La réconciliation est-elle possible en Côte d’Ivoire ?-La réconciliation consiste à reconnaître que des choses graves se sont passées, mais qu’au nom d’un avenir commun à construire ensemble, ce qui se joue est bien plus important qu’un cycle de vengeance. On ne mesure pas la capacité de réconciliation à la gravité des faits. Il faut opérer cette disjonction entre ces deux éléments pour pouvoir dire que la réconciliation est toujours possible.
Concrètement, comment procède-t-on ?-Les outils qui fonctionnent le mieux en Afrique sont ceux d’une justice transitionnelle, que l’on appelle les commissions “Justice et vérité”, permettant de passer d’une situation désastreuse à un avenir de réconciliation. La meilleure formule, celle du tribunal, permet que les faits soient exposés, clarifiés, établis. On le doit à toutes les victimes de la tragédie. Une fois l’aspect vérité respecté, la marche vers la réconciliation est plus facile car les victimes savent qu’elles ne sont pas ignorées.
Pensez-vous qu’en l’état actuel des choses, les Ivoiriens y soient prêts ?-Deux éléments m’incitent à l’optimisme. D’une part, la mise en place de ce tribunal, à l’initiative du camp vainqueur, est le signe d’une volonté de reconstruction, qui exprime aussi l’idée de la nécessaire réconciliation. D’autre part, les déclarations de Mamadou Koulibaly (1) (Ndlr : président par intérim du Front populaire ivoirien, ancien parti de Laurent Gbagbo) semblent indiquer que quelque chose est possible, malgré l’ampleur du désastre depuis plus de dix ans. Il faut espérer ensuite que tout le monde y mettra du sien pour que de tels signaux s’amplifient et deviennent une véritable lumière.
Comment travaille-t-on avec la population, celle qui a le plus souffert de cette guerre civile ?-C’est là que réside la plus grande difficulté, car il s’agit d’une situation où des gens ont vu égorger, tuer d’autres personnes, actes extrêmes qui peuvent provoquer des désirs de vengeance. La réconciliation demande alors beaucoup d’explications. C’est pourquoi le nouveau pouvoir doit expliquer le sens de cette démarche et faire en sorte que cette explication touche les couches de la société ivoirienne les plus profondément atteintes. C’est peut-être ce que recouvre le terme de “dialogue”, rajouté dans l’intitulé de la commission. Il évoque la sagesse traditionnelle africaine, centrée sur le dialogue, et il a également été le maître mot du père de la nation, Houphouët-Boigny. Cela me semble être quelque chose qui peut aider à accepter l’idée de réconciliation.
La justice internationale doit-elle s’en mêler ?-Il faut que la communauté internationale accompagne le mouvement de réconciliation de la Côte d’Ivoire, tout en évitant d’introduire de manière intrusive ses propres outils. Car une intervention extérieure changerait complètement la nature de cette réconciliation, et l’aspect d’un dialogue constructif inter-ivoirien serait évincé par la médiation d’un instrument international. En revanche, ceux qui pourraient jouer un rôle important sont les acteurs religieux. La société ivoirienne est très religieuse. Lorsqu’on adopte une démarche qui nous dépasse, comme un avenir à construire ensemble, le discours de la religion est justement celui de la transcendance, qui doit permettre d’acquérir la force morale d’aller au-delà de ce qui nous divise et installe la haine entre nous. Ce serait, à un double titre, la responsabilité des religieux de s’impliquer dans cette démarche. D’une part, parce que ce discours est celui de la religion. D’autre part, parce que la religion aussi a malheureusement joué un rôle négatif à un certain moment. C’est donc l’occasion pour le discours religieux de changer de cap en invoquant l’union plutôt que la division.
Quel rôle y a-t-il dans ce processus pour les Africains eux-mêmes ?-Le rôle de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), et des pays limitrophes qui avaient tenté des démarches de médiation, n’est pas terminé. Au contraire, leur action serait perçue comme beaucoup moins intrusive qu’un tribunal international parce que ces pays sont eux-mêmes impliqués dans une construction plus large, celle de l’Afrique de l’Ouest.
Propos recueillis par Catherine Rebuffel
(1) In Jeune Afrique, 5-11 juin 2011.

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