Bénévolat : les nouveaux défis

Bénévolat : les nouveaux défis

Publié le 07/09/2016
France
 

S’engager bénévolement dans une association n’est plus réservé aux personnes disposant de tout leur temps libre. S’il est encore majoritairement composé de retraités, le bénévolat associatif accueille de plus en plus d’adultes et de jeunes gens, actifs ou sans emploi, qui recherchent expérience et enrichissement personnel dans la rencontre de l’autre. Démarche citoyenne et participative, cet engagement incite les associations à se réinventer.

 

Les nouveaux bénévoles

 

Les récentes études sont unanimes et l’observation du terrain le confirme : le bénévolat en France est en train de muter. Plus jeune, plus ponctuel, plus professionnel, plus citoyen, il présente un défi enthousiasmant pour le Secours Catholique, comme pour l’ensemble du monde associatif.

Cent soixante, c’est le nombre de nouveaux bénévoles qui se sont présentés à l’accueil du Secours Catholique de Rennes au cours de l’année 2015. Parmi eux, 43 demandeurs d’emploi, 41 étudiants, 33 personnes migrantes… et seulement 24 retraités. « À Toulouse, où je suis allé récemment, la tendance est la même. Et on peut la constater dans la plupart des grandes villes », assure Benoît Guillou, responsable du département bénévolat au Secours Catholique.

C’est l’une des grandes surprises du rapport “La France bénévole en 2016” publié le 5 juin par Recherches et solidarités, un réseau associatif d’experts. L’augmentation significative du nombre de bénévoles dans les associations ces six dernières années  (11 300 000 en 2010 – 13 197 000 en 2016) est principalement le fait des moins de 50 ans. « Pendant que l’on se focalisait sur l’engagement des jeunes, on n’a pas vu que celui des plus âgés était en train de changer », observe, amusée, Cécile Bazin qui a codirigé les travaux de Recherches et solidarités et s’intéresse au sujet depuis plus de dix ans.

S’ils restent largement majoritaires, les seniors sont de moins en moins nombreux à s’engager. Pour expliquer ce phénomène, la sociologue avance plusieurs facteurs : « Pour les personnes qui étaient déjà investies, il peut y avoir une certaine usure, notamment sous le poids des responsabilités, ou un sentiment de ne pas trouver leur place dans la professionnalisation des actions. » Par ailleurs, « nous avons affaire à la première génération de seniors hédonistes. Beaucoup ont envie de profiter de leur temps libre avant tout pour voyager et s’adonner à leurs loisirs. » Enfin, « l’engagement associatif est de plus en plus concurrencé par les solidarités intrafamiliales. Les sexagénaires et septuagénaires d’aujourd’hui sont souvent pris en “sandwich” entre leurs enfants qu’ils doivent parfois aider même lorsque ceux-ci sont adultes, et leurs parents dont ils doivent s’occuper. »

Envie d'agir

Autre surprise du rapport : le bénévolat dit informel – hors de tout cadre ou de toute organisation –, avait explosé entre 2010 et 2013. Il s’est tassé durant les trois années suivantes au profit de l’engagement associatif.

« Dans un contexte de désamour du politique et de durcissement de la situation économique et sociale, on a vu germer en 2013 une envie d’agir », explique Cécile Bazin. Cette envie “citoyenne” – de plus en plus évidente dans les motivations exprimées par les bénévoles – a d’abord abouti à des démarches individuelles.

Puis, du fait de divers événements, dont les attentats, et sans doute d’une recherche d'efficacité dans l’action, on a vu un retour au collectif, les nouveaux “acteurs” se tournant de plus en plus vers des structures organisées. « Tout cela est une hypothèse, précise la sociologue. Mais nous sommes quelques-uns à la partager. »

 

Aujourd'hui, le bénévole arrive avec ses envies, ses compétences et ses disponibilités, et c'est à l'association de s'adapter

Benoît Guillou, responsable du département bénévolat au Secours Catholique

Au Secours Catholique, le nombre de bénévoles est ainsi passé de 61 000 à 67 000 en six ans. L’évolution de leur profil – « que l’on constate dans les grandes villes plus que dans les territoires ruraux », tient à souligner Benoît Guillou – est un vrai défi pour l’association.

Car ce rajeunissement des candidats et cette envie croissante d’influer sur la société se traduisent par de nouvelles contraintes pour les organisations : des engagements plus ponctuels, le désir d’actions concrètes, des demandes de formation, l’attente de responsabilités, la volonté d’utiliser leurs compétences et d’en acquérir.

« Auparavant, résume Benoît Guillou, le bénévole entrait dans la dynamique de l’équipe locale et s’adaptait aux besoins de l’association. Aujourd’hui, il arrive souvent avec ses envies, ses disponibilités et ses compétences, et c’est à l’association de s’adapter. »

changer de moteur en plein vol

« Attention de ne pas mettre l’accent à outrance sur le volet “compétences”, prévient Cécile Bazin. Cela risquerait de décourager les personnes les moins diplômées, qui sont déjà minoritaires dans les associations. On perdrait aussi en convivialité. »

Conscient des pièges à éviter, Benoît Guillou observe cette mutation avec enthousiasme. « C’est passionnant, mais il faut réussir à relever le challenge. On doit changer de moteur en plein vol ! »

De fait, des changements sont déjà en cours. « Depuis quelques années, on a vu se renforcer au Secours Catholique les cours d’alphabétisation et de français langue étrangère qui donnent lieu à un engagement le soir et le week-end », constate Claude Bobey, responsable du pôle animation France. « Tout comme les sorties organisées dans le cadre de l'accès à la culture et aux loisirs. Les Young Caritas aussi se développent. »

Pour Emmanuel Robert, délégué du Secours Catholique à Nantes, tout le défi consiste à réussir dans un même lieu à articuler des actions bénévoles régulières et ponctuelles.

 

Entre 2010 et 2016, la proportion de Français qui donnent du temps pour les autres, en dehors de la famille, est passée de 36% à 39%

 
Bénévolat : les nouveaux défis

Le foot permet d'aller de l'avant. Ça m'a beaucoup aidé. Alors aujourd'hui, à mon tour, j'accompagne des personnes en galère qui jouent au foot. Ainsi je transmets ce que j'ai reçu.

Sam, accueilli puis bénévole en soutien de l'équipe de foot du Secours Catholique à Paris.
 

« Le bénévolat associatif est un contrepoids à la marchandisation de la société »

ENTRETIEN AVEC Édith Archambault, professeur émérite d’économie de Paris I, est spécialiste des associations.

 

Alors que l'on assiste à une montée de l'individualisme, comment expliquer que l’engagement associatif se porte bien en France (+ 16,8 % entre 2010 et 2016) ?

 

Les chiffres sont peu nombreux, mais tous vont dans le même sens : le bénévolat associatif continue de progresser en France. Il a doublé en vingt-cinq ans et il ne régresse pas, contrairement à d’autres pays développés. On compterait aujourd’hui 13 millions de bénévoles. Cela signifie que beaucoup de personnes sont concernées par ce que vivent les autres et ne supportent pas l’injustice, la pauvreté. Ou simplement ce sont des personnes qui ont envie de faire des choses ensemble avec d’autres qui ont les mêmes intérêts qu’elles. Par ailleurs, il faut noter que le bénévolat se transmet de génération en génération : les études montrent que les enfants de bénévoles ont tendance à faire eux-mêmes du bénévolat.

 

On assiste parallèlement à une désaffection de l'engagement politique et syndical. Cela signifie-t-il que le bénévole associatif recherche un militantisme plus moral que politique ?

 

Initialement oui, mais plus aujourd’hui. Car désormais les personnes engagées dans le bénévolat social essaient aussi d’agir sur les causes (par exemple de la pauvreté), donc elles franchissent la frontière politique. C’est une autre manière de faire ! Ces bénévoles éliminent ainsi l’aspect politique qui insupporte la société, à savoir cette course effrénée au pouvoir. Dans ce type de bénévolat plus politisé, on voit les résultats de ce que l’on entreprend.

 

Si l'engagement associatif se porte bien, peut-on en conclure que la quête du collectif persiste ?

 

Oui. Par définition, dans une association, on fait ensemble et on estime que l’action collective est plus efficace que l’action individuelle, que ce soit dans des associations sportives, culturelles ou sociales. Ces formes de bénévolat montrent que le collectif est loin d’être mort. Même s’il est vrai que notre société de consommation pousse à l’individualisme, il y a aujourd’hui de fortes résistances à cette marchandisation de la société. Le bénévolat est une sorte de contrepoids à cette réalité.

 

Alors que nous sommes dans un monde globalisé, la persistance de l'engagement associatif témoigne-t-elle d'une volonté de renforcer le local ?

 

Oui. Cette dimension locale est portée par les associations. Les bénévoles voient les résultats de leur action entreprise au niveau local. D’ailleurs, les enquêtes prouvent que le bénévolat est plus présent dans les zones rurales et dans les petites villes que dans les grandes agglomérations. C’est un signe de cette attention au collectif local.

 

Le bénévolat associatif permet-il aussi de combler le déficit démocratique auquel nos sociétés sont confrontées ?

 

Partiellement. En France, nous avons des exemples de démocratie participative et très souvent, ce sont des citoyens organisés en associations qui vont aux réunions. L’avis des bénévoles y est recueilli. Les associations plaident leurs causes et jouent ainsi le jeu démocratique. Mais ceci est biaisé car les bénévoles en association ne sont pas le reflet de la société : ce sont très souvent des personnes plus éduquées que la moyenne. Ainsi, les voix de tous les citoyens ne sont pas écoutées et ceci n’est pas totalement démocratique.

 

« Je ne me donne aucune mission, surtout pas celle de changer le monde »

 

Depuis plus de deux ans, Gérard et Hortense, bénévoles au Secours Catholique, accompagnent ensemble des familles roms dans l’agglomération grenobloise. Pourquoi font-ils cela ? Comment le vivent-ils ? Ils racontent leur engagement.

 

« Notre duo est apparu par hasard, on ne s’est pas cherché, précise Gérard. Mais ça se passe très bien. » Cela fait maintenant un peu plus de deux ans que Gérard Hudault, 72 ans, et Hortense Peyret, vingt ans de moins, sillonnent ensemble l’agglomération grenobloise à la rencontre des familles roms.

En cet après-midi du mois de décembre, les deux bénévoles du Secours Catholique arrêtent leur véhicule devant un petit immeuble en crépi blanc. Dans cet ancien logement de fonction de La Poste vivent depuis 2012 Daniel, Gina et leurs quatre enfants. « Ouais ! Super ! Les voilà ! » Trois petites têtes brunes dépassent d’une fenêtre ouverte au premier étage. « Je crois qu’ils nous aiment bien », dit en riant Hortense.

Comme tous les mercredis après-midi, elle vient avec Gérard « passer du temps » avec cette famille originaire de Roumanie, converser en français avec les parents, jouer et travailler avec les enfants. Aujourd’hui, Daniel n’est pas là, il travaille toute la journée. Gina prépare un café en discutant avec Hortense. Dans le salon, Gérard s'arrache les cheveux en essayant d'installer l’antenne qu’il a apportée pour la télévision.

« Je le laisse gérer, s’amuse Hortense. Il est beaucoup mieux organisé pour ce genre de choses. » Pour sa part, elle préfère les échanges. « Hortense est un peu comme ma mère. On se dit tout », confirme Gina. Ce que la jeune femme apprécie particulièrement chez les deux bénévoles, c’est le côté désintéressé de leur démarche. « Il n’y a pas de mauvaise curiosité. On les sent sincères. »

Présence humaine

Le reste de la semaine, Gérard et Hortense se rendent dans d'autres campements et squats que comptent la ville et ses alentours, parfois juste pour apporter une présence humaine lors d’une expulsion. « On suit des familles à tous les niveaux, explique Hortense. De celles qui sont “par terre” à celles qui, comme Gina et Daniel, sont en bonne voie d’insertion. » Et de préciser : « C’est important de voir des gens qui s’en sortent. C’est moins désespérant. »

Le plus difficile à vivre, considère Gérard, « c’est cette espèce de jeu de massacre que constitue la fermeture d’un camp. Plus que des cabanes, on détruit à chaque fois une stabilité, des repères, une vie sociale, toute une organisation collective. »

Ce discours, il ne l’aurait sans doute pas tenu deux ans et demi plus tôt. « Mais après avoir rencontré ces familles, avoir été accueilli chez elles avec énormément de gentillesse et d’amabilité, avoir vu tant de courage, d’ingéniosité et de compétences mises en œuvre, on n’a plus la même analyse de la situation et des solutions à apporter », assure cet ingénieur à la retraite.

Contrairement à Hortense qui a pris l’initiative de l’accompagnement des familles roms il y a une dizaine d’années, Gérard est venu progressivement vers ce type d’action. « C’est un peu la suite logique de mes engagements au Secours et la réponse à un appel ressenti au plus profond de moi. »

Des engagements qui ont failli tourner court après une première expérience peu concluante. « Une connaissance m’a proposé de participer à “Repas et Partage” dans le sud de la ville. » À l'époque, le Secours Catholique ne l’attire pas vraiment : « Je m’en étais fait une image fausse, un peu vieux jeu. » Il s’y rend tout de même par curiosité. « C’était surtout des personnes âgées, ça ronronnait un peu. J’ai failli arrêter. »

On lui propose alors de faire la même chose, mais au centre-ville. « Là, c’était un autre public, plus varié, avec des personnes âgées isolées, mais aussi des gens à la rue, des toxicomanes, des alcooliques... Je m’y suis senti bien, j’ai continué. C’est ce premier contact avec des personnes marginalisées qui m’a permis d’aller plus loin. »

 

On devient bénévole pour aider, on le reste par plaisir, pour la joie des rencontres.

Gérard, bénévole

Ses débuts dans les bidonvilles auprès des familles roms n’a pas pour autant été évident. « Je n’étais pas très à l’aise, je me demandais un peu ce que je faisais là. » Hortense, estime-t-il, a alors joué un rôle primordial. « Elle a une aisance et une familiarité qui brisent rapidement la glace. Et puis, seul j’aurais eu tendance à être dans une démarche d’aide. Hortense, elle, a horreur de ça. Du coup, ça change assez vite la nature de la relation avec les familles. »

« Je ne me donne aucune mission, surtout pas celle de changer le monde », tient à souligner Hortense, qui a longtemps participé à la coordination de l’Accueil familial de vacances dans l’Isère. « J’ai juste envie d’avoir un regard humain sur toutes ces personnes. Ce qui ne veut pas dire être naïve. L’accueil et le goût des autres, c’est mon truc. »

En fait, « on vit avec ses familles sans se dire qu’on va trouver une solution », résume Gérard. « Tant mieux si on peut aider à débloquer une situation, mais ce n’est pas l’objectif premier. »

Leur objectif : simplement être là, accompagner, partager les difficultés... comme les bons moments. « Et il y en a beaucoup, insiste Hortense. Ce sont des gens qui font aussi la fête, qui savent s’amuser. » Tous deux disent éprouver une grande satisfaction. « Ce sont des moments de la semaine qui sont très forts. » Après réflexion, Gérard conclut : « On devient bénévole pour aider, on le reste par plaisir, pour la joie des rencontres. »

Benjamin Sèze, Cécile Leclerc-Laurent, Clarisse Briot
Crédits photos : Couv : © Gaël Kerbaol / Secours Catholique; © Alexandra Bellamy / Secours Catholique, © Christophe Hargoues / Secours Catholique, © Steven Wassenaar / Secours Catholique, © Xavier Schwebel / Secours Catholique
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