« L’État français évite toute politique de relogement »

« L’État français évite toute politique de relogement »

Publié le 14/09/2016
Paris, Madrid
 
Entretien avec Thomas Aguilera, lauréat 2016 du Prix de recherche de la Fondation Caritas, auteur d'une thèse sur les squats et les bidonvilles à Paris et à Madrid.

 

Votre thèse s’intitule « Gouverner les illégalismes urbains. Les politiques publiques face aux squats et aux bidonvilles dans les régions de Paris et de Madrid ». Qu’est-ce qu’un squat et qu’est-ce qu’un bidonville ?


J’ai fait le choix d’intégrer les deux catégories dans une même analyse. Il s’agit dans les deux cas d’une occupation illégale de l’espace urbain à des fins de logement, parfois accompagnée d’activités politiques ou socioculturelles.

Un squat est l’occupation d’un bâtiment ou d’une friche, et un bidonville est l’occupation d’un terrain accompagné de l’autoconstruction d’habitat avec des matériaux de récupération. C’est intéressant de voir que selon les représentations, la description de la population varie : par exemple des migrants d’Europe de l’Est sont catégorisés comme des Roms lorsqu’ils sont dans des bidonvilles, et comme des migrants lorsqu’ils sont dans des squats.

Ma question de départ à l’origine de ma thèse est la suivante : comment expliquer que face à un même fait conçu comme déviant (à savoir l’occupation d’une parcelle ou d’un bâtiment) les réactions des pouvoirs publics sont très diverses ?
 

Squats et bidonvilles sont en général des lieux de pauvreté ?


On trouve dans les deux cas des situations extrêmement variées en matière socio-économique. Il y a souvent une très grande précarité dans les bidonvilles en France.

À Madrid, dans le plus grand bidonville d’Europe, la Cañada Real Galiana de 11 000 habitants, on trouve des contrastes de richesses selon les secteurs. Au nord on ne trouve presque pas de pauvreté. Plus on descend dans le sud, plus on arrive dans des bidonvilles avec de l’extrême pauvreté.

Dans les squats, on retrouve cette même diversité : on a des militants de classe moyenne supérieure dans les squats de Jeudi Noir, des militants au capital culturel également très élevé dans les squats d’artistes ou d’anarchistes, alors que dans les squats discrets ou de précaires, les populations vivent parfois dans le dénuement le plus total.
 

Il y a souvent une très grande précarité dans les bidonvilles en France.

 

Comment expliquer la persistance de squats et de bidonvilles ?


Aujourd’hui il y a un paradoxe dans le monde entier : on trouve des bidonvilles dans les grandes métropoles du Sud (au Brésil, en Asie du Sud-Est, en Afrique) et des politiques sont mises en œuvre pour sortir ces situations de l’informel. 

Mais malgré ces politiques, l’ONU montre que la population dans les bidonvilles augmente. En 2015 selon l’ONU, près de 20 % de la population mondiale vit en bidonville, et prévoit une croissance à 30 % en 2050.

Alors comment expliquer la persistance de bidonvilles et de squats en France et en Espagne ? Au départ de ma thèse, j’ai posé une série d’hypothèses. La première c’est que les politiques de mise en œuvre (de relogement notamment) échouent. Rien de surprenant : les études de politiques publiques montrent que la plupart des politiques échouent ou ne produisent pas les résultats escomptés.

La deuxième hypothèse c‘est celle des dommages collatéraux, à savoir : les politiques continuent à produire des illégalités car elles sont sélectives (exemple : des populations sont triées et sélectionnées avant d’être relogées).
 

En 2050, 30 % de la population mondiale vivra en bidonville.


Troisième hypothèse : les habitants résistent aux politiques, ils ne se laissent pas faire et persistent à vivre dans ces habitats informels. Quatrième hypothèse : certains squats et bidonvilles sont maintenus stratégiquement par les politiques. C’est-à-dire que les pouvoirs publics s’accommodent de ces poches informelles de précarité.

Par exemple, le bidonville de Madrid, la Cañada Real Galiana, n’a fait que croître ces trente dernières années notamment parce que les pouvoirs publics ont laissé un voile d’ignorance sur ce bidonville en périphérie de Madrid pour le cacher et pouvoir en parallèle mener un travail de résorption dans le centre de la capitale. Dans ma thèse, je montre que les hypothèses 2, 3 et 4 se vérifient en se combinant.
 

Que met en œuvre l’État face aux bidonvilles en France ?


La question des bidonvilles réapparaît en France dans les années 1990 sous l’effet de migrations notamment d’Europe de l’Est. Parallèlement se pose la question des gens du voyage.

Face à cela, l’État ne fait rien puis il se met à expulser. Dès les années 2000, les municipalités ou les départements essaient de reloger quelques familles, mais il ne s’agit que de petits projets locaux qui sont sélectifs, comme par exemple des villages d’insertion notamment à Aubervilliers ou à Montreuil.

 

L’État français évite toute politique de relogement.

 

En 2012, une circulaire a donné plus de ressources aux préfets pour leur permettre d’expulser plus facilement. Ce qui est intéressant c’est que l’État refuse d’utiliser le mot « bidonville » mais parle toujours de « campement illicite » et il évite toute politique de relogement. 

Depuis trente ans, l’État a donc mis un voile d’ignorance sur les bidonvilles pour éviter qu’une politique du logement ne s’institutionnalise tout en laissant perdurer une politique sécuritaire et policière intense. Il s’agit à mes yeux d’inaction stratégique.

 

Et qu’observe-t-on à Madrid ? Avez-vous constaté des différences dans les politiques publiques à Paris et à Madrid ?


Après l’État franquiste, c’est la mairie puis la région de Madrid (Communauté autonome de Madrid) qui ont pris en charge les politiques de résorption des bidonvilles. Il y a une véritable politique avec des administrations, des travailleurs sociaux et un budget propre.

Par exemple il y a de l’achat d’appartements dans des parcs privés pour reloger les familles. Mais là aussi les politiques sont sélectives : comme je le disais tout à l’heure, elles ont notamment fait croître le bidonville de la Cañada Real Galiana. Contrairement à l'Île-de-France, la politique est très institutionnalisée.

Mais si on prend les squats c’est l’inverse : la mairie de Paris légalise les squats notamment d’artistes, alors qu’à Madrid, les squatteurs sont considérés comme des terroristes et restent soumis aux assauts de la police sans que ne soit envisagée de politique alternative, jusqu’à récemment où quelques projets ont émergé, toujours dans le domaine de la culture comme à Paris.

 

Vous soulignez aussi le rôle joué par les associations : quelles solutions mettent en œuvre ces acteurs pour améliorer les conditions de vie des habitants de squats et bidonvilles ?


En France, la politique est de « laisser faire sans laisser mourir » pour paraphraser l’expression d’Éric Fassin et cela passe par une délégation du travail social à des associations qui vont combler le vide de l’action publique.

Après les expulsions, les associations humanitaires font une action de sauvetage des habitants et soignent les blessures. Elles ont aussi un rôle de mise à l’agenda et occupent une place centrale dans la lutte contre les stigmatisations des populations.
 

L’État délègue le travail social à des associations.


De manière générale, les acteurs publics ont peur de la légalisation des bidonvilles car ils ont peur de l’appel d’air (« tout le monde va venir ») ou de la pérennisation de la pauvreté. Du coup ils font le choix d’expulser.

Or, je pense qu’il faut envisager la possibilité de permettre à des associations de faire des interventions d’amélioration des bidonvilles in situ, comme par exemple des réseaux d’électricité, d’assainissement, d’accès à l’eau, de rénovation des voiries. Cela permettrait de sortir les gens de la misère pour ensuite peut-être les reloger par la suite progressivement.
 

En quoi la question du logement est importante pour la société ?


Le logement devrait être une priorité évidente ! En France il y a 20 000 habitants en bidonville dont 7 000 en Île-de-France, c’est finalement peu par rapport au nombre de sans domicile (150 000) mais du coup ça pose des questions sur l’action publique pour l’accès au logement.

Je pense personnellement qu’il faudrait accepter l’utilisation temporaire de lieux vides pour les situations d’urgence. Il ne faut pas toujours chercher à avoir des logements permanents de suite avec des normes de sécurité irréalistes. Les squatteurs montrent que cela est possible. Certaines mairies commencent à le comprendre. En tout cas il faut ouvrir le débat à ce sujet. 

 

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : © Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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