Strasbourg : prison sur rue

Publié le 16/09/2014
Strasbourg
Un ex-détenu penché à sa fenêtre dans une maison spécialisée dans l'accompagnement de sortie de prison, à Strasbourg.
 

À Strasbourg, Caritas Alsace gère une maison d’accueil pour détenus en fin de peine qui met l’accent sur la principale lacune de la prison : la réinsertion.

Une maison coquette au bout d’une rue calme. Une volée de marches en guise de perron. Rien n’indique qu’ici vivent des personnes condamnées à de la prison ferme. Pas même la discrète plaque indiquant “Le 30” : un nom rapporté d’une adresse précédente. C’est pourtant là, dans le quartier de Koeningshoffen, à 10 minutes du centre de Strasbourg, que vivent actuellement Édouard, Arthur et Santiago [1]. Bientôt un quatrième pensionnaire les rejoindra. La maison sera alors complète.

Condamnés respectivement à quinze ans, six ans et six mois, les trois hommes sont encadrés par un travailleur social, une psychologue (les deux seuls salariés) et huit bénévoles. Ces personnes dont le comportement en prison a été considéré comme exemplaire, préparent ainsi en douceur leur retour dans la société.

« besoin d’un appui fraternel »

« 80 % des détenus sortent sans y être préparés. On leur donne 20 euros et ils doivent se débrouiller avec. Pas étonnant qu’ils récidivent », explique le père Francis, l’un des bénévoles et par ailleurs aumônier de la maison d’arrêt de la ville. Un autre aumônier des prisons, frère Roger, lui aussi bénévole au “30”, ajoute : « Un centre de semi-liberté comme celui-ci atteint son but de réinsertion. S’il y avait davantage de structures semblables, cela viderait les prisons. »

Parmi les autres bénévoles, Carthic, veilleur de nuit, un Indien de 26 ans né à Pondichéry, étudiant en informatique, et Caroline, mince et élégante, âgée de 35 ans. « C’est un bénévolat différent, plus proche, plus long aussi, dit-elle. La prison broie, rend lent, agoraphobe. Ceux qui finissent leur peine ont besoin d’un appui fraternel pour reprendre leur place dans la société. »

« Il a échappé à la case prison »

Les pensionnaires du “30” sont confinés à résidence de 19 heures à 9 heures. Dans la journée, accompagnés de bénévoles, ils accomplissent des démarches administratives, répondent à des offres d’emploi ou simplement sortent pour se réaccoutumer à la vie en société. Dans la maison, ils ont chacun un petit appartement à l’étage, avec cuisine et salle d’eau. Au rez-de-chaussée, une salle commune leur permet de se retrouver et de prendre leurs repas avec les bénévoles. C’est également en présence d’un bénévole qu’ils accèdent à Internet.

Le “30” est aussi un accueil de jour. « Les anciens détenus peuvent revenir, passer nous voir. Certains me donnent de leurs nouvelles, dit Caroline. L’un d’entre eux, notamment : il a 19 ans et, enfant de la Dass, il veut s’en sortir. Il a échappé à la case prison en venant chez nous. »

« Commencer une nouvelle vie »

Quand il sera libéré, Arthur, 41 ans, n’oubliera pas le “30”. « Je passe actuellement mon permis et je cherche activement du travail », dit-il. Bâti comme un colosse, le regard clair, timide, il ajoute : « Ici, il y a toujours quelqu’un à qui parler, pour moi c’est énorme. Je vais commencer une nouvelle vie. » Arthur perçoit le RSA (en prison, on n’y a pas droit), il reçoit la visite de sa fille adolescente, il sortira en octobre et n’entend pas demander de remise de peine.

Santiago, 45 ans, a été placé au “30” en février après quatre ans de prison. Il sortira dans deux mois. Le stress était son pire ennemi en prison. La violence, les conflits, les maladies, tout le rendait nerveux. « En prison, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ici, jamais d’histoire. »

À 55 ans, Édouard lui aussi se sent bien au “30” mais il confie qu’il ne peut vivre sans remords : « La culpabilité, c’est une souffrance qui a son utilité, dit-il. J’ai besoin de me repentir. Je suis croyant et j’espère un pardon divin. » Après huit ans d’un comportement exemplaire dans une prison de la Meuse, un “placement extérieur” lui a été proposé par l’administration pénitentiaire. Il a accepté sans hésiter. Excellent cuisinier, il fait profiter la maison de ses talents. Il recherche activement un emploi dans un restaurant.

Manque de bénévoles

Pour les pensionnaires du “30”, décrocher un emploi reste très difficile. Malgré les démarches, aucun d’entre eux n’a encore de travail. Il y a trois mois, Mohamed, 50 ans, a rejoint les bénévoles pour aider les détenus dans leur recherche d’emploi. Créateur d’événements sportifs, Mohamed entend utiliser son réseau de connaissances pour trouver un job à l’un d’entre eux.

Caroline souhaiterait qu’il y ait davantage de bénévoles au “30”. « Il existe deux ou trois autres structures de ce type à Strasbourg, observe-t-elle. Chacune fonctionne avec une trentaine de bénévoles. Nous avons besoin d’un contingent plus nombreux. Surtout si nous voulons accueillir jusqu’à sept détenus, ce qui dans le futur, et une fois de nouveaux locaux débusqués, est sérieusement envisagé. »

Notes:

[1] Les prénoms ont été changés

Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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