Le repos dominical, dernier rempart contre l’éclatement familial
mise en ligne : 02-07-2009
Flexibilité des horaires, temps partiel, horaires décalés, horaires fragmentés, et désormais travail le dimanche. Au nom de l’idée selon laquelle, pour être plus heureux, il faudrait consommer plus, avoir le dernier modèle de téléphone mobile, de machine à café ou la dernière chemise portée par la dernière star télévisée, l’ouverture des commerces n’a cessé de s’étendre.
Au-delà du débat politique et économique, l’extension des temps travaillés et de l’ouverture des magasins de commerce pose des enjeux sociétaux importants. Tenants et adversaires du travail du dimanche s’opposent notamment à coup d’enquêtes, d’études, de statistiques. En novembre 2008, lors de la présentation de la première mouture d’une proposition de loi, le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) avait produit une étude très complète à la fois sur l’opinion des Français et sur la simulation des effets. Philippe Moati, professeur d’économie à l’université Paris-Diderot et directeur de recherche au Crédoc, a co-dirigé cette étude. « En ce qui concerne les effets d’une ouverture des commerces le dimanche, nous sommes arrivés à la conclusion que les effets macro-économiques seraient extrêmement limités, explique-t-il. Ce n’est pas avec une telle mesure que l’on va générer de l’emploi ou en détruire. Même si l’on se montre très optimiste sur l’hypothèse de l’élasticité de la demande qui suppose que, pour une fraction de la population, être plus exposée à l’offre va entraîner plus facilement un achat d’impulsion, les effets seront limités d’autant plus que l’on ne part pas de zéro et que la loi proposée n’envisage pas une généralisation de l’ouverture du dimanche. »
Enjeu de société. Par ailleurs, l’étude du Crédoc révèle une opinion très partagée. « Ceux qui sont contre sont plus déterminés dans leur refus que ceux qui sont pour dans leur adhésion », indique Philippe Moati, précisant qu’en dehors de la région parisienne, la France est largement opposée au travail du dimanche. « Avec quelques mois de recul par rapport à cette étude, poursuit-il, j’en retire le sentiment que le travail du dimanche n’est pas une revendication très forte. Par contre, cela représente un enjeu de société profond et correspond à un nouvel envahissement de la sphère marchande. » Un envahissement que Marie-Thérèse Letablier, sociologue au CNRS, juge dangereux : « Nous sommes en présence de toute une machinerie économique destinée à produire du désir chez les gens qui, en grande majorité, ne peuvent satisfaire ces désirs parce que les revenus ne suivent pas. Je trouve cela explosif car les gens se retrouvent dans des situations inextricables, notamment par le surendettement. »
Inégalités renforcées. Cette marche forcée vers une société du “consommer à tout prix” soulève deux questions prépondérantes, selon Marie-Thérèse Letablier. « Doit-on passer son temps libre à se promener dans les grands magasins ? interroge-t-elle. Cela se fait au détriment de temps plus collectifs que sont les rencontres sportives ou culturelles. Par ailleurs, il convient de s’interroger sur la place que le travail prend désormais dans la famille. » Conséquence directe de la multiplication des horaires de travail atypiques, les relations familiales sont bien souvent affectées. Laurent Lesnard, sociologue au CNRS et auteur d’un ouvrage à paraître en septembre 2009, La famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l’emploi du temps, estime que « le dimanche est le dernier rempart contre les possibilités de désynchronisation totale dans les temps de travail ». « Dans les années 50, explique-t-il, la division des rôles entre les hommes et les femmes induisait des solidarités fonctionnelles dans la famille. Avec la généralisation des couples actifs, le lien se fait uniquement quand on choisit de passer du temps ensemble. Pour eux, cela implique des horaires synchronisés en journée avec leurs enfants, en soirée et le dimanche. En fragilisant le lien familial, il n’est pas étonnant que l’on puisse en arriver à la séparation. »
Un choix “imposé”. Pour autant, de nombreux salariés ne seraient pas contre la perspective d’un travail payé deux fois plus le dimanche. Mais la plupart du temps, ce “choix” reste contraint par un rapport avec l’employeur déséquilibré par l’obligation de travailler à tout prix quelles qu’en soient les conditions, pour payer l’emprunt, le crédit à la consommation ou pour financer ses études. Or, comme le souligne Laurent Lesnard, « quand ils ont vraiment le choix, les salariés font rarement celui des horaires fragmentés ou décalés. Quant aux étudiants, je considère, pour ma part, qu’ils doivent étudier et qu’ils ne devraient pas être obligés de travailler pour financer leurs études ». La multiplication des horaires décalés et la déréglementation du travail du dimanche risquent d’accentuer le déséquilibre entre ceux qui peuvent se permettre de refuser un emploi empiétant trop sur leur temps familial ou privé et ceux, les plus vulnérables, les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens de refuser la proposition. « Cette société de consommation peut-elle fonctionner sur le dos des plus vulnérables ? résume Marie-Thérèse Letablier. Elle tend, en tout cas, à renforcer et à rendre encore plus visibles les inégalités sociales entre ceux qui peuvent consommer et ceux qui ne le peuvent pas et qui sont là pour servir les premiers. »