches. C’est le jour du travail communautaire et les hommes du groupe San Juan n’ont pas de temps à perdre. Durant trois jours, la pluie et El Sur, ce vent froid et polaire, ont retardé leurs travaux. Les terres qu’ils se partagent couvrent 200 hectares pour le troupeau et la production collective. Chaque famille dispose aussi d’une parcelle personnelle. À Urubicha, dans l’est bolivien, à environ cinq heures de route de Santa Cruz, la capitale régionale, la population est indigène à 99 %. Et pauvre. Le revenu annuel dépasse péniblement 2 000 dollars. L’association CIPCA, partenaire du Secours Catholique, soutient dans cette zone treize familles indigènes depuis 2004, notamment grâce à l’apport de bétail et par une formation technique à l’élevage. Pour pouvoir assurer la survie de familles souvent très nombreuses, la diversification de la production est essentielle. Apiculture, petits poulaillers, jardins familiaux permettent d’assurer l’autosubsistance. Mais ces productions restent insuffisantes : il faut encore acheter les habits, les cahiers et les stylos des enfants, l’huile, le sel, le sucre, le savon, les médicaments. « Alors, on est obligé d’aller vendre notre main d’œuvre à des grands propriétaires pour semer, récolter ou défricher », explique Simon Mozabire, 35 ans et six enfants. Le constat est le même dans les villages aux alentours d’Ascension de Guarayos. La “frontière agricole” repousse toujours plus loin la forêt et les petits agriculteurs ne peuvent plus payer leurs terres. Prima Villalba, 32 ans et ses trois enfants de 7 à 11 ans commencent la journée en s’occupant de la traite des vaches. Le mari est allé travailler chez un grand propriétaire pour augmenter le revenu familial. Pendant que les enfants se préparent pour l’école, Prima fait faire le tour des quelques hectares cultivés. Du riz, du maïs, quelques tomates, du manioc. Comme ses voisins, cette économie de subsistance permet à sa famille de manger, « alors qu’à la ville, même si tu travailles tous les jours, ça ne suffit pas pour gagner assez pour nourrir sa famille. On est bien mieux ici aux champs, même si le travail est dur ».
Autosuffisance.
« Le grand problème, indique Filémon Mamani, vice-président d’une communauté de la région d’Ascension de Guarayos, c’est le changement de mode de production. Les gens ne se consacrent plus à une production diversifiée. La monoculture et la surexploitation de la ressource forestière rendent notre peuple très pauvre. » Pour lutter contre ce phénomène Cipca travaille sur le thème de la sécurité alimentaire en partant des pratiques des paysans. Une préoccupation qui se retrouve également en milieu urbain. À El Alto, la banlieue pauvre qui surplombe La Paz, les expériences de micro-jardins populaires sous serre, qu’elles soient menées par des organisations comme Cipca ou par la FAO permettent à des populations pauvres et urbaines d’être autosuffisantes au moins pour la production de légumes. Enfin, au niveau gouvernemental, la politique de Susana Rivera, ministre de l’Agriculture, si elle ambitionne de « travailler avec tous les acteurs ruraux », vise bien quand même à « privilégier les petits et moyens producteurs, notamment à travers des transferts directs ou grâce à un accès au crédit privilégié à des taux préférentiels ». « En Bolivie, on ne peut pas dire qu’il y a une crise alimentaire, soutient-elle. Nous produisons de tout. Il y a une spéculation de grands propriétaires et des grandes entreprises que nous avons voulu stopper en régulant le marché de l’exportation. Les exportations sont importantes car elles permettent de faire entrer des devises, mais il faut aussi protéger la consommation et les populations les plus pauvres. » Réserver des surfaces agricoles à des familles capables d’assurer une production pour leur famille, et au-delà pour le marché local, constitue une réponse à la crise alimentaire. La mise en pratique génère tensions et conflits, comme en Bolivie ou dans d’autres pays.
Stéphane Fernandez
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crédit : Patrick Delapierre / SC
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| BOLIVIE
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Capitale : Sucre Population : 9 100 000 h. Superficie : 1 098 580 km2 Langue(s) : espagnol, quechua, aymara, guarani Nature de l'état : république unitaire Nature du régime : démocratie présidentielle Chef de l'état : Evo Morales Mortalité infantile : 55.6 Espérance de vie : 63.9 ans PIB croissance annuelle : 2.6 %
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