Depuis décembre 2006, 19 associations, dont les Enfants de Don Quichotte, le Secours Catholique, ATD Quart Monde, la Fondation Abbé Pierre et l’Armée du Salut tentent de hisser la problématique du mal-logement au rang de politique publique. Si les avancées sont unanimement reconnues des associations à la suite du vote en mars 2007 de la loi Dalo (Droit au logement opposable) et l’annonce du Parsa (Plan d’action renforcé en faveur des sans abri), celles-ci présentent un front uni pour demander l’application de 13 mesures capables de diminuer fortement le nombre de mal-logés. Dénoncées depuis trente ans par les associations, les conséquences du mal logement pèsent de plus en plus lourdement sur les personnes en difficulté. Accrues ses dernières années, elles provoquent l’émergence de nouvelles formes d’exclusion et affectent les personnes défavorisées tout autant que les classes moyennes modestes. La part du budget consacrée au logement atteignait ainsi en 2005 plus de 24,7 % des revenus des ménages et affecte durement les plus pauvres, pour lesquels la part des ressources au logement est de 45 %. Or, « derrière les problèmes du logement, ce sont les mutations des couches populaires qui ont été sous-évaluées » notent les responsables de la Fondation Abbé Pierre. Un point de vue partagé par le sociologue Louis Chauvel pour qui « le problème objectif en effet, est moins celui des quinquas et des sexagénaires que celui de leurs propres enfants, dont une masse grandissante fait face aujourd’hui à un véritable déclassement social. Ils sont la première génération, qui, en période de paix, fait moins bien que ses parents au même âge. » Mésestimés par les gouvernements successifs, l’absence de logement et le mal-logement se traduisent aujourd’hui par un déficit de droits et une insécurité grandissante pour les personnes concernées. Les deux phénomènes aggravent en outre les situations d’exclusion dont le coût, in fine, est prohibitif pour l’ensemble de la société. De marginal, le manque de logements est désormais visible en milieu rural comme dans les grands centres urbains. Habitats clandestins, squats, garages, camping à l’année, cabanes dans les bois, bidonvilles, pas de porte, halls d’immeubles, gares… 3,26 millions de personnes connaissent de graves problèmes de mal-logement en France. Sur ce nombre, un peu plus de 974 000 sont privées de logement personnel et plus de 2 millions vivent dans des logements insalubres dépourvus de salle d’eau, de sanitaires ou de système de chauffage. Ces statistiques révèlent d’autres défaillances, comme les carences du secteur psychiatrique ou encore la non prise en compte de la réinsertion des prisonniers à la fin de leur peine. Livrées à elles-mêmes au sortir de ces institutions, ces personnes viennent gonfler les files d’attente de demandeurs de logement. Ce que les chiffres ne racontent pas, ce sont les blessures du froid, de la misère, la panique qui saisit ceux qui n’ont pas de lieu où dormir, les dangers encourus dans la rue, les nuits blanches, la peur du lendemain, les menaces des marchands de sommeil, la culpabilité et la honte. Ce qu’ils ne livrent pas, c’est l’impossibilité, sans adresse, de trouver un travail, les difficultés à retrouver une place dans la société quand on est ballotté d’hébergement d’urgence en hébergement d’urgence, les dégâts psychologiques générés par des conditions de vie indignes. Nouvelle politique. En installant, le 16 décembre 2006, un campement de tentes pour les personnes sans logement canal Saint Martin à Paris, les Enfants de Don Quichotte, association de citoyens co-fondée par Augustin Legrand, visent deux objectifs. Permettre à des personnes isolées et sans logement de se regrouper dans un lieu où ils pourront bénéficier d’une aide humanitaire de base et remettre sur le devant de la scène les problèmes du logement. Inattendue, provocatrice, événementielle donc médiatique, l’opération a des répercussions politiques fortes. D’abord timides, les associations de terrain rejoignent, à leur demande, les Enfants de Don Quichotte et nourrissent de leur expertise les propositions à formuler au gouvernement. L’opération aboutit à la charte du canal Saint Martin, puis à l’annonce du Parsa (Plan d’action renforcé en faveur des sans abri) en janvier 2007, et enfin, à la promulgation de la loi Dalo en mars 2007. Durant toute l’année, les Enfants de Don Quichotte avec les associations, fédérations et fondations, comme le Secours Catholique, ATD Quart Monde, la Fondation Abbé Pierre, la Fnars, entretiennent des relations étroites avec les ministères concernés par les problèmes de logement et d’hébergement afin d’assurer un suivi constructif des engagements pris par l’État. Budget insuffisant. «La loi Dalo est fondamentale, précise Martin Choutet, membre de l’association des Enfants de Don Quichotte. Elle garantit une obligation de résultat en matière de logement et d’hébergement, couvre l’ensemble des préoccupations autour de ces deux thèmes et redonne à l’État son rôle essentiel de garant du droit au logement». Pour autant la réelle mise en œuvre du droit au logement opposable nécessite des moyens et une véritable politique. La loi Dalo, si elle pose des repères intéressants, montre très vite des insuffisances. « Elle fait reposer l’obligation de résultats sur les préfets qui ont pour mission de reloger les personnes prioritaires quand ce sont les collectivités locales qui ont le plus de leviers pour construire ou non des logements, souligne Martin Choutet. Si l’État ne se donne pas les moyens d’appliquer la loi, nous revenons à la case départ .» Face à ces dysfonctionnements, le Comité de suivi de la loi élabore un rapport, remis le 15 octobre 2007 au président de la République. Celui-ci recense 37 propositions pour rendre effectif le droit au logement, rédigées avec des experts indépendants, des associations, des élus, des représentants, des HLM, des constructeurs, etc. Après ce travail, Bernard Lacharme du Haut Comité de logement aux personnes défavorisées, membre du comité de suivi de la loi “droit au logement opposable”, sollicitera, en vain, l’appui d’experts gouvernementaux pour chiffrer concrètement ces propositions. Octobre - décembre 2007. Préparé et discuté au Parlement jusqu’à mi-décembre, le budget de l’État malgré le cheminement commun des associations et du gouvernement ne donne pas les signes forts d’une véritable prise en compte des besoins et de l’urgence de la situation Les Enfants de Don Quichotte décident à la date symbolique du 15 décembre 2007, de réitérer l’opération Canal Saint Martin, appuyé dans leur démarche par le Secours Catholique et la Fondation Abbé Pierre. Les associations obtiennent la nomination du député Étienne Pinte comme médiateur (voir page 10) et un dialogue concerté sur 13 nouvelles mesures capables de résoudre, en grande partie les problèmes. Pour Martin Choutet « la société se doit d’être exigeante et capable de proposer des logements dignes », mais au-delà, la société doit « envisager un véritable accompagnement social des personnes les plus exclues pour éviter l’émergence de nouvelles situations d’exclusion ». « Il faut que l’on arrête de fabriquer des sans abri, insiste Augustin Legrand, quand nous savons, pour avoir travaillé tous ensemble sur ce sujet qu’il n’y a pas de fatalité. » « Toujours dans nos démarches, nous avons été le plus honnête possible, reprend Martin Choutet. Nous ne disons pas qu’il faut loger gratuitement, nous ne disons pas que les personnes n’ont pas de devoirs. Il y a un principe de réalité et le budget de l’État n’est pas infini, nous en sommes conscients. Je crois qu’il ne faut pas non plus juger les plus démunis a priori et croire qu’ils ne veulent pas participer... Le problème, aujourd’hui, c’est justement qu’une fois le loyer payé, il n’y a plus de quoi régler ni les transports, ni la cantine scolaire, ni les crédits… La société peut assumer sa valeur de fraternité sinon cela ne sert à rien que nous la conservions aux côtés des valeurs qui fondent la République.» Initiatives. Au moment où les associations appellent aussi au soutien à des initiatives innovantes d’animation du lien social (groupes de quartier, etc.), Bruno Tardieu d’ATD Quart Monde invite les citoyens à créer des comités solidaires à l’occasion de la campagne municipale : « Des décisions peuvent êtres prises et financées. Mais je suis convaincu que nous ne résoudrons pas les problèmes sans une mobilisation citoyenne importante. On oublie que c’est dans nos quartiers que se crée le mal-logement. J’invite des gens comme vous et moi à créer dans leur rue, leur quartier, des comités solidaires à trois ou quatre, à essayer de repérer ceux qui vivent dans de mauvaises conditions pour les aider. La résolution des problèmes n’est pas uniquement dans les mains des politiques et propriétaires. La résolution de la misère, nous devons tous la porter. » « Il faut bâtir plus que ce que l’on fait aujourd’hui, insiste Pierre Levené, secrétaire général du Secours Catholique. Nous savons que lorsqu’un programme est lancé, il faut cinq ans pour que celui-ci soit réalisé. Nous savons que nous nous inscrivons là dans du moyen terme. Pour bâtir, il faut du foncier. Une mobilisation de l’État et des collectivités est absolument nécessaire. La loi SRU, qui oblige les communes à construire 20 % de logements sociaux, doit être réellement appliquée. Le traitement des logements insalubres est un combat de première nécessité de même que l’humanisation des centres d’urgence afin qu’ils puissent être ouverts toute l’année, 24h/24 et dotés d’unités familiales. » Fin janvier, les associations parlaient toutes d’une même voix, au nom des réfugiés de l’intérieur. Véronique Linarès |