Grave, mais pas désespérée. Ainsi pourrait être qualifiée la situation économique de la Somme. Le département fait partie de ceux où la crise a le plus fortement touché l’emploi industriel entre début 2008 et fin 2009, note l’Insee. Le taux de chômage y est encore de 10,4% contre 9,9% pour la France entière (2,7 millions de personnes). Dans la Somme, l’emploi salarié a ralenti sa chute depuis le début de l’année, alors qu’il s’est stabilisé sur l’ensemble du territoire. Dans le département picard, 3 416 personnes ont perdu leur emploi au premier trimestre 2010, contre 6 893 fin 2009, tous secteurs d’activité confondus, indiquent les chiffres de Pôle emploi.
Dorothée Fortini, animatrice au Secours Catholique de la Somme, s’inquiète des difficultés croissantes des familles : « On a été obligé de recommencer à distribuer des bons alimentaires l’année dernière, signale-t-elle, alors qu’on n’en donnait plus depuis trois-quatre ans. »
L’épicerie sociale fondée par le Secours Catholique, “Le plein de courses”, refuse du monde. Sa capacité d’accueil est limitée à 50 personnes par semaine. Avec son chantier d’insertion spécialisé en cuisine, elle met à profit l’une des rares opportunités du marché de l’emploi. Dix stagiaires obtiennent ainsi chaque année une qualification d’agent polyvalent de restauration, débouchant sur des emplois de cuisine ou de services à la personne.
Dans l’industrie amiénoise cependant, les nuages recommencent à s’accumuler : Goodyear a annoncé une restructuration entraînant 817 licenciements sur 1 400 salariés dans la production de pneus de voitures de tourisme. Les syndicats ont obtenu en justice que cette restructuration soit suspendue et que la production des pneus soit recentrée sur les engins agricoles.
Les 71 salariés du site de distribution et de stockage de Lee Cooper sont également en sursis. Ce sont les rescapés de la délocalisation de la production en Tunisie, il y a vingt-cinq ans. Le 9 juillet, la société en redressement judiciaire a trouvé un repreneur. Celui-ci ne garderait que 11 des salariés du site d’Amiens, d’après Les Échos du 12 juillet. Le comité d’entreprise dénonce « une mauvaise gestion et de nombreuses irrégularités au niveau du groupe ».
Pour Dorothée Fortini, ces drames sont aggravés par le fait que « Le père, le fils, le petit-fils travaillent souvent dans la même entreprise ».
Reconversion.
Dans cette période de profonde crise industrielle, les ouvriers très qualifiés s’en sortent mieux : le marché de l’emploi leur offre 700 postes en moyenne chaque trimestre, souligne Pôle emploi Picardie.
À l’évidence, formation et reconversion sont les maîtres mots dans un tel contexte. David vient de réussir une telle reconversion après que son entreprise de transport express de petits colis a été anéantie par la crise, dès 2008. « L’activité a chuté en un mois. Il n’y avait plus de travail », témoigne sa femme qui gérait la petite société de trois employés. Après plusieurs projets de relance sans lendemain, David a enfin trouvé un contrat à durée indéterminée de mécanicien – sa qualification initiale – dans un garage de Montauban-de-Bretagne.
Marie-Thérèse Tastard, responsable de l’épicerie sociale du Secours Catholique à Saint-Jean-de-Brévelay (Morbihan), a beaucoup soutenu le couple sans ressources en 2008 et 2009 : aide alimentaire, dépannages financiers, aide à l’achat de médicaments.
Dans le secteur, deux abattoirs ont fermé. Les établissements d’abattage et de transformation embauchent en priorité des personnes victimes de licenciements, explique Marie-Thérèse Tastard. Du coup, les intérimaires ne trouvent plus à s’employer que dans le ramassage nocturne des volailles. Les animaux des élevages industriels doivent être livrés au petit matin dans les abattoirs.
La centaine de personnes employées à cette activité ne sont payées que pour le temps de collecte proprement dit. La durée du transport entre chaque point de collecte n’est pas prise en compte. En outre, aucun tarif de nuit ne leur est appliqué. Heureusement, le RSA complémentaire s’ajoute à leurs maigres salaires, compris entre 200 et 700 euros par mois, mais il ne leur permet pas d’atteindre le seuil de pauvreté fixé à 910 euros.
Le RSA coup de pouce.
Pour Mélodie, “maîtresse de maison” dans un accueil de jour pour enfants autistes près de Dijon, le RSA se limite à 20 euros, en complément de son salaire de 1 056 euros net. Elle apprécie pourtant ce petit versement : « 20 euros, pour une mère de trois enfants comme moi, c’est beaucoup. C’est une paire de chaussures pour un gamin », assure-t-elle.
Une grande partie des bénéficiaires potentiels du Revenu de solidarité active n’est pas de cet avis. 627 000 personnes perçoivent le RSA complémentaire. Soit moins de la moitié du nombre annoncé au moment de sa mise en place (1,6 million). Et pour cause, la majorité des bénéficiaires attendus renoncent à effectuer des démarches complexes pour un supplément de revenu aussi faible que celui de Mélodie.
De fait, le ministre des Solidarités actives, Marc-Philippe Daubresse, a implicitement reconnu les failles du système en juillet dernier, qualifiant d’« ubuesque » un dispositif géré à la fois par les départements, les caisses d’allocations familiales et Pôle emploi. Du coup, il a annoncé la simplification du formulaire de déclaration de ressources et l’envoi d’une information sur la prestation à 8 millions de bénéficiaires d’aides au logement.
Reste que le RSA complémentaire souffre d’avoir été conçu pour un fonctionnement en période de croissance économique (afin de favoriser l’emploi des travailleurs pauvres). Or la crise survenue fin 2008 a stoppé net les recrutements et limité le nombre des bénéficiaires de ce RSA dit “chapeau”.
Quant au RSA “socle”, successeur du RMI, il tourne à plein régime. 1,144 million de personnes sans activité ni indemnités l’ont perçu en mars 2010. Ces bénéficiaires reçoivent en moyenne 743 euros versés par la Caf, dont 425 euros au titre du RSA.
La loi prévoit d’inclure les 630 000 bénéficiaires du RSA complément d’activité dans les instances de concertation des départements, qui statuent chaque mois sur les radiations et les suspensions de bénéficiaires du RSA. En principe, leurs représentants sont appelés à s’exprimer dans ces instances.
Jacques Lepage, expert de cette question au Secours Catholique, s’en félicite. « C’est un réel levier d’insertion, grâce à la confiance gagnée et aux relations nouées lors de ces réunions », observe-t-il. Pour autant, tous les conseils généraux ne jouent pas le jeu. « Certains demandent aux associations de représenter les bénéficiaires du RSA, ce qui est un détournement de la loi », précise Jacques Lepage.
La mise en place du RSA jeunes ce mois-ci s’annonce difficile. Il devrait s’appliquer à 160 000 bénéficiaires – jeunes de moins de 25 ans ayant déjà travaillé au moins deux ans dans les trois dernières années. Mais le contexte économique, là encore, joue en sa défaveur. Le chômage touche en effet 23% des 15-24 ans.
Départements exsangues.
Par ailleurs, les difficultés financières actuelles des départements n’aident pas. Le président de l’Association des départements de France, Claudy Lebreton (PS), a prévenu qu’une trentaine d’entre eux risquaient de ne plus pouvoir verser le RSA à la rentrée, en raison de l’explosion des dépenses sociales et de la baisse des recettes, à cause bien sûr de la crise. Claudy Lebreton met également en cause les retards de versements de l’État.
La note de conjoncture présentée en juin par l’Insee laisse entrevoir un peu d’espoir, en évoquant « une reprise qui se prolonge à petite vitesse » avec un « début de redressement » des achats de biens durables par les ménages. En revanche, elle ne prévoit une « stabilisation du chômage » à 9,9% que pour 2011 (départements d’outre-mer inclus).
Pour Christian de Boissieu, le président du Conseil d’analyse économique, cela ne suffira pas. « Si on ne fait rien, on va dans le mur », affirme-t-il. Avec une croissance autour de 1%, les 600 000 emplois détruits par la crise ne seront pas remplacés, prévient-il. Que faire ? Réduire le déficit et la dette publique, investir dans l’avenir, c’est-à-dire la recherche et l’enseignement supérieur. Utiliser aussi l’épargne considérable des Français pour financer la croissance verte – production de panneaux photovoltaïques, logements basse consommation, agriculture biologique…
François Tcherkessoff

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