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Interview de Susan George « Utiliser la crise financière pour régler la crise de la pauvreté »

26/08/2010

L’essayiste franco-américaine, présidente d’honneur d’Attac, analyse dans un nouvel ouvrage [1] les raisons de la crise actuelle. Elle insiste sur la nécessité d’une taxation des transactions financières pour relancer l’économie.

Deux ans après la crise financière qui a entraîné la crise économique actuelle, faut-il avoir peur d’une autre crise ?
Oui, car aujourd’hui, les pays d’Europe en particulier ont décidé de “traiter” la crise économique par l’austérité et par la contraction, ce qui va mener à plus de chômage. Les investisseurs ne vont pas investir, les consommateurs ne vont pas consommer, etc. L’absence de reprise est donc à craindre. Cela ressemble à la politique menée dans les années 1920 par le président américain Herbert Hoover.

Pourquoi, après les sommets de Toronto, le G8 et le G20, les dirigeants ne semblent-ils pas prendre la mesure de ce danger ?
Les dirigeants de la planète gouvernent en fonction d’une tout petite frange de leurs citoyens respectifs, en faveur des banques et des entreprises transnationales, ceux que j’appelle la “classe de Davos”. Pour cette classe-là, c’est une formidable occasion d’abolir un certain nombre de réformes sociales, acquises à travers des décennies de lutte sociale. C’est donc une volonté délibérée, compliquée par le fait que les pays poursuivent des buts nationaux, d’où est exclue la solidarité entre eux.
Les dirigeants ne sont pas non plus impuissants. Nous ne sommes pas dans une impasse financière ou technique, mais dans une impasse politique et idéologique. Nos dirigeants mettent leur puissance au service de certains objectifs. Toute l’économie est organisée sur le court terme, sur les résultats, même pas de cette année, mais de ce trimestre, de ce mois !
Les États-Unis, pour une fois, ont montré une politique un peu plus intelligente en instaurant une relance plus musclée qu’en Europe – une Europe qui, elle, suit l’Allemagne, obsédée par le désastre de la République de Weimar et l’inflation des années 20-30, et qui a décidé l’austérité. En France, on recherche une réduction du déficit budgétaire en taxant la consommation, mais pas les banques, du moins pour l’instant.
Les États-Unis, en revanche, ont voté une loi restrictive sur les banques pour en diminuer les revenus et les domaines d’investissement. Mais ils ne sont pas allés aussi loin que la “Glass-Steagall-Act”, abrogée en 1999 [2].

Quelles pistes suggérez-vous pour combattre la crise ?
En premier lieu, il faut reconnaître qu’il serait possible d’utiliser la crise financière pour régler la crise de la pauvreté et de l’inégalité qui gagne du terrain chaque année. Il est scandaleux de compter 80 millions de pauvres en Europe, sans parler des pays du Sud qui stagnent et dont on ne voit pas comment ils pourraient atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. Si, d’une part, on se convertissait à l’économie verte et si, d’autre part, on adoptait une taxation des transactions financières, on serait en mesure de faire trois choses : réparer les dégâts sociaux dans le Nord, contribuer à changer l’économie de l’énergie et du transport et ainsi réduire les gaz à effet de serre et peut-être parvenir à éviter un changement climatique trop brutal, et enfin rendre les OMD accessibles. Si on calcule les transactions financières annuelles, on obtient plus de 600 000 milliards de dollars, soit dix fois le PNB mondial. En les taxant à 0,1% (1 pour 1 000), on obtient 600 milliards, à 0,01% (1 pour 10 000) on trouve 60 milliards. Avec cette somme on peut faire beaucoup de changements, ce n’est donc pas l’argent qui manque !

Vous prônez un “New Deal vert”…
Se convertir massivement à l’économie verte, c’est là que l’on trouvera un vivier d’emplois, ainsi que la réduction des dommages pour la santé. Il faut avoir un grand objectif, il faut “ré-enchanter” la politique et l’économie, avec une grande cause nationale, européenne et internationale.
C’est Arthur Cecil Pigou [3] qui le dit. Il faut taxer moins ce dont on a le plus besoin et taxer plus ce dont on veut le moins. Si on veut plus d’emplois, plus de santé et de bien-être, moins de pollution ou de spéculations financières, on voit bien ce qu’il faut faire, c’est enfantin.

Pensez-vous que les opinions publiques soient prêtes à cela ?
Pour revenir sur la peur, je pense que c’est un sentiment qui sert les dominants. Tant que la situation est difficile pour chacun, peut-on lui demander de penser à autre chose qu’à sa fin de mois difficile ou autres problèmes immédiats ? Tout est fait pour que les gens soient séparés et affrontent individuellement leurs problèmes. La solution vient de l’union entre ONG, comme le font Attac et le Secours Catholique, pour demander la taxe sur les transactions financières, mais aussi entre ONG et PME-PMI, qui souffrent et n’obtiennent pas de crédit, alors qu’elles fournissent 90% de l’emploi en Europe.

Propos recueillis par Catherine Rebuffel

Les articles du dossier « Économie : La crise persiste et signe »

Source Messages n° 649 - septembre 2010

Notes

[1] Leurs crises, nos solutions, Albin Michel, 366 p., 20 euros.

[2] Cette loi avait été votée en 1933, après le krach boursier de 1929, pour interdire le mélange des activités entre banques de dépôt et banques d’affaires. Ses contempteurs ont eu raison d’elle au bout de 12 tentatives d’abrogation en vingt-cinq ans.

[3] Économiste britannique.

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