Avec les populations oubliées du sud du Soudan

Publié le 16/08/2016
Soudan
Avec les populations oubliées du sud du Soudan
 

Parmi les crises qui secouent le monde, il en est certaines dont personne ne parle. Ces crises oubliées notamment des médias font pourtant l'objet de l'attention particulière du Secours Catholique. Au Soudan, l’association soutient le diocèse d’El Obeid, dans les monts Nouba, en venant en aide à une population victime des bombardements réguliers de l’aviation soudanaise.

 

Soudan, Birmanie : avec les peuples oubliés

Dans sa rubrique "Décryptage", ce numéro de Messages aborde deux crises internationales dont les médias parlent peu ou pas du tout : celle du peuple Kachin dans le nord de la Birmanie qui, depuis l'indépendance du pays en 1948, n'a de cesse d'appeler le gouvernement central birman à une démocratie qui permettrait à tous ceux qui ne sont pas de l'ethnie birmane - et donc non bouddhistes - de n'être ni au-dessous, ni au-dessus des autres composantes de la société birmane. Et celle des habitants enclavés des Monts Nouba au sud du Soudan, qui souhaitaient adhérer au Soudan du Sud lors de son indépendance en 2011, et qui subissent depuis lors les attaques aériennes de l'armée de Khartoum.
Télécharger
 

Le Secours Catholique aux côtés des Noubas

Dans le Kordofan du Sud, région du sud du Soudan, l'armée soudanaise mène des raids aériens et bombarde les infrastructures civiles. Le Secours Catholique s'engage pour venir en aide aux populations malgré l'embargo humanitaire.

2005. L'accord de paix signé entre le gouvernement soudanais et les rebelles sudistes met fin à 20 ans de guerre civile. Quelques années plus tard, le pays est scindé en deux : le Soudan et le Soudan du sud.

Deux régions restent toutefois au Soudan : le Kordofan du Sud (région dans laquelle se situent les Monts Nouba) et le Nil Bleu. Leurs populations ont beau s'être battues pendant des décennies aux côtés de la SPLA, l'armée populaire de libération du Soudan (d’après l’acronyme anglais : Sudan People’s Liberation Army), elles restent les oubliées des accords de paix.

Alors, après l'indépendance officielle du Soudan du Sud en 2011, les rebelles reprennent les armes et forment le Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord, le SPLM-N (d’après l’acronyme anglais : Sudan People's Liberation Movement-North). Ils s'opposent à la politique d'arabisation de Khartoum.

Les Noubas sont marginalisés car noirs.

Romain de Vries, du Pôle Urgences du Secours Catholique

« Le peuple Nouba, dans le Kordofan du Sud, est marginalisé depuis des décennies par le Nord car il est noir. De plus, la région est le principal pourvoyeur de pétrole du Soudan alors Khartoum, déjà ébranlé par la perte d'une partie de son territoire (le Soudan du Sud), a la volonté ferme de récupérer le territoire et ses richesses. » analyse Romain de Vries, responsable du Pôle Urgences internationales du Secours Catholique.

Et pour cause : les rebelles du SPLM-N contrôlent le Kordofan du Sud et la population leur est favorable. Alors Khartoum bombarde régulièrement la région. Le SPLM-N ne disposant pas de forces aériennes, il ne peut riposter.

En août 2015, Amnesty International a dénoncé des « bombardements aériens aveugles et des attaques délibérées contre des écoles ou des hôpitaux ». Entre janvier et avril 2015, ils ont coûté la vie à 35 civils.

Selon l'ONG, l’intensification des bombardements au moment des récoltes porte à croire qu'il s'agit là d'une stratégie des autorités soudanaises visant à empêcher la population de cultiver.

Embargo

S'ajoute à cela un embargo imposé par Khartoum : les ONGs ne sont pas autorisées à venir dans le Kordofan du Sud, toute action humanitaire est illégale !

« Il y a une pure violation du droit international humanitaire. Non seulement l'armée bombarde sciemment des infrastructures civiles mais elle bloque aussi l'aide humanitaire. Cette politique vise à terroriser la population nouba pour discréditer les rebelles. » s'insurge Romain de Vries.

« Résultat : un quart de la population, qui s'élève approximativement à 1,4 millions d'habitants, vit dans des conditions précaires et dangereuses. » poursuit Ana Isabelle Silva, spécialiste de la zone au Pôle Urgences internationales du Secours Catholique.

 

Malgré l'embargo, le Secours Catholique s’engage et soutient le diocèse d'El Obeid, l'un des rares acteurs humanitaires présents dans la zone. Celui-ci gère un hôpital à Gidel, le seul de la région, d'ailleurs bombardé en mai 2014 par l'armée soudanaise.

Beaucoup d’enfants meurent parce qu’ils n’ont pas été vaccinés

Kukani, infirmier à Gidel

Le diocèse soutient également une dizaine d’autres structures de santé et organise des campagnes de vaccination. « Les Noubas souffrent de nombreuses maladies comme la diarrhée, la malnutrition, le paludisme, la rougeole, etc. » explique Kukani, infirmier à l’hôpital de Gidel.

« Très souvent, les enfants naissent dans des grottes, sous des arbres ou sur les routes, là où leurs parents se cachent pour éviter les bombardements. Les nourrissons sont alors très fragiles. Beaucoup meurent parce qu’ils n’ont pas été vaccinés. »

Sur le plan de l'éducation, le diocèse accueille plus de 2000 enfants dans différentes écoles (écoles primaires et secondaires) et gère un centre de formation pour les professeurs.

« Nos élèves savent reconnaître le bruit des avions bombardiers et ils sont habitués à se mettre à l’abri sans paniquer. Je crois que l’école leur permet d’arrêter de penser à ces bombardements et aux avions qui sillonnent le ciel. Elle leur donne l’espoir d’un avenir meilleur : ils peuvent espérer devenir professeur ou infirmier à leur tour. » témoigne Jackson, jeune professeur kenyan à Kauda dans les Monts Nouba.

Enfin, le diocèse apporte une aide alimentaire et soutient l’activité agricole (don d’outils, semences, etc).

Une aide via le Kenya

La guerre civile au Soudan du Sud qui a éclaté en décembre 2013 complique l'arrivée de cette aide : auparavant, les convois arrivaient via le Sud. Dorénavant, un pont aérien a été installé entre le Kenya et la frontière Soudan/Soudan du Sud.

D'après le Haut Commissariat de l'ONU pour les réfugiés, 100 000 habitants des Monts Nouba ont par ailleurs fui pour le Soudan du Sud également en guerre. Dans les camps de réfugiés à cheval sur la frontière, des réfugiés des Monts Nouba côtoient des Sud-Soudanais qui fuient leur pays.

« Dans cette région du monde, les civils sont pris en otage depuis 50 ans. » résume Ana Isabelle Silva. « La population ne connaît que les conflits : leurs villages sont détruits, leurs proches tués, ils n'ont pas à manger, ne sont pas soignés. La situation est catastrophique. »

 

Témoignage : « Le peuple nouba n'est pas oublié. »

Ingrid*, en charge du projet pour les Monts Nouba pour le diocèse d'El Obeid, partenaire du Secours Catholique

Dans les Monts Nouba, la population est isolée à l'intérieur de la zone encerclée par des lignes de batailles. Les marchés locaux sont épuisés et la population survit en mangeant ce qu'elle réussit à faire pousser localement, ce qui la rend extrêmement vulnérable aux conditions météorologiques. Celles-ci, comme partout, changent avec le dérèglement climatique.

L’hôpital du diocèse doit faire face à des cas de rougeole, de coqueluche, de tuberculose, d'hépatite B, etc. Toutes ces maladies pourraient être évitées par des simples vaccinations.

Chaque année, peu de temps avant les récoltes, on fait face à une « brèche de la faim ». Cette période coïncide avec un pic de paludisme. Le nombre d’enfants qui meurent de malnutrition ou de paludisme durant cette période n’est pas connu puisque la majorité des habitants vivent loin des centres de santé qui pourraient les sauver. 

Le diocèse est le seul acteur qui offre une éducation aux enfants. Nous accueillons 2000 enfants dans quatre écoles primaires et dans une école secondaire. C'est beaucoup pour le diocèse mais en réalité il ne s'agit que d'1 % du nombre d'enfants scolarisables dans cette zone.

Aujourd'hui, l'éducation n'est pas considérée comme essentielle dans les standards humanitaires en zone d'urgence, c'est dommage ! Car la seule solution pour stopper le flux de réfugiés est de leur apporter ce qui leur manque chez eux. Personne ne veut être réfugié et partir pour trouver une école pour ses enfants.

La présence sans faille de l’Église ici témoigne que le peuple Nouba n'est pas oublié, même si le monde a classé cette crise dans la catégorie des « crises oubliées. » Cela fait trop longtemps que le peuple nouba a connu la paix : ils ont toujours été discriminés et marginalisés à travers l’histoire du Soudan. Je prie pour qu’un jour, les Noubas puissent profiter de leur beau pays en paix et voir leurs enfants grandir et leurs cultures fleurir.

*Pour des raisons de sécurité, le nom de famille n’est pas communiqué.

 

 

Décryptage : « On a plusieurs conflits qui s'enchevêtrent dans cette région. »

Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Iris, l'Institut de relations internationales et stratégiques, et spécialiste du continent africain

 

Le Soudan est en conflit depuis plus de cinquante ans. Comment l'expliquer ?

Pour simplifier, on a une opposition historique entre le Nord et le Sud, c'est-à-dire entre un Soudan arabo-musulman et un Soudan noir à tradition animiste et chrétienne.

Le Soudan a connu deux guerres civiles terribles (1955-1972 puis 1983-2005), la seconde ayant été l'une des plus longues et plus meurtrières du XXe siècle avec plus de 2 millions de morts. Il y a bien sûr des enjeux pétroliers derrière, notamment entre les grandes puissances mondiales. Ainsi, la Ligue arabe a soutenu le Soudan ; les États-Unis, le Rwanda et l’Éthiopie ont soutenu l'armée de libération du Sud.

Avec l'accord de paix de 2005, on a eu un arrêt de la violence extrême. Cet accord envisageait la possibilité d’un référendum vers une autonomie ou une indépendance du Sud. Le référendum a eu lieu en 2011, le Soudan du Sud a été créé en tant qu’État, mais la paix n'a pas été assurée de manière durable, vu les conflits qui secouent actuellement le Soudan et le Soudan du Sud.

Voulez-vous dire que l’indépendance du Soudan du Sud a été mal préparée ? 

L'indépendance est venue beaucoup trop tôt. Elle s’est faite au forcing à cause d’enjeux pétroliers. Au Soudan du Sud, on n'avait pas d’État, pas de partis politiques, seulement des forces armées et des tensions au sein même du SPLM, le Mouvement populaire de libération du Soudan. Le niveau de sous-développement était tel qu'il aurait fallu prendre du temps pour que l’État se construise.

Trois problèmes n'ont pas été réglés : la question de la citoyenneté de la population originaire du Soudan du Sud qui vit au Soudan, la question des frontières et celle du pétrole. Quand on sait que 80 % des exploitations se trouvent au Soudan du Sud et que les oléoducs passent par le Soudan, on comprend qu'il y a un problème. Au final, l’indépendance a conduit à de nouveaux conflits militaires.

Aujourd’hui, le Soudan du Sud connaît une guerre civile. Que se passe-t-il ?

On a une guerre civile entre les troupes du président Salva Kiir et celles de l'ancien vice-président Riek Machar. C'est devenu un conflit en partie ethnique entre les Nuer (de l'ethnie du chef de la rébellion Riek Machar) et les Dinka (du président Salva Kiir). Et ce conflit est instrumentalisé par le soutien apporté par Omar el Béchir, du Soudan, à la rébellion de Riek Machar.

Par ailleurs, on a aussi un nouveau conflit au Soudan : les rebelles issus du SPLM (aujourd’hui regroupés dans le SPLM-North) ont repris les armes contre Khartoum dans les régions du Kordofan du sud et du Nil Bleu.

Les conflits s’enchevêtrent car là aussi, le Soudan du Sud (le camp de Salva Kiir) soutient le mouvement rebelle. On a donc des conflits interdépendants entre le Soudan et le Soudan du Sud. Les Soudanais du Sud attisent les conflits au Soudan. Les Soudanais attisent les conflits au Soudan du Sud. Et là-dessus se greffe le conflit au Darfour qui continue de sévir.

On est face à une crise humanitaire sans précédent…

Au Soudan du Sud, mais aussi probablement au Soudan, il s’agit d’un drame absolu par le nombre de morts (50 000 au Soudan du Sud), mais aussi de déplacés (2,5 millions au Soudan du Sud), de cas de sous-alimentation et par les risques de famine. Mais on n’a pas accès à des informations précises en raison des conflits, c’est pourquoi on reste dans des ordres de grandeur.

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : ©Ingrid/Secours Catholique
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
Plus d'informations
Solidarité internationale et développement
# sur le même thème