Dans la province indonésienne d’Aceh touchée par le tsunami, le Secours Catholique/Caritas France soutient l’action d’un réseau de partenaires. C’est le cas de l’ONG Cindelaras. Cette structure intervient auprès de trois villages et doit composer avec la vie politique locale. Portrait d’un ancien chef de village, M. Teuku Amaruddin, qui a joué un rôle essentiel dans la reconstruction.
Son visage lisse et placide trahit l’autorité naturelle du chef charismatique qu’il fût. Pendant seize ans, M. a été le "kaci",la plus haute figure politique d’un village, dans la région d’Aceh. Depuis un an, il continue, presque malgré lui, à infléchir le destin de Kuala Tadu, un petit village situé à quelques dizaines de kilomètres au sud de Meulaboh. Ici, tout le monde le connaît, et tout le monde le tient en estime. Chaque jour, le plus souvent à l’heure du thé, une réunion s’improvise chez lui. Cette fois, quatre villageois viennent s’enquérir du conflit qui oppose depuis plusieurs semaines les habitants de Kuala Tadu à l’actuel kaci. Assis en tailleur sur le sol de sa nouvelle maison, il écoute les villageois, les rassure. Grâce à la médiation de l’ONG locale Cindelaras, M. Amaruddin a empêché le chef d’utiliser un terrain public à des fins personnelles. « L’aide de Cindelaras a été très précieuse sur ce dossier », assure-t-il. Fidèle à sa délicatesse, M. Amaruddin ne profite pas de ce succès. Cela fait un an qu’il a décidé de prendre de la hauteur en acceptant le poste de chef de la coopérative des pêcheurs de Nagan Raya. Car la vie politique n’a jamais été simple à Kuala Tadu. Durant ces seize années en tant que kaci, il s’est retrouvé pris en étau dans la guerre d’indépendance, qui a opposé le GAM* à Jakarta. « Les séparatistes prélevaient une taxe dans les villages. Lorsque j’ai refusé de la payer en 2000, ils m’ont kidnappé. Cela a duré un jour et une nuit. Ils avaient déjà tué trois kaci dans les villages alentour, raconte-t-il. Alors j’ai dû m’exiler un an à Meulaboh. » Devenu une cible pour le GAM, il a été contraint de changer régulièrement de cache pour leur échapper. Cette situation a duré deux ans, jusqu’à l’implantation d’un poste militaire dans le village. Renoncer à sa fonction pour être en sécurité ? Il n’y a même pas songé. « Si j’avais démissionné, l’armée aurait pensé que j’étais un dissident, un membre du GAM. De tout façon, je n’avais pas envie de tout abandonner. » Au fil de la réunion, il évoque, inévitablement, ce qui est encore aujourd’hui une blessure profonde. Le 26 décembre 2004, 261 villageois ont péri écrasés ou noyés par le tsunami. « J’ai perdu ma mère, mon père, et ma femme, égrène-t-il péniblement. Je n’arrivais plus à penser de façon claire ». S’en est suivi un fait aussi imprévu que bénéfique : la réconciliation, mettant fin, du moins pour l’instant, à 30 ans de guerre à Aceh. « Cindelaras nous a bien accompagné dans le processus de reconstruction. Beaucoup de choses restent à faire. Nous avons encore besoin d’eux ici ». La vague avait tout charrié sur son passage. Mais pas la force de caractère de cet homme, ni son opiniâtreté. M. Amaruddin a reconstruit son village et sa vie. Il s’est remarié. Et s’apprête à fêter le premier anniversaire de sa fille.
Charlotte Lassalle et Emmanuel Tixier.
* Gerakan Aceh Merdeka, le « mouvement pour un Aceh libre » |