Davit et Karlen, les frères karatékas

Publié le 26/06/2017
Lyon
Davit et Karlen, les frères karatékas
 

Pour Davit et Karlen, le karaté n’est pas seulement un sport. Il est un univers grâce auquel les jumeaux arméniens ont pu faire face aux violences de la vie. À Lyon, depuis six ans, le Secours Catholique les aide à poursuivre leur passion. Et ils le lui rendent bien.

Même taille, même densité musculaire. Sur les vidéos de leurs combats, face à des adversaires plus grands, ils montrent la même élasticité, la même rapidité.

D’une voix feutrée identique, dans un français encore hésitant mais choisi, ils expriment une même timidité. On pourrait les confondre, si Davit ne se distinguait de Karlen par sa longue et opulente chevelure.

Nés en 1985 à Leninakan (Arménie) d’un père ingénieur et d’une mère professeur d’arménien, ils sont âgés de trois ans lorsqu’un violent séisme détruit la ville et fait 30 000 morts. Plus d’immeuble où vivre. La famille erre durant des mois avant de trouver un petit appartement sans gaz ni électricité. C’est là que Davit et Karlen passent leur enfance.

Ils ont 11 ans quand l’école leur propose une initiation au karaté. « Nous avons tout de suite aimé. Nous aimions le contact et le combat », dit Karlen.

À Leninakan (qui depuis 1991 a repris son nom de Gyumri), ils commencent à s’entraîner à l’extérieur tous les jours, par tous les temps. Avant leurs 17 ans, ils sont cinq fois champions d’Arménie. « Quand Davit gagnait, j’étais second », note Karlen. En écho, Davit précise : « Et quand Karlen gagnait, c’est moi qui étais second. »

Xénophobie

En 1991, l’Arménie sort du giron soviétique pour devenir une République autonome. Opposants politiques, les parents des jumeaux endurent persécutions et menaces de mort jusqu’en 2002, année où ils décident de fuir à Saint-Pétersbourg.

Là, ils survivent avec de petits boulots avant d’obtenir la gérance d’un café. Les jumeaux s’inscrivent à l’université, section hôtellerie et tourisme. Mais leur priorité est le karaté. Une école les accepte : ils s’entraînent tout en étant instructeurs.

« Saint-Pétersbourg est une grande ville où les étrangers sont mal vus. La police nous contrôlait tous les jours à cause de notre faciès », confie Davit. « Nous étions sans cesse harcelés, poursuit Karlen. On nous faisait sentir en permanence que nous n’étions pas russes. »
 

Beaucoup d’étrangers sont tués en Russie sans que la police s’en émeuve.

Davit.

En 2008, Davit devient champion de Russie occidentale. Une victoire amère contre un adversaire qui appartient à une bande que les jumeaux appellent les “skinheads”. Un Slave xénophobe battu par un réfugié caucasien est une terrible humiliation pour ce groupuscule que la police se garde d’inquiéter.

En représailles, les skinheads mettent à sac le café de la famille. Sur les murs, des graffitis ponctués de svastikas (croix gammées) leur enjoignent de quitter le pays. La famille prend les menaces au sérieux. « Ces skinheads sont très dangereux, dit Davit. Beaucoup d’étrangers sont tués en Russie sans que la police s’en émeuve. »

En 2009, leurs parents se réfugient en France – un voyage clandestin au fond d’une remorque. Les jumeaux, quant à eux, se sont retirés à la campagne, loin de la grande ville.

Citoyens russes depuis 2005, ils n’ont pas fait leur service militaire et n’ont donc pas de passeport pour sortir du pays. Davit gagne un peu d’argent en étant coiffeur, un métier appris à Saint-Pétersbourg et qui leur permet de survivre dans le village où ils se cachent.

 

Deux ans plus tard, les jumeaux fuient à leur tour la Russie et passent en France. « En arrivant à Lyon, nous avons partagé le petit appartement de nos parents avant d’obtenir une place dans un foyer de réfugiés », dit Karlen.

« Ensuite nous avons approché des clubs de karaté. Presque tout de suite nous avons intégré l’équipe de France », ajoute Davit avec modestie. Habitués à douze séances d’entraînement par semaine, ils sont au plus haut niveau.

Comme dans leur enfance, ils s’entraînent à nouveau dehors, dans un parc, été comme hiver. « En 2015, nous avons tous les deux attrapé une bronchite avant la finale des championnats. Nous n’avons pas pu y participer », regrette Karlen.
 

Nous avons intégré l’équipe de France.

Davit.

Une bénévole du Secours Catholique, amie de leur mère, propose alors aux karatékas de s’entraîner dans une salle de l’association, près du stade de Gerland. « Finalement, l’an dernier, nous avons déménagé pour le centre Sésame [nouveau lieu d’accueil du Secours Catholique, ndlr], qui est plus confortable. »

Pour remercier l’association, les deux frères proposent bénévolement des cours de karaté pour adultes. Une façon de “remettre debout” les personnes en difficulté. « Une douzaine de participants sont assidus. Nous souhaitons qu’en octobre prochain deux ou trois d’entre eux participent à l’Open de Belgique. Leur niveau le leur permet. »

JO de Tokyo

Fiancé, Karlen devrait bientôt se marier. Davit, lui, est marié depuis 2011. Avec sa femme, ils ont un fils, Christian, et en attendent un second. Depuis qu’ils sont en équipe de France, les jumeaux karatékas bénéficient d’un titre de séjour d’un an renouvelable.

En 2020, le karaté sera une discipline olympique. Ils se préparent aux jeux de Tokyo. Leur sélection devrait accélérer leur naturalisation. 

Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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