Représentant 10 % de la population égyptienne, nombre de coptes craignent la montée d’un islam radical. Comment se positionner entre peurs et enjeux internationaux ? J’ai trouvé au Caire une vue imprenable. Dans mon champ de vision : un minaret, le clocher d’une église copte orthodoxe et, en arrière-plan, les trois pyramides de Guizèh. Le tout imbriqué dans un monceau d’immeubles, d’hôtels internationaux et d’autoroutes. Frise chronologique, perspective syncrétique. La complexité de l’Égypte en un seul regard. L’Égypte copte (étymologiquement “égyptienne”), qui a fait l’unanimité de l’Égypte à l’aurore de la chrétienté, se sent une légitimité historique. Mais la vague islamique a supplanté, au VIIe siècle, l’Église chrétienne. Quatorze siècles plus tard, l’amertume demeure pour les 6 à 8 millions de coptes (environ 96 % d’orthodoxes et 3 % de catholiques), soit 10 % de la population, qui cherchent à se situer face à la montée du radicalisme musulman. « La société égyptienne a été un modèle cosmopolite pendant des siècles, capable d’une lecture très libérale des religions. On ne se posait même pas la question de savoir si l’on était chrétien ou musulman », regrette Alaa El Aswany, l’auteur du best-seller L’Immeuble Yacoubian. « Mais après la chute du roi Farouk et après Nasser, le président Sadate a joué du mélange pouvoir-religion. Et depuis les années 80, l’influence wahhabite rapportée par les travailleurs partis dans le Golfe a été très négative. » L’expression de la foi se fait désormais plus démonstrative : certaines rues sont bloquées à l’heure de la prière, les femmes qui ne portent pas le voile sont a priori des chrétiennes… « Face à “l’envoilement” des musulmanes, nous avons dû rallonger nos jupes, éviter les décolletés, témoigne Marie, copte orthodoxe d’Alexandrie. Oh, il ne peut rien arriver… Tout juste une réflexion si ta tenue est trop décontractée… parfois une injure… Nous sommes tous devenus très sensibles. »
Discriminations. De fait, cette radicalisation s’accompagne de violences. « On observe des campagnes d’islamisation forcée par pression psychologique, mariages contraints de jeunes chrétiennes, avantages professionnels… », rapporte William Weessa, journaliste copte, auteur d’un ouvrage consacré au massacre de coptes à Al Kosheh, en 2000. Il relate qu’il ne se passe pas deux semaines sans agression. « Ces deux dernières années, 17 agressions sont survenues après la prière du vendredi. » Celles d’Alexandrie, en 2006, ont réveillé l’intérêt international. Les coptes orthodoxes s’estiment aussi victimes de discriminations, notamment à l’embauche, tant dans les entreprises privées que dans l’administration ou l’armée. « Les médias ne laissent pas de place à l’expression des chrétiens, poursuit William Weessa. Et à l’école, l’enseignement arabe est dispensé uniquement par des musulmans, même dans les écoles chrétiennes, pour mieux diffuser le Coran. » Les coptes s’indignent aussi de l’obligation, pour construire une église, d’obtenir une autorisation de la main même du président Moubarak. Ils s’insurgent contre le fait que la confession soit notée sur la carte d’identité et qu’il soit quasi impossible d’obtenir de nouveaux papiers pour ceux qui passent de l’islam à la chrétienté. « Je traite 400 dossiers de chrétiens qui demandent la modification de leur carte d’identité », recense maître Ramsès, avocat proche du patriarche copte orthodoxe Shenouda III. « La majorité affirme s’être convertie à l’islam sous la pression. » Quant aux musulmans convertis au christianisme, comme Agazy, baptisé copte orthodoxe il y a un an, « du point de vue des musulmans, je suis passible de mort ». Nombre de chrétiens préfèrent fuir aux États-Unis et au Canada. « L’Église copte n’a presque plus aucun rôle en Égypte, estime William Weessa. Il n’y a plus d’élite copte. Il y a des familles proches du gouvernement. Des alibis à une prétendue ouverture vis-à-vis de l’Occident. » Le clergé copte orthodoxe joue la tempérance. « Shenouda est obligé d’être dans le consensus pour éviter d’aviver les tensions entre les communautés chrétienne et musulmane, observe une fidèle copte. Tandis que la diaspora, surtout celle d’Amérique, agit pour défendre nos droits. »
Persistance et affirmation. « Si les coptes représentent 10 % de la population égyptienne, leur poids économique et culturel dépasse 30 %, tempère l’historien copte Milad Hanna. Les coptes conservent une place majeure dans la société égyptienne. » De fait, ils ne craignent pas d’afficher leurs convictions. La majorité d’entre eux portent une croix tatouée à l’intérieur du poignet ; des jeunes arborent d’immenses tatouages de la Vierge, du Christ ou de Saint Georges. En août, le pèlerinage de la Vierge, en Haute-Égypte, rassemble en trois semaines jusqu’à 2 millions de fidèles au pied de la grotte qui aurait accueilli la Sainte Famille lors de son périple égyptien. Au Caire, l’imposant sanctuaire du Moqqatam, avec ses statues et son église de 20 000 places, taillée dans la roche, rappelle aussi que les chrétiens sont à même de célébrer librement leur foi.
Islam modéré ? L’enjeu résiderait ainsi dans la capacité de l’islam à ne pas refuser, dans le futur, la cohabitation religieuse. C’est toujours le cas dans certains quartiers du Caire. À Ahmed Helmy, les femmes âgées, chrétiennes comme musulmanes, portent le fichu noir. Dans les campagnes persiste une cohabitation. Elle est maintenue par les lois de la terre qui plongent leurs racines au-delà de la chrétienté ou de l’islam, et garantie par l’évitement de toute mixité familiale. « Nous sommes tous paysans, voisins dans la terre », confirme l’imam Fathy, dans la mosquée de Berba Aziza, 42 000 habitants dont 10 000 chrétiens. « Nos enfants fréquentent la même école, ils ne se séparent que pour les cours de religion. Le plus important de l’islam est l’amour entre les hommes, quelle que soit la religion. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire que nous sommes confrontés aux fondamentalistes, assure Milad Hanna. Que les chrétiens aient survécu à la vague islamique du VIIe siècle est déjà un miracle ! La chrétienté perdurera en Égypte. Il y règne un islam particulier composé d’un visage sunnite, d’un cœur chiite, d’une mentalité copte et d’os pharaoniques. » Louis Guinamard |