En Avignon, une douche mobile pour gens précaires

En Avignon, une douche mobile pour gens précaires

Publié le 07/08/2017
Avignon
 

Depuis juillet 2016, pour pallier l'absence de douches publiques dans la cité des Papes, le Secours catholique et l'association Mobil'douche assurent des tournées de rue à bord d'un camping-car spécialement aménagé. En parallèle, le Secours Catholique se bat pour que la mairie ouvre un lieu où chacun puisse se doucher et laver son linge gratuitement.

Dans la lumière rasante de ce début de soirée du mois de juillet, en Avignon, Laurent finit de sécher ses longues dreadlocks blondes. Serviette à la main, ce grand gaillard aux traits anguleux sort tout juste du camping-car « Mobil’douche », un service de douche itinérante lancé en juillet 2016 par l’association éponyme et par le Secours catholique avignonnais.

Laurent est un habitué. Le véhicule qui tourne les lundi, mercredi et vendredi, vient régulièrement se garer en bord de Rhône, à quelques pas du campement qu’il partage depuis sept mois avec Adrien.

Ce soir-là, le routard originaire de Clermont-Ferrand a un peu hésité. Ce n’est pas l’envie qui lui manquait, surtout par une telle chaleur, mais, en l’absence de son « colocataire », il craignait que ses chiens ne se mettent à aboyer et dérangent le voisinage.

« Ne t’en fais pas, je vais rester avec les chiens », lui a proposé Gilles, bénévole de Mobil’douche qui fait équipe ce soir-là avec Christelle Boumaiza, bénévole au Secours Catholique, et Isabelle Robert, responsable salariée du dispositif.

 

Au sortir du camping-car, Laurent savoure la fraîcheur retrouvée. Le reste du temps, pour se laver, il se rend avec un bidon au point d’eau du parking des Italiens. « Mais il y a du monde qui passe. Et si vous commencez à vous déverser 30 litres d’eau sur la tête, les gens qui vous voient faire ça, ils grognent », explique le quadragénaire. À ceux qui lui disent d’aller se laver ailleurs, il répond : « D’accord, mais où ? Dans le Rhône ? »

Les douches publiques fermées

En 2012, la municipalité d’Avignon a fermé les douches publiques situées place de l’Horloge, invoquant des raisons de salubrité et de sécurité. Depuis, aucun autre lieu n’a été ouvert pour les remplacer. « Aujourd’hui, le seul endroit où les personnes sans-abris ou mal logées peuvent se doucher gratuitement, c’est dans notre accueil de jour, explique Bruno Hypolite, salarié au Secours Catholique. Or nous avons seulement deux douches. Et elles sont saturées. »

Stéphanie est allée une fois à l’accueil de jour, elle a tourné les talons. Trop de monde, surtout des hommes, « je ne me suis pas sentie à l’aise », confie-t-elle.

Avant de connaître Mobil’douche, elle préférait payer 2,50 euros pour utiliser les douches de la piscine. Un « luxe » qu’elle ne s’autorisait qu’une fois par semaine, voire toute les deux semaines selon les périodes. « Le reste du temps, raconte-t-elle, je faisais une toilette au gant dans l’espace réservé à la gare pour les personnes handicapées. Ça ferme à clé. »

C’est suite au décès d’un proche chez qui elle vivait, que cette jeune femme de 30 ans est venue s’installer en Avignon il y a un an et demi pour trouver du travail. Pour des raisons à la fois financières et personnelles qu’elle ne souhaite pas évoquer, elle dort dans sa voiture qu’elle change régulièrement de place et de parking par sécurité.
 

La plupart du temps, je faisais une toilette au gant dans l’espace réservé à la gare pour les personnes handicapées.
 

Stéphanie, 30 ans.

Depuis quelques mois, Stéphanie travaille à temps partiel. Ni ses employeurs, ni ses collègues ne sont au courant de sa situation. Ni ses amis, ni sa famille d’ailleurs, à part deux personnes très proches.

Son cas n’est pas isolé, assure Gilles. « La toute première personne qui a fait appel à nous était une femme qui vivait également dans sa voiture, se souvient-il. Souvent, ce sont des gens en rupture avec la société suite à un gros pépin. »

Parmi les personnes que croise l’équipe de Mobil’douche, le bénévole évoque les routards, à l’image de Laurent et d’Adrien - « beaucoup de jeunes en rupture familiale » -, des personnes âgées qui habitent des logements insalubres, des travailleurs africains et maghrébins employés dans le bâtiment et logés dans des squats, et, lorsqu’arrive l’été, des jeunes saisonniers espagnols venus récolter les fruits et les légumes.

gêne

Porte Saint-Lazare, Isabelle se gare. Elle vient d’apercevoir Alain qui lui fait un signe de la main. Cheveux ras et polo de rugby vert, ce Belge de 44 ans est un « ancien ». Il y a trois mois, grâce à une personne rencontrée en faisant la manche à la sortie de l’église, il a trouvé un studio. Il venait de passer cinq mois sous la tente sur l’île de la Barthelasse, en face du pont d’Avignon.

Arrivé dans la cité des Papes l’été dernier pour emménager avec une femme, il s’est retrouvé à la rue quelques mois plus tard lorsqu’ils ont rompu. « À ce moment là, je venais aussi de perdre mon travail. »

 

Cette période est révolue mais elle a durablement marqué Alain. « Je suis de plus en plus radin », plaisante-t-il. Ouvrier intérimaire, il économise pour racheter une voiture et pouvoir payer dix mois de loyer d’un coup. « Je ne veux pas me retrouver à nouveau à la rue si je perds encore mon travail. »

Il raconte la gêne liée au manque d’hygiène. « Imaginez : aller au boulot sans avoir pris de douche depuis une semaine, avec vos vêtements qui tiennent tout seul parce que vous ne pouvez pas faire de lessive. C’est l’horreur. »
 

Imaginez : aller au boulot sans avoir pris de douche depuis une semaine

Alain, 44 ans.

Le plus dur, ça a été les mois d’hiver. « Il m’est arrivé de me lever et d’aller bosser par -7°C, raconte-t-il. Autant vous dire que je faisais une toilette minimum avec un peu d’eau chauffée sur un réchaud. »

Il se souvient aussi s’être senti mal à l’aise face au regard des gens lorsqu’il se rasait dans les toilettes publiques. « Alors qu’eux-mêmes s’en fichaient sans doute. » La question ne se résume pas au regard des autres, précise-t-il : « Pouvoir se laver, c’est avant tout une question de bien-être et de dignité. »

Pas de projet précis

Le projet Mobil’douche a été monté, avec le soutien financier de l’État et de la mairie (1), pour pallier l’absence de douches publiques à Avignon. « Mais ce n’est pas suffisant », insiste Bruno Hypolite.

Depuis près de cinq ans, le Secours Catholique et un collectif de citoyens - le collectif contre les inégalités et l’exclusion (CCIE) - se battent auprès des autorités pour la réouverture d’une structure municipale où l’on puisse gratuitement se doucher et laver son linge.

Du côté de la mairie, on est conscient de la nécessité d’ouvrir « quatre à six douches publiques », sans néanmoins avoir de projet précis. Pour autant, la réouverture des anciennes douches, place de l’Horloge, semble exclue.

« En terme d’accès pour les personnes, ce n’est pas forcément judicieux d’ouvrir une structure intramuros, justifie Vincent Delahaye, conseiller municipal, délégué à l’habitat d’urgence. Et puis, place de l’Horloge, il y aurait seulement de l'espace pour faire des douches, alors qu’il faut aussi prévoir un lieu d’accueil et de socialisation. »
 

On a besoin d’une oreille attentive.

Alain, 44 ans.

L’élu évoque la possibilité de se greffer au projet de réhabilitation de l’ancien centre de tri postal situé en bordure des remparts. Il admet néanmoins que « les délais de ce chantier ne conviennent peut-être pas à l’urgence de la situation ». D'autant plus que le projet est pour l'instant en standby.

 

Le Secours Catholique et le CCIE défendent l’idée d’un accueil sur place effectué par des personnes compétentes, acteurs associatifs ou agents des services sociaux. « C’est primordial », confirme Alain, l’ancien sans domicile fixe : « Parfois, on vient chercher plus qu’un service, on a besoin d’une oreille attentive. »

C’est ce qu’apprécie Stéphanie avec Mobil’douche : « On est accueilli comme si on était à la maison. C’est propre, c’est fermé à clé, la pudeur est respectée. On peut rester autant qu’on veut. »

La jeune femme aime aussi prendre le temps de discuter avec Christelle, Gilles et Isabelle. « Ils ne m’ont pas posé de questions indiscrètes, du coup j’ai eu confiance. Ils me conseillent, pour mes entretiens d’embauche par exemple. De temps en temps, je leur emprunte des bouquins pour lire le soir. »

Un moment pour décompresser

Pour Christelle Boumaiza, le confort et le respect de la personne sont au moins aussi important que l’hygiène dans le projet Mobil’douche. « L’idée est que ce soit un moment rien que pour eux où ils peuvent décompresser. » C’est notamment pour cela qu’après chaque passage, c’est un bénévole qui s’occupe de nettoyer la douche et non la personne elle-même.

« On aime tous aller au restaurant, chez le coiffeur ou au spa, ces endroits où on prend soin de nous, où on n’a rien à faire, souligne Christelle. Et bien là, c’est pareil. »

 

(1) La sous-préfecture, via la Direction départementale de la cohésion sociale, a financé l’achat et l’aménagement du camping-car. Elle cofinance avec la mairie le poste salarié de responsable de tournées de douches. C’est un contrat d’accompagnement dans l’emploi (CAE) au sein de l’association Mobil'douche. Le Secours Catholique et Mobil'douche assurent l’accompagnement bénévole des tournées, payent l'essence, l'eau et les produits d'hygiène.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Steven Wassenaar / Secours Catholique
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