« Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux », disait François de La Rochefoucauld, le moraliste français. À l’accueil de jour du Secours Catholique de la rue des Apennins à Paris, Yvonne Paire, bénévole, souhaite faire de cette maxime une réalité, grâce à l’atelier corporel qu’elle propose aux personnes accueillies. Quand on n’a plus que son corps, il devient notre dernier refuge. Un refuge précaire, malmené par le froid et l’inconfort de la vie dans la rue. Rhumatismes, raideurs, arthroses l’empoussièrent. Peu à peu les articulations se rouillent. La demeure corporelle se détériore et l’homme finit par mal habiter ce corps, ce “chez soi” comme l’appelle Yvonne Paire, professeur au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), à l’origine d’un atelier corporel à l’accueil de jour du Secours Catholique des Apennins, dans le 17e arrondissement de Paris. Experte en danse, anatomie-physiologie et analyse du corps dans le mouvement dansé, Yvonne Paire connaît tous les secrets du langage corporel et a choisi de mettre ses compétences au service des personnes sans domicile fixe, d’une manière bien particulière. « Le langage corporel inconscient que révèle la posture est fondamental dans l’écoute, le dialogue avec l’autre », observe-t-elle. Tous les mercredis, elle anime pendant une heure, un atelier corporel pour les personnes sans domicile fixe. Bien être et être bien. Il est 11 h 30. Petit à petit, le centre de jour des Apennins se vide des dernières personnes accueillies venues prendre leur petit déjeuner. Seuls un homme et deux femmes restent. Ils semblent attendre un événement déclencheur : l’arrivée d’Yvonne, signe que l’atelier corporel va enfin commencer. D’un pas vif, celle-ci dépose sur la table de la salle commune des sacs remplis d’accessoires étranges. Deux mannequins articulés font la curiosité de Yamina, une des femmes accueillies au Secours Catholique qui assiste régulièrement aux cours d’Yvonne. Les “bongers”, sorte de couteaux flexibles sur lesquels sont plantées des balles en mousse, intriguent Thierry : « À quoi ça sert ? C’est quoi ce truc ? » « Vous verrez », répond Yvonne avec un sourire mystérieux, en tirant le paravent qui les protège du regard des curieux. Une musique d’ambiance remplit la pièce et les participants forment un cercle. Les mains entament un automassage en tapotant le corps, doucement. Chaque partie du corps abordée est nommée et décrite par Yvonne. « Ici c’est la huitième dorsale. Maintenant on va faire travailler les muscles et les articulations. » Concentrés et obéissants, Yamina, Thierry et Yvette s’allongent au sol. Les os craquent, les jambes souffrent, les muscles se tendent… « Je n’y arrive pas, ça fait mal », se décourage l’un d’eux. Yvonne lui démontre le contraire. « Je suis venu pour passer le temps et c’est très dur, ça fait vraiment mal ! » commente Thierry tandis que le cours se termine et que l’équipe se retrouve autour d’un sandwich. Pourtant, cet homme de 43 ans est revenu et reviendra s’il en a l’occasion. Après quelques commentaires partagés avec ses camarades d’atelier, il finira par avouer : «C’est relaxant. C’est vrai que ça fait vraiment du bien.»
Clémence Richard |