Calais : gérer à nouveau l'urgence

Calais : gérer à nouveau l'urgence

Publié le 28/03/2017
Calais
 

Depuis le début de janvier, l'équipe du Secours Catholique de Calais accueille des dizaines de migrants. La plupart sont des mineurs. Ils sont déterminés à passer en Angleterre. Confrontés aux policiers et aux passeurs la nuit, ils affluent chaque matin dans les locaux du Secours Catholique. C'est leur seul refuge dans un environnement extrêmement violent.

Il est un peu plus de 9 h 30 en cette matinée de la fin du mois mars. Pour la plupart des Calaisiens débute une journée pluvieuse. Pour d’autres, c’est plutôt une nuit mouvementée qui s’achève.

Tous les matins, du lundi au vendredi depuis le début de janvier, des dizaines de migrants affluent dans les locaux du Secours Catholique.

« Jusqu’à une centaine il y a dix jours, précise Vincent De Coninck, chargé de mission dans le Pas-de-Calais. Mais c’est un peu redescendu. Ce sont surtout des Érythréens, des Éthiopiens et des Soudanais. » Des hommes jeunes, beaucoup de mineurs. « Ils débarquent ici épuisés après avoir passé la nuit dehors. »

Une vingtaine de « silhouettes » dorment emmitouflées dans des sacs de couchage, allongés dans un coin du réfectoire, ou dans une salle à part improvisée en dortoir.

Il y a aussi ceux, restés éveillés, qui discutent à voix basse, pianotent sur leur téléphone, se brossent les dents ou boivent silencieusement une tasse de café fumant, plongés dans leurs pensées.

 

Carlos est arrivé la veille à Calais. Il sort tout juste de quarante-cinq jours de rétention au centre de Palaiseau (Essonne). « Ils voulaient absolument me renvoyer. Je leur ai pourtant dit que j’étais du Kordofan. Tout le monde sait qu’il y a la guerre », raconte le jeune homme de 19 ans.

Carlos a été incarcéré à plusieurs reprises durant son trajet. Il a passé six mois dans une prison libyenne. « Là-bas, on t’attrape, on t’enferme et il faut payer pour sortir. »

Il s’est également fait « attraper » en Italie, juste avant de franchir la frontière française, à Vintimille. Les policiers italiens l’ont mis dans un bus, direction le sud de la péninsule. Il a dû tout remonter une deuxième fois. Des semaines de perdues, à dormir dans la rue et à faire les poubelles.

Parti en 2016 de chez lui, le jeune Soudanais cherche « juste un endroit où rester en sécurité ». Il voudrait se poser pour pouvoir étudier. Son souhait : travailler dans l’ingénierie électronique. Pourquoi en Angleterre ? « Ni l’Italie ni la France ne veulent de moi. »

C’est une raison qui revient souvent, constate Vincent De Coninck. Il y a aussi ceux qui rejoignent des proches, parents ou amis, installés en Grande-Bretagne. La plupart d’entre eux viennent à Calais pour la première fois.

Les autres ont vécu dans la « jungle » avant d’être envoyés dans des centres d’accueil et d’orientation (CAO), lors du démantèlement. Trois mois plus tard, ils sont de retour.

 

Véronique les voit « très déterminés ». La bénévole du Secours Catholique comprend ceux qui ont de la famille ou des amis en Angleterre. « Mais le reste, qu’est-ce qui les pousse à aller là-bas ? »

Pour beaucoup, ce n’est pas nécessairement très clair, remarque Vincent, « mais quand tu vas de non-accueil en non-accueil, avoir une perspective permet de garder de l’énergie, au moins tu as un but et tu restes en mouvement ».

À ceux-là, l’équipe du Secours Catholique parle du foyer de mise à l’abri situé dans la commune voisine de Saint-Omer, où les mineurs peuvent se poser et réfléchir à une stabilisation. « On évoque cette possibilité avec eux, on les invite à y aller tout en leur laissant le temps de mûrir leur choix, explique Vincent. On ne fait pas de forcing car cela ne servirait à rien. » Depuis le début de janvier, une dizaine de jeunes ont ainsi accepté de revoir leur trajectoire.

 

Quand on rentre dans cette maison, on est protégé

Kidane, 16 ans

« Ensuite, c’est difficile de vraiment connaître la réalité de leur situation, nuance le chargé de mission du Pas-de-Calais. Quand ils arrivent, ils ne nous identifient pas, ils ont été confrontés tout au long de leur parcours à des gens qui ont profité d’eux, ils n’ont aucune raison de nous faire confiance et de se confier. » Souvent, il faut une semaine avant qu’ils « se rendent compte qu’on ne les arnaque pas et qu’ils sont en lieu sûr », poursuit Vincent. Kidane, un Érythréen de 16 ans, témoigne : « Quand on rentre dans cette maison, on est protégé. On peut se reposer, on est tranquille. » 

Posés route de Saint-Omer, au milieu des champs, les préfabriqués du Secours Catholique sont un refuge où ils peuvent s’accorder quelques heures de répit. « Mais à 17 h, quand on ressort, poursuit Kidane, la vie dangereuse commence pour nous. »

 

Le jeune Érythréen fait référence au « jeu » du chat et de la souris qui débute, une fois la nuit tombée, aux abords de la voie ferrée et des parkings où stationnent les camions en partance pour l’Angleterre. Il faut éviter les passeurs prêts à tout pour défendre leur pré carré. Et aussi les policiers qui patrouillent.

La confrontation avec ces derniers est souvent violente. Ahmad, un Palestinien de 22 ans, raconte avoir croisé trois policiers en voiture, la veille au soir.

C’était à côté du stade de foot, un lieu sensible car situé proche d’une aire où se garent des camions. « Ils se sont arrêtés et sans rien me demander ils m’ont gazé au visage et frappé à la jambe gauche, avant de repartir », relate le jeune homme.

Vincent De Coninck se veut prudent : « C'est souvent difficile à vérifier. Ce qui est certain, c'est que cela arrive. Nous avons énormément de témoignages qui vont dans le même sens. »

 

Les jeunes dorment dans les buissons et les fossés

Vincent De Coninck, Secours Catholique de Calais

 

Comme celui de Thierno, un Guinéen de 16 ans. « Même s’il te trouvent juste en train de dormir, ils peuvent t’embarquer ou te taper, assure l’adolescent. Ils te réveillent à coups de pied, ils te parlent. Toi, tu dors encore à moitié, tu ne comprends pas. Du coup, ils te gazent. »

Vincent De Coninck ne veut pas mettre en cause tous les policiers. « Je veux croire que la plupart font leur boulot avec déontologie, dit-il. Mais certains dérapent. »

Il dénonce le sentiment d’impunité lié au contexte politique et au discours ambiant. Il évoque plus largement la pression mise sur les forces de l’ordre. « On leur dit qu’il ne faut pas de points de fixation. Donc comment faire pour que les groupes soient toujours en mouvement ? Ils les harcèlent. »

Les jeunes ne demandent même plus de tentes igloos, trop visibles. « Les policiers balancent de la lacrymo à l’intérieur pour faire partir ceux qui y sont et les détruisent. » Où dorment-ils du coup ? « Dans les buissons, dans les fossés », répond Vincent. Et même là, ils se font déloger.
 

La police ici, c'est comme en Afrique !

John, Éthiopien de 17 ans

« On n’en peut plus. On est épuisés, lâche Daniel, un Érythréen de 15 ans. Tout cela parce qu’on veut aller en Angleterre. Pourquoi on ne nous laisse pas vivre notre rêve ? » À côté de lui, John, un Éthiopien de 17 ans, s’énerve : « Chez moi, j’avais une image extraordinaire de l’Europe où on respectait les droits de l’homme. Quand on voit comment on nous traite, ce n’est pas vrai. La police ici, c’est comme en Afrique. »

Véronique, la bénévole, assiste impuissante à la colère de ces jeunes. « J’ai honte des responsables de mon pays », confie-t-elle.

 

14 h. C’est l’heure des douches. Elles ont été installées au début de février dans la cour du vestiaire du Secours Catholique, rue de Moscou.

Dans un premier temps, la mairie avait voulu en bloquer l’accès en faisant poser une benne à ordures devant l’entrée. Mais au bout de quelques jours, le tribunal administratif l’avait obligée à enlever le conteneur.

Depuis, des CRS étaient systématiquement présents à l’entrée, contrôlant et arrêtant les jeunes migrants qui venaient se doucher. Ce lundi, pour la première fois, ils ne sont pas là. Soulagement du côté des bénévoles. « C’était pesant de voir la police embarquer ces gamins pour les relâcher plus loin », raconte Anita Saison.

Pas de policiers non plus à la distribution de repas de 17 h 30. Le 22 mars, le tribunal administratif de Lille a invalidé toutes les mesures prises par la mairie pour empêcher les distributions de nourriture. Une victoire pour les associations, dont le Secours Catholique, qui avaient sollicité l'intervention des juges.  

 

« Aujourd’hui, on ne gère plus que l’urgence », regrette Vincent De Coninck. Cela pourrait bientôt changer. Un Érythréen est en cours de recrutement pour faciliter le dialogue avec les jeunes venus d’Afrique de l’Est.

« On voudrait franchir un cap en matière d’échanges, d’informations et de vivre-ensemble, explique Vincent. L’idée est de voir avec eux ce dont ils ont envie, ce qu’ils attendent du lieu. De mieux les informer aussi sur les différentes possibilités d’avenir en Angleterre et chez nous. Bref, de dépasser le stade de "je viens pour recharger mon téléphone et dormir en sécurité". »

L’équipe a prévu de lancer un atelier de fabrication de meubles de jardin. « L’idée est de les faire bricoler un peu et qu’ils s’installent un coin sympa. On commence par des choses simples. »

En attendant, un bénévole doit se rendre à l’hôpital le lendemain. Il va voir Takwini, un jeune Érythréen de 15 ans sorti récemment du coma. L’adolescent s’est fait tabasser par un chauffeur-routier alors qu’il avait grimpé dans un camion.

Benjamin Sèze
Crédits photos : © Xavier Schwebel / Secours Catholique
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