Point stratégique au cœur de la capitale économique de l’Inde, Mumbai (Bombay), le bidonville de Dharavi, sera prochainement rasé au profit d’un quartier rénové. Un projet architectural qui a séduit le gouvernement, mais qui laisse aux locataires et fabricants de Dharavi un arrière-goût d’expulsion. Malgré les belles promesses du projet, la population accuse le coup. « On vit à Dharavi comme dans une seule et même grande maison », commente Bhau Korde, résident du plus grand bidonville d’Asie, Dharavi. Sur le pas de leurs portes, les habitants du mastodonte urbain vaquent à leurs occupations, obstruent des ruelles jonchées de pierres jetées ça et là pour dissimuler la boue. D’innombrables échoppes meublent les grandes artères : un dédale de venelles bordées de cabanes aux murs de tôle, de brique et de tissu s’enfonce au coeur du bidonville. Dans le quartier ouest, un passage étroit et sombre conduit à des dizaines d’habitations donnant l’effet d’un clapier. Au bout du couloir, Yasaki Konnar lit le journal, assis en tailleur dans son minuscule appartement de 5 m². Caractéristique de Dharavi, sa porte est grande ouverte et laisse entrevoir une pièce propre avec pour seul mobilier un coin cuisine et une étagère. « J’ai construit ma maison de mes propres mains », raconte Yasaki, venu du Tamil Nadu, état du sud de l’Inde, pour gagner sa vie comme chauffeur privé à Mumbai. Pour lui, l’appartement gratuit de 21 m² que propose le responsable du projet de développement, Mukesh Mehta, devrait être une aubaine. Selon l’étude du gouvernement, environ 300 000 personnes bénéficieront de ces logements. Cependant, les nombreuses ONG présentes dans le bidonville évaluent le nombre d’habitants entre 600 000 et 1 000 000. Le projet laisserait ainsi plus de la moitié de la population sans logement. Face à ce problème, la commission Justice et paix, service de l’Église catholique lié aux droits de l’homme, tente de reloger les laissés-pour-compte. « Nous faisons pression sur l’État pour que l’ Urban land (ceiling and regulatory) act (1), en passe d’être aboli, soit maintenu, explique le père John Almeida, membre de la commission à Dharavi. Cette loi a été créée en vue d’une répartition équitable des terres. Son maintien permettrait de reloger les personnes expulsées de Dharavi. » Un combat qui n’a pas encore abouti à une réponse positive.
Désillusion. 21 m² pour vivre, fabriquer des poteries, les entreposer, les cuire dans un fourneau d’environ 6 m². Une fatalité pour Ramila et Jagdish Tak, potiers dans le quartier sud. « Comment allons nous faire pour travailler dans un si petit espace ? » se lamente Ramila, dans la chaleur et la fumée âcre du fourneau où elle dépose les dernières poteries réalisées par son mari. À l’intérieur d’une cabane en tôle, celui-ci s’active sur son tour de fabrication. Jagdish façonne les lampes à huile qui illumineront la ville pendant Diwali, la fête des lumières. Autour de lui, la pièce est tapissée d’étagères encombrées de poteries. Un escalier abrupt mène par une trappe à la pièce de vie, petite mansarde éclairée par deux ouvertures et deux tubes au néon. C’est dans cette pièce que le couple et leur fille prennent leur repas et dorment à même le sol. Propriétaires des murs de la cabane depuis plus de cinquante ans, ils vivent avec 100 euros par mois grâce à leur production. « Si nous ne pouvons pas travailler dans les nouveaux locaux, de quoi allons-nous vivre ? » gémit Ramila. Une question que beaucoup de travailleurs du bidonville se posent.
Exode. 21 m². Le cœur du problème pour les petites industries de Dharavi. Bien plus qu’une cité-dortoir, la ville dans la ville, bâtie illégalement, a sa propre économie. Selon l’organisme de lutte contre la pauvreté urbaine, la Société de promotion des enquêtes territoriales (Society for the Promotion of Area Resource Centres, SPARC), l’activité économique de Dharavi génère un chiffre d’affaires annuel de plus de 340 millions d’euros. Au coin d’une ruelle, des bruits de ferraille attirent le regard sur un homme qui martèle un bidon usagé pour lui redonner sa forme initiale. « Toutes les ordures de Mumbai vont à Dharavi et rien n’est gaspillé », s’enthousiasme-t-il. Lavés, peints et remis en forme, les déchets ont un cycle de réincarnations interminable dans le bidonville. Dans les locaux noirs de suie d’une fabrique de savons, deux hommes remuent avec peine une gigantesque cuillère dans une marmite géante remplie d’huile et de silicate de sodium. Ailleurs, une trentaine d’hommes, accroupis sur des pierres plates, nettoient des boyaux de chèvres. Ils seront vendus à Johnson & Johnson, l’un des plus importants fabricants au monde de produits d’hygiène et de santé, pour en faire des fils de suture. Ici, les activités se déroulent majoritairement dans des locaux de plus de 80 m². Si les propriétaires des murs n’ont pas les moyens de racheter leur bout de terrain, ils perdront la surface actuelle. « Leur enlever les conditions nécessaires pour travailler revient à leur couper les mains », argumente Veluswamy, membre de Sparc. Malgré la promesse de Mukesh Mehta d’intégrer un espace industriel à son projet, une grande partie de l’économie de Dharavi mourra avec le bidonville et contraindra les habitants à travailler en périphérie de Mumbai. Prévoyants, certains propriétaires ont déjà acheté des terrains à Vasei, à environ 40 kms du centre-ville.
Reproches. 21 m². « Pour qui ? Pourquoi ? Comment ? », questionne un ouvrier. Comme lui, la majorité des habitants est dans l’imprécision malgré les affiches dispersées dans le bidonville. Mais le reproche principal exprimé par les résidents est de ne pas avoir été consultés. « Selon la loi, le gouvernement est tenu d’obtenir l’accord de 70 % de la population pour lancer un projet. Or cette disposition a été modifiée pour Dharavi », se révolte Sundar Burra, membre de SPARC. Avec la fédération nationale des habitants des bidonvilles (National Slum Dwellers Federation, NSDF) et d’autres associations locales, la Sparc a lancé le 18 juin dernier une marche non-violente, la Dharavi Bachao Andolan (“sauver le développement de Dharavi”), au cours de laquelle 15 000 habitants ont manifesté leur désaccord avec le projet. « Nous ne sommes pas contre le développement de Dharavi. Au contraire ! Mais nous sommes en désaccord avec le projet actuel, en particulier parce qu’il ne tient pas compte de nos réclamations », ajoute l’un d’entre eux. Les partis politiques locaux soutiennent leurs revendications. Le bidonville représente une formidable banque de votes. Ensemble, ils accusent les instigateurs du DRP d’avoir construit le projet sans prendre la peine de connaître le bidonville. « Dharavi possède une histoire de plus de 70 ans qu’on ne peut pas écrire en soixante-dix jours ! », reproche Jockin Arputham, président de la NSDF. En réponse à leur colère, le Gouvernement du Maharashtra a diligenté une nouvelle enquête pour connaître la population exacte vivant à Dharavi. Il s’est également engagé à ouvrir des comités auxquels le peuple pourra participer. La communauté des pêcheurs de Koliwada, premiers habitants du bidonville, a quant à elle obtenu d’être exclue du projet et de reconstruire son quartier selon son propre schéma.
Risques. Le programme de développement de Mukesh Mehta n’est pas le premier auquel les habitants de Dharavi sont confrontés. Depuis 1936, le gouvernement a déjà mené sept projets dans le bidonville et relogé quelques habitants dans des immeubles neufs. « Au cours des années suivantes, 70 % de la population relogée avait revendu les appartements pour se faire de l’argent et former un nouveau bidonville », explique Bhau Korde, ancien résident de Dharavi. De fait, une partie des habitants est partie s’installer sur la mangrove voisine. Une opération qui risque de se répéter avec l’apparition des logements gratuits du DRP et un pari que Mukesh Mehta relève. « Les appartements que nous leur offrirons seront tellement bien qu’ils resteront », affirme l’architecte, sûr de lui. Une affirmation qui suscite de nombreux doutes au sein de la population.
(1) Loi sur le terrain urbain (plafond et règlement) Clémence Richard |