L'élection présidentielle colombienne a lieu dimanche 28 mai. En quatre années de pouvoir, Alvaro Uribe n'a pas réduit la violence qui règne dans le pays ni lutté efficacement contre la pauvreté et l'exclusion, racines des conflits armés. Pourtant, il est le grand favori de cette élection. Gloria Flores, directrice de l'association Minga qui travaille à la défense des droits de l'homme revient sur son engagement pour la paix et dessine les enjeux de cette élection. Entretien.
D'où vient votre engagement en faveur des droits de l'homme ?
J’ai commencé à lutter pour les droits de l’homme quand je suis entrée à l’université publique. Auparavant, j’avais suivi toute ma scolarité dans un lycée catholique. C’était un lycée franciscain. Au mois de mai, on célébrait le mois de Saint François d’Assise en même temps que le mois de la Vierge. On nous montrait un film sur la vie de Saint François d’Assise que j’ai vu 7 ou 8 fois dans toute ma scolarité. Dans ce film, j’ai pu constater la générosité et le parti pris pour les pauvres de Saint François d’Assise. Ce film m'a sensibilisé et m'a profondément marquée. Dans mon collège, il y avait des filles bien mises, qui avaient des moyens, et le contraste avec le film était très fort car nous étions très éloignées du monde de la pauvreté. On vivait dans de très bonnes conditions économiques, et pour nous la pauvreté avait quelque chose d’abstrait, contre quoi il n’était pas besoin de lutter pour construire un pays différent. C’est le ferment qui a fait naître en moi une première préoccupation politique et qui m’a fait prendre conscience de la nécessité de transformer ces structures tellement inégalitaires. Par la suite, en terminale, la sœur qui assurait le cours de religion a commencé à nous amener dans les quartiers pauvres. C'était un contact direct avec l’exclusion et la misère, avec la pauvreté. Avec cette sœur, on découvrait autre chose que l'enseignement religieux classique. C’était une religion plus directe, plus engagée auprès des pauvres. Ces deux éléments ont été fondamentaux dans ma décision de travailler pour les droits de l’homme.
Comment cet engagement s'est-il traduit à l'Université ?
Quand je suis arrivée à l’université, les étudiants plus âgés distribuaient des tracts aux nouveaux. On m’a donné un tract qui dénonçait la détention de plusieurs étudiants qui avaient subi des tortures. Cela a attiré mon attention et je suis allée à une assemblée étudiante où on nous a donné davantage d’informations sur les conditions de détention de ces étudiants. Je me suis impliquée dans le comité universitaire de solidarité dans le but de travailler avec les prisonniers politiques, étudiants et professeurs détenus. J’ai donc commencé à travailler et j’ai eu l’opportunité de voir ce que signifiait la torture, la détention arbitraire. J’ai vu de nombreuses personnes torturées, des situations très difficiles. Nous étions au milieu des années 1980 et, en Colombie, la répression s’exprimait par la détention arbitraire massive et la torture. Par la suite, le comité universitaire de solidarité est devenu le comité de solidarité avec les prisonniers politiques. J’ai travaillé pour ce comité jusqu’en 1985, puis je suis partie à Bogota travailler dans la direction. En 1989, j’ai quitté le comité et j’ai commencé à construire une proposition alternative sur les droits de l’homme. À cette époque, les déplacements forcés étaient connus et je voulais travailler sur ce thème. C’est à cette époque que nous avons fondé Minga. Mais les racines de mon parcours se trouvent dans cet engagement chrétien avec les pauvres, avec ceux qui souffrent et avec les victimes.
Quel est le travail de Minga ? Notre travail se concentre dans les régions où le conflit armé est très fort et où une politique de terre brûlée a été menée dans les années 1990. Au même moment, les paramilitaires sont arrivés. Cette politique de terre brûlée et le développement du projet paramilitaire ont généré des déplacements de populations. Nous avons commencé à mettre en place des ateliers de formation sur les droits de l’homme pour que les gens s’approprient leurs droits, qu’ils sachent qu’ils ont des droits non seulement par rapport à l’Etat, mais aussi vis-à-vis des acteurs armés. Nous leur expliquons ce qu’est le droit international humanitaire. C'est un travail très intense avec les communautés paysannes, indigènes, les femmes, les enfants, les jeunes. Nous avons réussi à construire un réseau de droits de l’homme très fort, à partir du terrain en nous centrant sur la prévention des déplacements. C’est une formation très complète comprenant des explications sur les droits économiques, sociaux et culturels. Suite à ces formations, plusieurs comités des droits de l’homme et des comités régionaux ont été créés. Mais en raison des dénonciations des violations des droits de l’homme, les gens ont été menacés. Plusieurs leaders ont été assassinés, d’autres ont été attaqués et gravement blessés. Cette épreuve a été très douloureuse pour nous, et nous a obligé à changer de stratégie avec les organisations. Nous avons changé de stratégie et, désormais, c’est Minga qui assume le travail de dénonciations depuis Bogota afin de diminuer le coût humain de notre travail. Les organisations sociales avaient toute la capacité de faire ce travail, mais leurs membres n’étaient plus en sécurité.
Comment le conflit a-t-il évolué ces dernières années et quel a été l'impact de la loi “Justice et paix” qui est censée démobiliser les groupes paramilitaires ?
Depuis la fin des années 1980 jusqu'à 2004-2005, les groupes paramilitaires ont développé une stratégie d'expulsion de population et d'accaparement des terres des déplacés. Cela a été une stratégie dirigée, pensée. Ce n'a pas été un fait conjoncturel. Depuis fin 1988, il y a un processus de consolidation du pouvoir paramilitaire. Ils consolident leur pouvoir social, économique et politique tout en conservant leur appareil militaire. Ce qu'a permis ce processus de démobilisation, entre guillemets, c'est de légaliser ce qu'auparavant ils faisaient illégalement. La loi justice et paix est une loi pour garantir l'impunité, pour légaliser l’appropriation forcée des terres et les activités du narco-trafic. Le pouvoir mafieux est en train d'être consolidé dans le pays. Le pouvoir des mafieux, des propriétaires terriens et des narcotrafiquants, a utilisé le paramilitarisme comme moyen pour garantir le contrôle sur les terres. La stratégie de renforcement du pouvoir économique des paramilitaires s'est développée sous prétexte de la lutte anti-subversive. En tant qu’organisation de défense des droits de l'homme nous posons, en compagnie des communautés, inlassablement les mêmes questions : si les paramilitaires ont pour projet d'affronter la guérilla, pourquoi s'en prennent-ils à la population civile ? Pourquoi n'attaquent-ils pas les groupes armés guérilleros ? Ils attaquent la population toujours avec le même mobile : ce sont des auxiliaires de la guérilla, ce sont des guérilleros déguisés en civil… mais, derrière ces prétextes, il y a toujours le désir et la nécessité de contrôler des territoires stratégiques économiquement et politiquement.
Comment voyez-vous l'avenir de la Colombie ?
Bien évidemment, le conflit a des impacts dramatiques, mais le conflit n'est pas tout. Et parfois, on réduit la Colombie au conflit et à ses conséquences en termes de droits humains ou au thème du narco-trafic. Mais en Colombie, il y a d'autres problèmes liés aux inégalités qui sont immenses. La pauvreté a augmenté. Au niveau de l’Amérique latine, la Colombie occupe la troisième place en termes d’inégalités. Les thèmes sociaux, économiques et culturels ne devraient pas être oubliés du débat politique. Ce n'est qu'en résolvant ces problèmes que l’on arrivera à la paix. Le meilleur moyen d’ouvrir le chemin vers la paix, c’est de construire la démocratie dans la garantie des droits des citoyens. Il y a eu un recul énorme durant les quatre ans de la présidence d’Uribe en ce qui concerne ces droits sociaux et économiques. La question de la redistribution des terres, de la nécessité de procéder à une réforme agraire intégrale, de récupérer ces terres volées aux paysans devrait également être abordée. Enfin, la Colombie ne doit pas oublier ce qu'elle est : une société multiethnique et multiculturelle. Cela signifie qu'il faut à tout prix donner la possibilité aux peuples indigènes et aux peuples afro-colombiens de se développer avec leur culture et sur leur territoire afin qu’ils puissent apporter ce qu’ils sont à la diversité du pays et construire une société différente.
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