Une journée particulière en prison

Une journée particulière en prison

Publié le 28/06/2017
Yvelines
 

Depuis plus de dix ans, une « kermesse » a lieu au sein de la maison centrale de Poissy, en région parisienne, où 220 hommes purgent de longues peines. Des bénévoles du Secours Catholique participent à l’organisation de cette journée particulière. Une parenthèse dans la vie des personnes détenues.

« Une fête dans une prison ! Ces deux mots, d’habitude, ne collent pas. Mais exceptionnellement, ici, une fois par an, c’est le cas. » Avec ses tatouages et ses cheveux longs, Patrick, 64 ans, cultive un look de rockeur. Il est détenu à la maison centrale de Poissy, en région parisienne, depuis quinze ans.

Pour lui comme pour les 220 personnes incarcérées dans cet établissement pour longues peines, situé dans un ancien couvent, en centre-ville, ce vendredi de juin est particulier : comme chaque année depuis plus de dix ans, une « kermesse » est organisée au cœur de la prison, dans le gymnase.

Tandis que dans la grande cour de promenade attenante, une fanfare joue à intervalles réguliers, à l’intérieur, un grand buffet garni de fruits d’été, de fromages et de gâteaux maison attend les participants. Ils vont et viennent de stand en stand et profitent de petites animations : jongleries, tours de magie, pesage de filet garni, quiz, billard hollandais, chamboule-tout et lots à retirer contre un bon cadeau…

Une kermesse comme une autre, ou presque. Seule la présence de surveillants en tenue bleu marine et l'absence d'argent rappellent qu’elle se déroule dans l’enceinte d’une prison.

 

C’est unique en France. Tout le monde est partie prenante : bénévoles, personnels de l’administration pénitentiaire, personnes détenues.

Elisabeth Lamouche, responsable de l'équipe prison du Secours Catholique à Poissy

« C’est un moment chaleureux, pendant lequel les personnes oublient un peu la détention », explique Elisabeth Lamouche, qui s’affaire aux quatre coins du gymnase.

Responsable de l’équipe prison du Secours Catholique de Poissy, elle pilote l’événement depuis plusieurs années. « C’est unique en France, souligne-t-elle. Tout le monde est partie prenante : bénévoles, personnels de l’administration pénitentiaire, personnes détenues. »

 

Ce sont les familles ainsi que les associations intervenant auprès des personnes incarcérées qui prennent en charge le financement et l’animation de cette journée : le Secours Catholique, les visiteurs de prison, le Genepi, les Amis de la centrale de Poissy, les aumôneries, la Croix-Rouge, Le Courrier de Bovet et les Alcooliques anonymes.

Chacune tient un stand. « À l’origine, la manifestation avait pour objectif de mieux faire connaître ces associations auprès des personnes détenues, précise Elisabeth Lamouche. Au fil des éditions, nous essayons de la rendre plus festive. »

Yves, bénévole depuis trois ans dans l’équipe prison, est à chaque fois frappé par « ce brassage exceptionnel. Chacun va et vient, discute… On ne sait plus qui est bénévole, qui est détenu… »

 

« De la bonté à prendre à la pelle »

Le stand du Secours Catholique connaît un franc succès. Les bénévoles ont apporté des vêtements, à destination des personnes détenues les plus pauvres. Yvette, engagée avec l’équipe prison depuis trois ans elle aussi, les conseille sur la taille, le coloris, encourage les uns à se servir, freine l’impatience des autres. « On peut choisir, essayer, c’est un peu comme dans un magasin », apprécie Patrick, le rockeur. 

« Cette journée, ajoute-t-il, est surtout l’occasion de discuter avec des gens qui, d’ordinaire, sont de l’autre côté de la barrière : surveillants, direction, bénévoles. » Cyril, un grand type à la longue mèche décolorée, acquiesce. « La kermesse est le seul moment où l’on peut voir des personnes agréables venues de l’extérieur, alors il ne faut pas la louper. Je n’ai jamais participé à une kermesse de ma vie. Mais les gens ici ont de la bonté, c’est à prendre à la pelle ! »

Incarcéré depuis huit ans, le trentenaire s’estime chanceux : « Je travaille comme chef d’équipe ici dans un atelier de cosmétique et je reçois la visite régulière de ma femme. » Beaucoup d’autres ont coupé tout lien avec leurs proches et n’ont pas eu de parloirs depuis des années. Une solitude d’autant plus terrible qu’à Poissy, la moyenne des peines purgées est de vingt ans, quand ce n’est pas la perpétuité, pour 20 % de ces condamnés.

 

« J’ai été bénévole en maison de retraite, relève Yvette. Je vois un point commun avec les personnes détenues : leur isolement, et leur besoin d’avoir une présence extérieure à la fois au milieu carcéral et à leur famille. » Une présence que le Secours Catholique assure chaque semaine, lors d’un café convivial au sein de la maison centrale, en compagnie de prisonniers vulnérables, seuls, ou tout simplement désireux d’échanger.

Face au rythme routinier de la prison, aux horaires et déplacements contraints, la kermesse représente, pour la plupart des prisonniers, une « journée différente des autres », une « aération ». Certains, qui ne sortent jamais de leur cellule, franchissent le pas à l’occasion de la manifestation. « On bénéficie de plus de souplesse, observe Laurent, venu choisir quelques vêtements et saluer les bénévoles. On peut remonter en cellule et redescendre quand on veut. »

 

L’ambiance est un peu plus décontractée. Je suis ravi de voir les gars dans un contexte différent. Cela élargit un peu la relation.

Miguel, surveillant principal

« C’est une journée qui rompt avec le quotidien, qui sort un peu du strict cadre réglementaire et qui permet de mettre en avant les activités proposées dans la prison, comme les ateliers peinture ou d’écriture, et les aspects positifs du parcours des personnes détenues, confirme Isabelle Lorentz, directrice adjointe de la maison centrale. L’objectif, c’est d’aller et venir, de se rencontrer, d’échanger, même pour nous, l’administration. »

Miguel, surveillant principal, abonde dans ce sens : « C’est un jour particulier pour eux et pour nous. L’ambiance est un peu plus décontractée. 90 % des détenus savourent cet instant. Je suis ravi de voir les gars dans un contexte différent. Cela élargit un peu la relation. »

 

« faire baisser la pression »

Marc, la soixantaine barbue, fait partie des quelques personnes détenues impliquées dans la mise en place de la kermesse aux côtés des bénévoles. Pour cet ancien chef d’entreprise, ce rôle est une vraie soupape, à l’instar de celui de bibliothécaire de la maison centrale qu’il endosse tout au long de l’année.

« En prison, si je ne travaillais pas, je deviendrais fou », confie-t-il. Je m’évade dans le boulot. » La kermesse est pour lui « une journée de rencontres qui doit faire baisser la pression, dédramatiser. On est au ban de la société, on n’est pas là par erreur. Mais à partir de là, il faut prendre le bon. »

« Je revois d’anciens profs », apprécie de son côté Philippe. Incarcéré à Poissy depuis dix-huit ans, il suit actuellement une licence de lettres par l'intermédiaire de l'université Paris 7, un des partenaires de la maison centrale. « Le plus dur dans la détention, soulève-t-il, ce n’est pas la privation de liberté ni la gestion du temps. Si on s’occupe, en lisant, en étudiant, cela passe vite. Le plus difficile à supporter, c’est la cohabitation avec les autres, et notamment ceux qui ont des pathologies psychiatriques. »

 

Les gens ne savent pas ce que c’est que le désespoir des longues peines.

Thierry, condamné à la réclusion à perpétuité

Isolement, violences, pauvreté, problèmes de santé… Certains, au-delà de l’atmosphère conviviale de la manifestation, ont besoin de partager leur détresse et leur point de vue sur les conditions de détention. Comme Thierry, condamné à la réclusion à perpétuité à l’âge de 19 ans. Il en a 47 aujourd’hui. Le calcul est rapide : vingt-huit ans derrière les barreaux, dont seize « dans cette taule ». Et pas de date de sortie.

« Les gens ne savent pas ce que c’est que le désespoir des longues peines, témoigne-t-il, la voix tendue. Au début, on fait des efforts. Moi, j’ai passé des CAP, une licence, je me suis marié. Mais ensuite, il y a l’usure et plus rien pour se raccrocher. On se sent alors complètement abandonné. Il faut une force surhumaine pour résister. Je n’ai plus de dents, plus de cheveux, j’ai eu un cancer du rein, poursuit-il en montrant une cicatrice sous son maillot. Qui s’en inquiète ? J’ai dépassé le stade du désespoir. Maintenant, c’est un jour après l’autre. »

Il touche un salaire en tant que chef d’équipe dans un atelier de travail. « Une fois tous les prélèvements effectués, il me reste 250 euros par mois. Mais on doit tout acheter ici, jusqu’au papier toilette. Sans argent en prison, on crève ! »

 

se sentir un être humain

Abderhaman tient aussi à s’exprimer. S’il continue de se rendre au gymnase pour la kermesse, il a décidé de ne plus toucher au buffet : « Ça me fait plus de mal que de bien, justifie-t-il. Ce sont des denrées, comme les fruits frais, auxquelles je n’ai plus accès depuis vingt ans. »

L’homme cite le code pénal et le droit des personnes incarcérées à « une alimentation variée, bien préparée et présentée ». « Dans le milieu carcéral, la nourriture est infecte, insiste-t-il. Ici, les gens sont là toute une vie, ils sont donc soumis à cette nourriture carencée non pas quelques semaines ou quelques mois, mais toute leur vie aussi. »

Puis il ajoute : « Merci aux associations d’exister. Elles offrent une écoute, une attention. Ce sont de petites choses qui font que l’on se sent un être humain. » Dans le livre d’or de la kermesse, ce sont ces messages simples de remerciement qui sont laissés : « Moment de fête et sentiment d’être une personne à part entière, peut-on lire. Merci à vous tous. »

Clarisse Briot
Crédits photos : © Xavier Schwebel/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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