Quand les précaires deviennent théologiens

Quand les précaires deviennent théologiens

Publié le 09/04/2017
Nièvre
 

Le réseau Saint-Laurent, soutenu par le Secours catholique, fédère 80 groupes de personnes en précarité qui lisent et commentent l’Évangile à partir de leur expérience. Réunis à Nevers, dans la Nièvre, deux cent d'entre elles ont exprimé leur vision du travail devant des théologiens professionnels. Rencontres.

 

Ils ont marché et veulent rester debout

Leur équipe s'appèle « Lève-toi-et-marche ». Parce qu'ils ont marché et qu'ils veulent rester debout.

À Antony (Hauts-de-Seine), ce groupe de parole du Secours catholique s'est formé autour d'une expérience forte : un parcours sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle en septembre 2015, au départ du Puy-en-Velay, dans la Haute-Loire.

Depuis mars 2016, tous les quinze jours, le groupe se retrouve pour échanger autour d'un texte d’Évangile ou d'une photo. Le rendez-vous est fixé après l'atelier Jardin, « dans un vieux pavillon qui a une âme. On s'y sent sent chez nous ».

De sept au départ, le groupe compte aujourd'hui une douzaine de personnes. « On pourrait être plus, mais ce n'est pas notre but », avoue l'un d'entre eux.

Certains membres de la délégation de « Lève-toi-et-marche » présents à Nevers ont participé à des rassemblements du réseau Saint-Laurent à Lourdes.
 

J'ai bouclé la boucle.

Madjid.

C'est le cas de Madjid, un gaillard à la santé fragile et sur lequel les deux animatrices veillent particulièrement. « Après Compostelle et Lourdes, j'ai bouclé la boucle. Je vais inciter les autres à faire pareil. »

Le projet suivant renvoie l'équipe sur les routes de Compostelle, en septembre. Cette fois, l'ensemble du réseau des Hauts-de-Seine est concerné. « On agrandit la famille », résume Madjid.

 
Quand les précaires deviennent théologiens
Daniel.
 

« Avant, c’était moi et moi. Maintenant je partage »

« C'est très impressionnant d'être ici », avoue Daniel qui vient à Nevers pour la première fois.

Depuis 2009, cet ancien vendeur, affaibli par la maladie et handicapé, vit seul à Plumelec (Morbihan). Comment beaucoup, il demeure marqué par un pélérinage à Lourdes en 2015.

« J'ai participé à toutes les activités. J'ai été très touché et j'ai pleuré », avoue cet homme qui aime fréquenter les églises « pour prier, tout seul, peinard ». C'est ainsi que son corps « se réénergise ».

J'aime fréquenter les églises pour prier tout seul, peinard.


Depuis l'expérience de Lourdes, sa vie a changé. « Avant, c’était moi et moi. Maintenant je partage, je donne. » Au Secours catholique, où il sollicite parfois une aide alimentaire, il se sent accepté « comme si on me connaissait depuis toujours ». Il a été invité à un atelier de mandala et prépare une exposition.

Il n'est pas prêt d'oublier le rassemblement régional des 70 ans du Secours le 5 juin 2016 à Pontivy. « J'ai vu la présidente du Secours et j'ai parlé avec l'évêque ! »

À Nevers, Daniel est venu retrouver sainte Bernadette. « J'ai eu l'impression qu'elle me regardait, qu'elle me disait de ne pas baisser les bras. »

Pendant la session, il a croisé « des gens charmants » et se réjouit d'amitiés naissantes. « Je suis là pour tous les gens du Morbihan et je vais leur raconter. »

 
Quand les précaires deviennent théologiens
Jean-Pierre et Louise
 

Venus de Marseille

Louise et Jean-Pierre sont venus de Marseille. Ce couple de retraités participe aux activités du Groupe Zébédée. « Ce groupe est né après une marche de Marseille vers Compostelle, raconte Jean-Pierre. Nous partageons le repas puis nous participons à des activités manuelles ». Ils fabriquent actuellement des poupées pour l'Unicef.

Jean-Pierre s'occupait du balayage de l'église des Réformés quand on lui a proposé, en 2008, de venir à Lourdes. Depuis, le couple y retourne régulièrement à la Cité Saint-Pierre. « C'est notre maison, Mgr Rodhain l'a faite pour nous. »

Louise, née d'un père musulman, a été baptisée en 2009. Et le 4 avril 2010, après 35 ans de mariage civil, deux enfants et cinq petits-enfants, Jean-Pierre et Louise ont célébré leur amour à l'église. « On a fait une fête à la paroisse après. »

Ronceveaux

La route vers Compostelle n'est pas terminée et les marcheurs devraient reprendre leur bâton en mars. « On a passé le col de Roncevaux (NDLR frontière franco-espagnole) l'an dernier », annonce fièrement Jean-Pierre.

Ils ne sont pas prêts de quitter Zébédée. « Qu'est-ce qu'on ferait à la maison sans activités, interroge Louise. On se chamaillerait ! ».

 
Quand les précaires deviennent théologiens
Olivier.
 

« Les grands ne savent pas ce que disent les petits »

La parole assurée, Olivier est un homme qui a bourlingué et qui assume tranquillement un parcours atypique.

« Enfant, j'ai été placé dans une famille car ma mère était malade. Adulte, je suis parti à Londres pour travailler dans la restauration. » Mais son enfance le rattrape, il quitte l'Angleterre pour rentrer à Lille et rechercher sa mère.

S'en suivra une période de « précarité volontaire ». Olivier connaît la vie à la rue. C'est alors qu'il croise le groupe Magdala, une communauté d’Église qui rassemble, depuis 1986, des familles très précaires, des personnes à la rue, ou sortant(e)s de prison.

Et il s'y intègre au mieux. « Je suis d'abord devenu responsable de groupe communautaire et aujourd'hui je suis membre du Conseil d'administration. » Côté professionnel, Olivier travaille au service de l'urbanisme de la Mairie de Lille.

J'étais comme ceux qui aujourd'hui, par peur de dire, ne trouvent pas leurs mots.


Participant au groupe « Place et parole des pauvres » de Diaconia,  il a contribué en 2014 à la conception d'une formation sur l'accompagnement et le développement de projets de fraternité, en lien avec l'association « Participation et fraternité » et l'Institut catholique de Paris. « Nous souhaitons démultiplier cette formation hors de sa région. »

Olivier adhère « à 100% » à la méthode proposée lors du week-end de Nevers. « On apprend l'un de l'autre. Les paroles d'en bas, on ne s'en rend pas compte d'en haut. Les grands ne savent pas ce que disent les petits. »

raconter son passé

Lui, qui n'a pas toujours eu la parole aussi facile, se souvient de ses débuts dans les groupes de parole. « J'étais comme ceux qui, aujourd'hui, par peur de dire, ne trouvent pas leurs mots. Je me disais que j'allais être nul. Il faut de l'expérience, de l'assurance. »

À Magdala, les personnes précaires sont rapidement intégrées. Elles représentent un tiers du Conseil d'administration. « Associé à l'embauche du directeur, j'ai pu poser des questions différentes, car ma connaissance de la précarité ne vient pas des livres. »

  La foi, abandonnée après une éducation catholique, est également réapparue à Magdala. « J'y ai été capté par Dieu. S'engager dans ce groupe ne relève pas du hasard. J'ai eu envie de renouer, petit à petit. » Désormais, il récite la prière du Magnificat.

Olivier n'a plus peur de raconter son passé, l'expérience de la galère. « Je savais que je m'en sortirai, j'ai un caractère optimiste, pas dépressif. »

 
Patrcik, participant à la session théologique de Nevers
Thierry
 

« Le groupe m'apporte un soutien moral »

Thierry est venu avec un album-photo. Il n'est pas peu fier de montrer les images de son séjour à Rome en juillet dernier, à l'occasion du Pèlerinage Siloë.

Un film réalisé par KTO sur la préparation de ce voyage, a rendu Thierry célèbre dans le réseau. « Tu es une star », entend-il au réfectoire.

Sa vie n'est pourtant guère hollywoodienne. Ancien magasinier cariste, handicapé, il vit très modestement, avec sa femme et leurs quatre enfants, dont deux handicapés.

Depuis 6 ans, il est membre du Sappel à Lens (Pas-de-Calais). « Le groupe m'apporte un soutien moral. J'y vois d'autres personnes dans la même situation. »

Du pèlerinage à Rome, Thierry garde le souvenir ému de la rencontre avec le Pape. « Il est venu vers nous et nous a tous salués ! »
 

On a été rejeté, dévisagé. À l'église, des gens changeaient de place à l'arrivée de notre famille.


Mais il a aussi noté le manque d'attention des Romains envers les personnes en fauteuil de son groupe. « Ce n'est pas comme à Lourdes. » Il se bat pour que nos églises soient accessibles aux handicapés, tandis que sa femme se forme à la catéchèse spécialisée.

L'histoire de la Samaritaine est son passage d’Évangile préféré. « Notre vie, c'est cela. On a été rejeté, dévisagé. À l'église, des gens changeaient de place à l'arrivée de notre famille. On était les derniers arrivés et les premiers partis. Nous n'allions plus communier, par honte d'être regardés comme des bêtes. »

Pôle emploi

Un rejet dont il ne souffre pas seulement dans le monde catholique. « À Pôle Emploi, on m'a affirmé que je n'étais plus capable de travailler. La façon de le dire m'a choquée. »

Aujourd'hui, si le regard des autres n'a que peu évolué, lui ne ressent plus cette honte. « J'ai passé le cap. »

Une amie de la paroisse, « mon ange gardien » lui a donné une voiture. Et Thierry participe aux activités paroissiales qu'il souhaite. Toujours avec la volonté de transmettre la parole des sans-voix.

Philippe Clanché
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
Procession de Lourdes
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