un homme dans un accueil de jour

Auprès des personnes à la rue

Publié le 02/12/2015
France
 

Plus de 141 000 personnes sont sans abri en France, dont 30 000 enfants. Le secteur de l’hébergement est saturé et sa gestion au thermomètre, en fonction de s'il fait froid ou non, ne résout rien. Les familles, de plus en plus nombreuses à le solliciter, se voient parquées dans des hôtels. Les dispositifs de droit commun débouchent rarement sur un hébergement adapté et le droit à l’hébergement opposable (Daho) reste très peu invoqué.

Le Secours Catholique-Caritas France se mobilise pour améliorer la gestion de ce secteur et les conditions de vie des personnes sans domicile. L’association part aussi à la rencontre des familles à la rue pour les orienter et les accompagner.

 

L'urgence de l'hébergement

Le secteur de l’hébergement est plus que jamais engorgé. Il n’arrive plus à répondre de manière satisfaisante aux besoins des personnes sans abri. Le Secours Catholique, avec d’autres associations, les soutient chaque jour et tente d’améliorer leurs conditions de vie.

 

« On compte aujourd’hui plus de 140 000 personnes à la rue en France. On compte parmi eux de plus en plus de familles et de travailleurs pauvres, n’ayant plus les moyens de vivre sous un toit. De ce fait, tous les dispositifs d’hébergement affichent complet, et l’ouverture de places supplémentaires en fonction de la température ne répond pas aux besoins », alerte Armelle Guillembet, responsable du pôle “De la rue au logement” au Secours Catholique.

« La crise de l’hébergement est liée à celle du logement. La situation ne pourra pas s’améliorer sans une politique publique qui tienne compte des personnes les plus pauvres et leur permette d’accéder à un toit. »

 

Entre 2001 et 2012, le nombre de personnes à la rue a augmenté de 44%, selon une étude de l'Insee.

 

À Toulouse, l’antenne locale du Secours Catholique et le Ciat (Collectif interassociatif de Toulouse) [1] dénoncent le manque de places d’hébergement. « Le nombre de personnes à la rue a été sous-estimé dès le départ et ce retard n’a jamais été rattrapé. Aujourd’hui, on parle de 3 000 à 4 000 personnes sans résidence stable alors qu’il existe à peine un millier de places d’hébergement », déclare Lydie Carloux-Yog, déléguée du Secours Catholique d’Ariège-Garonne.

Maintenir un lien social

La délégation propose à ces personnes de venir prendre un café, une douche, d’être écoutées, coiffées même parfois, ou encore de participer à des sorties culturelles. «  L’objectif est d’offrir un lieu pour se reposer en hiver comme en été, et surtout qui permette de maintenir un lien social », précise-t-elle.

Les “petits-déjeuners du Canal”, qui proposent une collation matinale aux personnes sans abri, ont vu leur fréquentation passer de 150 personnes par jour l’année dernière à près de 200 aujourd’hui. Les bénévoles de la délégation effectuent également des tournées de rue en lien avec le 115.

À Marseille, lors des tournées de rue, les bénévoles du Secours Catholique arpentent les artères de la cité phocéenne tous les soirs. L’association s’est vu attribuer par le Samu social le secteur Est de la ville.

Parfois, nous sommes les seuls qu’ils voient dans une même journée.

« Nous rencontrons des individus très fortement désocialisés. Notre visite est parfois la seule rencontre de leur journée », explique Hector Cardoso, chargé de mission Errance-logement pour la délégation. Celle-ci comporte également un accueil de jour pour répondre aux besoins de première nécessité de ceux qui vivent à la rue (douches, café, lave-linge, domiciliation...). Des sorties culturelles et un accompagnement administratif leur sont également proposés.

 

 
Auprès des personnes à la rue
Le témoignage de Nasser dans un accueil de jour
 

Redonner confiance

« Il ne suffit pas d’ouvrir un toit et d’y mettre les personnes sans abri. Il faut aussi les accueillir et les accompagner vers d’autres solutions », affirme Anne Barreda, directrice de la Cité La Madeleine, opérateur d’hébergements de l’Association des Cités du Secours Catholique (ACSC) en Midi-Pyrénées et membre du Ciat.

La citoyenneté fait partie de cet accompagnement. « La précarité exclut. Or l’appartenance à la cité est un droit nature », observe Capucine Laffargue-Seux, animatrice du pôle Vie citoyenne à l’ACSC.

Afin de permettre aux personnes hébergées en Île-de-France de retrouver confiance en elles et de reprendre leur place de citoyens à part entière dans la société, l’association leur propose des activités d’accès aux loisirs, à la culture et au sport. Des classes publiques, espaces d’information et de débat sur des sujets de société, sont organisées avec et pour ces personnes.

Des groupes d’actions citoyennes composés de personnes hébergées par l’ACSC, de bénévoles et de salariés participent à des événements de mobilisation et mènent des actions pour défendre leurs droits. Ces groupes organisent par exemple une marche annuelle contre la pauvreté et pour la dignité afin d’interpeller les institutions.

Promouvoir la citoyenneté de tous

Par ailleurs, les personnes hébergées sont amenées à s’investir au sein de l’association. «  Nous soutenons la mise en place d’un conseil de vie sociale (CVS) dans chaque Cité, précise Capucine Laffargue-Seux. Ce conseil se compose de personnes hébergées élues qui portent les préoccupations de tous. »

Depuis 2014, l’ACSC voit plus grand avec la création d’un comité consultatif des personnes accueillies (CCPA) qui réunit des personnes hébergées par l’association dans toute la France. Elles sont chargées de renforcer la participation citoyenne des personnes accueillies au sein de l’association.

De son côté, le Secours Catholique, au sein du Collectif des associations unies (CAU), appelle à une mobilisation des pouvoirs publics en faveur du logement durable des personnes à la rue.

Notes:
[1] Le Collectif interassociatif de Toulouse regroupe 17 associations humanitaires et caritatives dont le Secours Catholique, Emmaüs, Médecins du Monde, le GAF, l’Entraide Protestante, la Croix Rouge

 

« Une gestion au thermomètre »

Christophe Robert est l’un des porte-parole du Collectif des associations unies (CAU) dont le Secours Catholique-Caritas France est membre. Ce collectif dénonce, entre autres, la gestion du secteur de l’hébergement “au thermomètre”, en fonction des saisons.

Pourquoi n’arrive-t-on pas à sortir de cette logique de “politique du thermomètre” dans la gestion de l’hébergement en France ?

Plus que des questions liées à la saison, l’origine du problème d’hébergement en France vient du fait que l’hébergement joue un rôle d’amortisseur de la crise du logement. Des personnes qui pourraient et devraient accéder à un logement rencontrent des difficultés à y parvenir et viennent de ce fait engorger le secteur de l’hébergement.

Cet élément du problème, qui est structurel, existe maintenant depuis plusieurs années et conduit à augmenter significativement les budgets et l’offre d’hébergement. Mais faute de logements à bas coût suffisamment disponibles, on ne parviendra pas à sortir de cette logique.

Par ailleurs, on assiste à une augmentation en masse de la précarité qui fait croître le nombre de personnes susceptibles de solliciter de l’hébergement. Ces éléments structurels et conjoncturels font monter la pression, qui atteint son paroxysme lorsque les températures dégringolent. Mais en réalité et malheureusement, le problème est présent toute l’année.

Peut-on parler d’un manque de volonté politique ?

Je pense que l’intention de mettre fin à cette logique du thermomètre est présente dans l’esprit des politiques publiques. Cependant les changements structurels qui permettraient de rompre avec cette logique ne sont pas réunis. C’est dans la durée qu’il faut réussir à produire massivement du logement à bas coût, seule solution permettant d’arrêter cette logique palliative d’amortisseurs de crise que constituent l’hébergement ou encore les hôtels.

Par ailleurs, il est essentiel de mettre l’accent sur la prévention des exclusions par le logement : c’est une façon d’éviter que davantage de personnes ne se trouvent en situation de solliciter de l’hébergement. Je pense par exemple à la prévention des expulsions locatives.

Mais je pense encore à la préparation des jeunes qui dépendent de l’aide sociale jusqu’à 18 ans et se retrouvent sans logement une fois leur majorité atteinte. Il y a enfin les personnes ayant des problèmes psychiatriques et qui se retrouvent sans toit à la sortie de l’hôpital.

Quelles sont les propositions du Collectif des associations unies ?

Le Collectif appelle à l’humanisation du secteur de l’hébergement avec, entre autres, la suppression des dortoirs. Par ailleurs, le CAU appelle à adapter l’hébergement, qui a été conçu au départ pour des hommes seuls, aux nouveaux profils des personnes en demande, comme les familles qui sont de plus en plus nombreuses à la rue. Enfin, le Collectif rappelle qu’il est indispensable de maintenir le principe d’inconditionnalité dans le secteur de l’hébergement.

La force du collectif est de rassembler 34 associations qui s’unissent pour porter ces propositions, interpeller les pouvoirs publics et surtout rendre visibles ceux que certains voudraient ne plus voir en interdisant la mendicité et en supprimant des bancs publics. Comme disait l’abbé Pierre, il ne faut pas faire la guerre aux pauvres, mais à la pauvreté.

 

Le Daho, un recours peu connu

Le droit à l’hébergement opposable, Daho, compris dans la loi Dalo, est aujourd’hui encore trop peu utilisé par les personnes en difficulté de logement. Le Secours Catholique-Caritas France mobilise ses bénévoles pour informer les personnes concernées.

« Le droit à l’hébergement opposable (Daho) est un ultime recours quand les dispositifs de droit commun n’ont pas permis à la personne d’accéder ou de se maintenir dans un logement ou un hébergement adapté à ses besoins », explique Matthieu Hoarau, chargé de mission Logement sur la région Île-de-France pour le Secours Catholique.

« Aujourd’hui, le nombre de ménages recourant au Daho est nettement inférieur à celui des ménages qui pourraient y prétendre. Ce phénomène s’explique par un manque d’information, une formation insuffisante des travailleurs sociaux et une procédure très longue qui peut parfois durer jusqu’à deux ans. »

Le Secours Catholique compte 12 permanences Dalo en Île-de-France, une à Toulouse et une autre à Angers. Elles ont pour mission d’informer sur les dispositions de la loi Dalo (dont le volet Daho fait partie) et d’accompagner les personnes concernées dans le montage et le suivi de leur dossier tout au long de la procédure.

À Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), l’équipe de 17 bénévoles de la permanence Dalo du Secours Catholique a vu la part des recours Daho qu’elle a accompagnés augmenter en un an de 27 % à 32 % du total des recours présentés dans le cadre de la loi Dalo.

« Les gens sont de plus en plus dans la précarité », constate Geneviève Gojard, bénévole responsable de la permanence. Celle-ci et les bénévoles de la permanence accompagnent très attentivement les personnes qui s’engagent dans cette procédure longue et complexe.

 

Parcours du combattant

L’accès à un hébergement est un vrai parcours du combattant. Ainsi, après le dépôt du dossier Daho à la commission de médiation départementale, celle-ci a un délai de six semaines à compter de l’accusé de réception pour se prononcer sur le statut prioritaire ou non de la personne.

Si son avis est favorable, le préfet dispose à son tour d’un délai de six semaines pour lui trouver un hébergement ou de trois mois pour un logement de transition. « Ces délais ne sont jamais respectés », observe Matthieu Hoarau.

Passé cette échéance, la personne reconnue prioritaire peut, si elle n’a toujours pas obtenu d’hébergement, former un recours contentieux en injonction dans un délai de quatre mois devant le tribunal administratif. Celui-ci statuera dans un délai de deux mois et pourra condamner le préfet à reloger la personne sous un nouveau délai avec une astreinte financière dont le montant servira à financer le dispositif AVDL (Accompagnement vers et dans le logement).

« Si au bout de ce délai la personne n’est toujours pas relogée, elle peut exercer un recours en indemnité devant le tribunal administratif pour obtenir la condamnation de l’État et un dédommagement », achève Geneviève Gojard.

Dans un hôtel pendant 3 ans

C’est le cas de Géraldine Khomi. Cette mère de trois enfants a obtenu la condamnation de l’État le 29 juillet dernier pour ne pas avoir été hébergée convenablement et elle devrait recevoir une indemnité prochainement.

« J’ai été hébergée avec mes enfants, âgés aujourd’hui de 2 à 14 ans, dans un hôtel à Asnières-sur-Seine pendant trois ans avant d’obtenir enfin un hébergement temporaire, témoigne-t-elle. C’était la galère. Avec des enfants en bas âge, c’est très difficile. »

Dans une chambre d’hôtel on ne peut rien faire d’autre que dormir.

« Je ne pouvais pas non plus préparer des repas pour les enfants car il n’y avait pas de cuisine. » poursuit-elle. Désormais, cette mère célibataire qui a trouvé un emploi dispose d’un logement temporaire pour dix-huit mois, en attendant d’obtenir un logement pérenne.

Clémence Véran-Richard / Marina Bellot
Crédits photos : ©Élodie Perriot/Secours Catholique; ©Lionel Charrier - M.Y.O.P./Secours Catholique; ©Christophe Hargoues/Secours Catholique; ©Xavier Schwebel/Secours Catholique
Logement
Plus d'informations
Sans-abri et mal logés
# sur le même thème