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Derrière les barreaux
mise en ligne : 10-07-2007

La pratique artistique en prison. Entre défi et nécessité. Pour beaucoup, l’univers carcéral donne l’occasion d’un travail de lien avec soi-même et par rapport aux autres.

Anne Sénoville, créatrice, a proposé aux détenus de la maison d’arrêt de Coutances, dans la Manche, de travailler sur le thème des lignes horizontales et verticales, une métaphore de leur environnement quotidien. Mais leurs travaux se sont naturellement tournés vers le domaine végétal. Une douzaine de leurs dessins d’arbres et de champs sont exposés dans le hall du centre d’animations de la ville. « Il a fallu expliquer aux détenus artistes qu’ils ne pourraient pas sortir pour l’inauguration, regrette Bénédicte Hollier, chargée de la mission Culture justice pour la Basse-Normandie. Mais qu’une partie de leur intention artistique serait, elle, dehors…» Difficile à admettre, vu de dedans. Ferdinand, 65 ans, prévenu, est depuis six mois en attente de jugement. Six mois passés à trois, dans 15 mètres carrés. De sous son lit, il extrait un carton qui renferme ses blocs à dessin et ses pastels, « gras, c’est ce que je préfère ». Tout n’est pas autorisé derrière les barreaux. « Ici, je ne peux pratiquer l’huile : certains produits sont interdits. » Ferdinand avait découvert la pratique artistique dehors, en pleine période de dépression. « À 42 ans, je me suis mis à l’aquarelle, puis au couteau. » À l’intérieur de la prison, sa pratique prend une tout autre dimension. « Ça me permet de faire abstraction du monde extérieur. Je me plonge dans un tableau jusqu’au bout pour m’échapper. Jusqu’à ce que tout à coup je me réveille. »

Pour lui, l’atelier de dessin organisé par Programme culture Justice, mené par la Direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie, a constitué l’occasion de découvrir une nouvelle technique. Pour certains, cette activité a été un prétexte pour sortir de leur cellule. Ce que reconnaît Zinedine, 29 ans, qui s’empresse d’ajouter combien il a découvert une nouvelle capacité enfouie en lui. «Avant, je rêvais de sortir pour prendre une bière devant la mer. Aujourd’hui, je rêve de me poser sur le sable avec un calepin et des crayons. »

« Les activités artistiques proposées ont une dimension au-delà de l’occupationnel, affirme le Commandant Gabard, responsable de la maison d’arrêt. Pour cela il y a déjà le sport, la bibliothèque et la télévision. Mais pour ceux qui viennent de milieux très défavorisés, d’indigence culturelle, le passage en prison permet parfois de nouvelles ouvertures. L’art plastique est une voie pour s’évader spirituellement. »

Aujourd’hui, l’action culturelle est établie au niveau national. « C’est une nécessité à deux niveaux, précise Jean-Pierre Bailly, chef du bureau des politiques sociales et d’insertion à la Direction de l’administration pénitentiaire. Pour l’équilibre personnel du détenu, qui ne doit pas se trouver en dehors de la vie sociale extérieure. Ensuite, la culture est un vecteur d’insertion dans la perspective d’un retour à la vie normale. » La pratique artistique permet de restaurer l’estime de soi et l’altérité, mais aussi de s’inscrire dans une démarche de formation. Elle facilite aussi l’expression de la souffrance de l’incarcération. « Un autre détenu m’a donné à lire ses textes en m’expliquant que ça lui permettait de dégager le stress, de chasser la solitude, j’ai eu le déclic », raconte Jean-Louis, 44 ans, entré en prison sans même avoir le niveau du BEPC. « Avec le travail, la famille, j’avais trop d’occupations. Ici j’ai pu prendre le temps d’écrire. » Il est là depuis un an. Il y a neuf mois, il s’est mis à l’écriture et a, depuis, rédigé un recueil de poèmes de 160 pages qu’il espère faire publier. Dans un espace confiné, l’art constitue un espace de dévoilement. « On n’imagine pas, avant, que ces quatre murs forment un monde en autarcie. On vit avec des gens qu’on ne connaît pas. Ici je ne peux plus pêcher ni chasser. L’écrit et le dessin m’ont ouvert d’autres horizons : je retrouve la tranquillité de la mer par l’écriture et l’inspiration de la campagne par la peinture. Écrire m’a permis de jeter sur le papier le bazar qui tourne dans ma tête et d’ouvrir les yeux sur ce qui a pu se passer. J’ai notamment pu communiquer par l’écrit à mes enfants sur celui que je suis vraiment. »

Par Louis Guinamard

crédit : L. Charrier / SC
Avec ses pastels, Ferdinand fait abstraction du monde extérieur


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