
- ©Max Toranzos/DPA/MAXPPP
Depuis deux mois, près de 2000 Indiens de l’Amazonie bolivienne - moxenos, tacanas, et sirionos principalement - marchent pour protester contre un projet gouvernemental de route à travers le parc naturel où ils vivent. Ils sont arrivé à La Paz, la capitale, mercredi 19 afin de demander un « dialogue direct » avec le président socialiste Evo Morales et obtenir l’abandon de ce projet. Le Centre de recherche et de promotion paysanne (CIPCA), partenaire du Secours Catholique qui accompagne ces communautés indigènes, a envoyé cinq de ses salariés participer à la marche. Lorenzo Soliz, son directeur, analyse ce conflit social.
En quoi consiste ce projet d’infrastructure ?
La route doit traverser le Parc national et territoire indigène Isibore Secure (Tipnis) dans le département du Béni, au nord de la Bolivie, pour relier le Brésil à l’Océan pacifique. Les tronçons 1 et 3 ont déjà été construit par une entreprise brésilienne. Ce projet s’inscrit dans l’Initiative pour l’intégration d’infrastructures dans la région sud-américaine (IIRSA). Or souvent la population est très mal informée de ces mégaprojets et surtout elle n’est absolument pas consultée, comme cela s’est produit dans le cas du Tipnis. Ce parc est une zone environnementale protégée depuis 1965 et a été déclaré territoire indigène depuis 1990. Trois communautés indigènes ont reçu ce titre de territoire indigène : les moxenos, les yurakarés et les chimanes. Ce sont ces dernières communautés qui ont entamé le 15 août dernier une marche de protestation sur La Paz, la capitale bolivienne. Pour comprendre l’impact de ce projet, il faut connaître le contexte de la région. Les trois communautés indigènes vivent sur ce territoire dans une approche ancestrale. Or une population fait incursion sur leur territoire : les cocaleros, producteurs de coca. Ces différents publics ont une approche économique diamétralement opposée. Les indigènes optent pour un développement durable tandis que les cocaleros favorisent le développement industriel de la région. Par ailleurs, cette zone concentre à elle seule 30 à 35% de la flore et de la faune nationales. Elle possède une biodiversité très riche.
Quelles conséquences le projet de route aura-t-il sur les populations indigènes ?
Tout d’abord, la route favorisera l’incursion de ceux qu’on appelle les colons, c’est-à-dire les personnes qui viennent d’autres régions de la Bolivie. Cela provoquera l’usurpation des ressources naturelles desquelles dépendent les communautés indigènes. Par exemple, le tracé de la route passe sur une partie du Tipnis qui est utilisé par les indiens pour la chasse et la pêche. Enfin, il existe également le risque que les indigènes perdent leur propre culture.
Que pensez-vous de la phrase du président Evo Morales qui affirme que ce projet doit aussi « résoudre la pauvreté et l’abandon dans lequel vivent les indigènes dans les parcs nationaux. » ?
Je suis d’accord pour dire que les indigènes ne vivent pas dans un paradis. Il faut améliorer leur éducation, leur économie, leurs conditions de vie, etc. Mais ce projet ne les aidera pas. Au contraire, il ruinera les ressources qui leur permettent de vivre.
Que reproche la société civile, dont Cipca, à ce projet ?
Tout d’abord, la Bolivie est en train de s’endetter auprès du Brésil pour détruire son propre territoire ! Le Brésil, financeur de ce projet, fait crédit à la Bolivie pour la construction de cette route alors qu’elle lui profitera largement. Par ailleurs, le gouvernement a choisi l’entreprise brésilienne OAS, sans lancer d’appel d’offre public. De plus, ce projet n’a aucune licence environnementale. Les études d’impact sont très douteuses au vu des risques environnementaux qu’implique la construction d’une telle route. Enfin et surtout, la population n’a pas une seule fois été consultée. Pourtant, selon la constitution, votée en 2009, il est obligatoire de consulter la population avant tout projet. Evo Morales a, par ailleurs, dit cette phrase malheureuse : « que vous le vouliez ou non, nous allons construire cette route et l’achever. » Cependant, tout espoir n’est pas perdu. Evo Morales est un président indigène. La société civile n’est donc pas contre lui, mais souhaite lui dire qu’il est allé trop loin avec ce projet.
Les députés ont voté début octobre la suspension du projet jusqu’à ce qu’un dialogue soit établi. Pourquoi les indigènes refusent cette suspension ?
La suspension du projet signifie seulement son ajournement. Ce que veulent les indigènes, c’est l’abandon total du projet. Par ailleurs, il s s’opposent également à un référendum régional car ils estiment qu’ils auraient du être consultés avant que le projet ne débute. Les marcheurs ne s’opposent pas à la route mais refusent qu’elle passe sur leur territoire.
Croyez-vous que les marcheurs sont manipulés politiquement, comme l’affirme Evo Morales ?
Il y a effectivement eu une intention d’instrumentaliser la marche de la part de l’opposition. La droite a voulu se saisir de l’évènement et est subitement devenue pro indigène. Il y a donc bien eu une tentative de manipulation mais ils n’y sont pas parvenus.
Un mouvement de solidarité a suivi la marche. Des grèves générales ont été déclenchées en soutien des marcheurs. Qu’en pensez-vous ?
Cette marche exprime un malaise qui n’est pas seulement lié à la route mais à toute la société. Elle cristallise les attentes de la société. La mobilisation des paysans, des ouvriers, des étudiants, des mineurs, montre bien qu’il y a un malaise. Cette marche est l’occasion pour la société de demander à Evo Morales de réaliser l’agenda politique qu’il avait promis.
Propos recueillis par Clémence Richard



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