Gustavo Gutiérrez : « Il ne suffit pas d'aider les pauvres »

Publié le 21/05/2017
Pérou
Gustavo Gutiérrez : « Il ne suffit pas d'aider les pauvres »
 

Ce dominicain péruvien est un des pères de la théologie de la libération, aux côtés de Dom Elder Camara. Il se réjouit aujourd’hui de voir le pape François défendre l’option préférentielle pour les pauvres.

« Cela aurait pu être quelqu’un d’autre », assure Gustavo Gutiérrez. Communément présenté comme le père de la théologie de la libération, auteur en 1971 d’une œuvre de référence sur le sujet (1), ce prêtre péruvien, aujourd’hui âgé de 88 ans, refuse de porter seul cette paternité. Il préfère parler d’une démarche collective qui s'est déroulée dans un contexte propice.

D’une part, au sein de l’Église catholique qui sortait tout juste du Concile Vatican II : « Il y avait une dynamique novatrice. Et même si la question de la pauvreté a été délaissée au cours des débats conciliaires au profit de celles de la modernité et de l’œcuménisme, elle était la troisième intuition de Jean XXIII. »

D’autre part, sur le continent sud-américain alors en proie aux régimes dictatoriaux et à une grande pauvreté : « Cela nous paraissait aberrant que sur un continent catholique, c’est-à-dire croyant en Jésus, la moitié de la population soit pauvre. C’était un scandale et nous l’avons dit. »

« Nous », ce sont les évêques latino-américains de l’époque, ceux qui se réunirent lors des conférences épiscopales continentales de Medellin (Colombie) en 1968 – dont Gutiérrez fut le conseiller théologique – puis de Puebla (Mexique), dix ans plus tard.
 

Par libération nous n’appelions pas à une libération politique, mais à une libération totale : sociale, personnelle et théologale.

Gustavo Gutiérrez

Le Péruvien évoque les « figures prophétiques » du mouvement, comme le Brésilien Dom Helder Camara ou le Chilien Dom Manuel Larrain. Les martyrs aussi, des centaines.

« Le premier, ce fût un jeune prêtre brésilien âgé de 28 ans, dans le diocèse de Dom Helder Camara : Henrique Pereira Neto, se souvient Gustavo Gutiérrez. J’étais avec lui une semaine avant qu’il soit tué par des paramilitaires. Je lui ai dédicacé mon premier livre sur la théologie de la libération. »

Par-delà les assassinats, il raconte la marginalisation, les prêtres maltraités dans leur diocèse. « Cela a été très douloureux », confie-t-il. « On nous a accusés de mener un combat essentiellement politique, de promouvoir le changement par la lutte armée. Tout cela est faux, même s’il est vrai que des luttes politiques et sociales menées par des mouvements paysans ou ouvriers ont trouvé une source d’inspiration dans la théologie de la libération, plus particulièrement dans notre insistance pour la justice. »

 
Gustavo Gutiérrez : « Il ne suffit pas d'aider les pauvres »
 
 
 
Gustavo Guttériez

« Il faut être contre la pauvreté »

 

Le dominicain défend une démarche empreinte dès le début d’une forte spiritualité. Les mots grecs et hébreux signifiant “libération” ont aussi pour sens “salut” ou “rédemption”, rappelle-t-il.

« Par libération nous n’appelions pas à une libération politique, mais à une libération totale : sociale, personnelle et théologale. En s’occupant des plus pauvres, on change de mentalité, on se libère du péché. »

Il réfute l’idée, répandue à l’époque et encore aujourd’hui, selon laquelle la pauvreté serait une question économique et sociale plus que chrétienne. « C’est au contraire une question profondément humaine et théologique », affirme-t-il.

Cette position a été explicitement défendue par le pape François lors de son exhortation apostolique du 24 novembre 2013, Evangelii Gaudium : sans l’option préférentielle pour les plus pauvres, « l’annonce de l’Évangile, qui demeure la première des charités, risque d’être incomprise ou de se noyer dans un flot de paroles auquel la société actuelle de la communication nous expose quotidiennement ».

 

Je ne crois pas en la théologie de la libération, je crois en Jésus-Christ. Si la théologie de la libération disparaît, cela ne me dérange pas tant qu’il reste l’option préférentielle pour les pauvres. C’est le point central.

Gustavo Gutiérrez

Gustavo Gutiérrez se réjouit : « L’option préférentielle pour les pauvres, c’est 90 % de la théologie de la libération. L’expression a été utilisée pour la première fois lors de la conférence épiscopale de Puebla, même si l’idée est bien plus ancienne… puisque c’est le christianisme », précise-t-il avec malice.

Sans aller jusqu’à parler de réhabilitation après de longues années de relations compliquées avec le Vatican, il s’amuse : « Des proches me disent :  "Le pape dit la même chose que ce que tu disais. Pourquoi tu as eu des problèmes et pas lui ?" ».

Le dominicain voue un grand respect au jésuite argentin qu’il a rencontré en septembre 2013. Il lui sait gré de relayer le message « avec créativité, finesse, joie et originalité ».

À ceux qui accusent François de cultiver une approche “assistancialiste” et compassionnelle des pauvres, il répond : « Je ne suis pas d’accord. Il parle des causes de la pauvreté et demande que cela change. Je crois qu’il partage notre idée selon laquelle nous ne devons pas être la voix des sans-voix, mais que nous devons plutôt aider les personnes sans voix à avoir de la voix. »

Parmi les autres personnes qui suscitent son admiration : l’économiste français Thomas Piketty dont il a lu Le Capital au XXI siècle paru en 2013. « Cela m’a coûté », plaisante le prêtre péruvien, faisant référence aux près de 1000 pages que contient l’ouvrage. Puis plus sérieusement : « Thomas Piketty fait partie de ces gens qui fournissent des options concrètes pour changer les choses. On a besoin de cela. »

Bartolomé de Las Casas

Curé de paroisse à Lima, professeur à l’université Notre-Dame aux États-Unis (Indiana), Gustavo Gutiérrez travaille depuis plusieurs années sur la condition des Indiens et des femmes. Il effectue également des recherches sur Bartolomé de Las Casas : « Un type très fort, un génie spirituel qui a su voir dans l’Indien le pauvre selon l’Évangile. »

Le dominicain se délecte de la lecture des écrits du célèbre missionnaire castillan : « Lorsque les évangélisateurs espagnols se plaignaient de leurs difficultés à évangéliser les Indiens, arguant du fait que pour Jésus c’était plus facile car il pouvait faire des miracles, Bartolomé leur répondait : “Nous aussi, nous avons un cas miraculeux.” “Lequel ? demandaient les autres. “Le fait que des Indiens se convertissent au christianisme malgré votre exemple. »

Il rit. « C’était quelqu’un qui maniait l’ironie ! » Une forme d’humour qu’il semble partager. « Lorsqu’on me demande : “Est-ce que la théologie de la libération est morte ?” Je réponds : “Je ne sais pas. En tout cas, je n’ai pas été invité aux funérailles. Alors je continue.” »

1. Théologie de la libération, Éd. du Cerf, 1971.

Benjamin Sèze
Crédits Photos : © Xavier Schwebel/Secours Catholique-Caritas France / © Sebastien le Clézio/Secours Catholique-Caritas France
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