Les maires peuvent faire plus pour réintégrer les exclus dans leurs communes et prévenir de nouvelles marginalisations. Mais trop refusent encore de respecter leurs obligations légales sur des questions sensibles comme le logement ou les gens du voyage. Des élus montrent que les préjugés ne tiennent pas la route. Qui suivra leur exemple ? «Quel est le maire qui va avoir le courage d’annoncer ne serait-ce qu’un petit programme immobilier social ? » demande Jean-Marc Boisselier, délégué du Secours Catholique de l’Eure et tout nouveau président de la commission départementale de médiation du droit opposable au logement. Autrement dit, « un maire qui crée des logements sociaux est-il réélu ? », interpelle une des affiches diffusées par le Secours Catholique à l’occasion des élections de mars. La question est purement politique. Car sur le plan légal, le maire dispose d’importants pouvoirs pour agir sur le logement : permis de construire, plan d’urbanisme, arrêtés municipaux, droit de préemption en cas de vente, etc. Sans un changement d’attitude des électeurs et des élus envers les locataires modestes et les habitants pauvres, beaucoup de villes continueront de ne pas respecter leur quota obligatoire de 20 % de logements sociaux. Et quand bien même elles le feraient, cela ne suffirait pas. Pour éviter la concentration d’un logement social au coût prohibitif dans les villes les plus importantes, il faut aussi le diffuser dans les communes rurales, plaident plusieurs délégués du Secours Catholique. Un document du diocèse d’Angers souligne déjà le déséquilibre existant entre les trois grandes villes du département – Angers, Cholet, Saumur – qui dépassent leur quota de 20 %, et la moyenne des autres communes concernées, qui stagne à 12 %. Le document, co-rédigé par le Secours Catholique et des professionnels de l’habitat social, désigne la responsabilité due à « l’hostilité du voisinage ». Une hostilité qui peut être maîtrisée, comme le prouve l’action résolue du maire de Saumur, Jean-Michel Marchand, pour réussir sa grande opération de rénovation urbaine. Le “ghetto” de la cité du Chemin Vert n’était plus acceptable, il fallait le “casser”. La “Manivelle” et d’autres barres ont été détruites. Et pour éviter tout retour du phénomène de relégation, une partie des habitants du Chemin vert ont été relogés dans de nouveaux programmes sociaux du centre de Saumur. Non sans heurter certains intérêts privés (voir Des "reclus" réintègrent la ville). Pour réduire la pression sur le logement social, des expulsions locatives, légales et, surtout, illégales, pourraient par exemple être évitées. Le 15 mars marque la fin de la période annuelle d’interdiction des expulsions – légales. Les expulsions “sauvages” sont hors-la-loi de toute façon. Le Secours Catholique fait campagne auprès des futurs élus pour qu’ils agissent préventivement bien avant la menace d’expulsion, et aident ainsi les locataires à garder leur logement (voir Danger imminent d'expulsion). Gens du voyage… et de toutes les exclusions. Des personnes ne risquent pas ou plus d’être expulsées. Elles l’ont déjà été et elles sont devenues SDF ou bien elles sont gens du voyage, étrangères… Ces personnes n’ont tout simplement pas de domicile. Leurs droits fondamentaux à avoir des papiers d’identité, ouvrir un compte, percevoir des prestations sociales et… recevoir leur courrier sont cependant garanti par la loi : les sans-domicile sont “domiciliés” à leur demande dans des structures agréées par l’État, dont le Secours Catholique. Cependant l’association demande aux Centres communaux d’action sociale (dans lesquels elle a souvent un siège d’administrateur) de prendre toute leur part de ce service public très exigeant. Ne serait-ce que pour que les bénéficiaires puissent recevoir leur courrier tous les jours sans avoir à parcourir des kilomètres (voir Domiciliations : un déni de service public). Les gens du voyage sont sans domicile fixe par contrainte plus que par volonté d’être toujours en déplacement. Ils n’ont pas légalement de domicile. Eux aussi doivent être “domiciliés”. La collusion des préjugés ravale aussi cette catégorie de la population au rang de parias. Il leur est par exemple presque impossible d’acheter des terrains pour se stabiliser en petits groupes familiaux. Ils se heurtent à l’hostilité des habitants traditionnels. « Plutôt que les caravanes, ce sont les préjugés qu’il faudrait expulser », proclame l’affiche du Secours Catholique, qui veut ainsi « mettre en lumière le risque d’une dérive conduisant progressivement à des différences de traitement basées sur l’appartenance à un groupe tsigane ». Mais déjà, des bénévoles donnent la main à des élus courageux qui osent agir à contre-courant des préjugés. Au risque de ne pas être réélus, pronostiquent les mauvaises langues... Ainsi le maire de Marcq, dans les Yvelines, a-t-il aidé les Gens du voyage stationnés dans sa commune à obtenir un délai de la justice, saisie sur plainte du… conseil général ! Ce maire et instituteur de sa commune a agi de concert avec Pierre-André Lambert, le bénévole qui a efficacement soutenu le père de famille Stéphane Falck dans ce procès. (Voir p. 12 le reportage de Clémence Richard). À Marcq, Saumur ou dans l’Eure, le résultat des élections dira comment le courage de ceux qui montrent la voie est sanctionné par les électeurs. Le diocèse d’Angers espère pour sa part que son appel au changement de comportement, « pour donner du sens à la vie, construire une société avec l’autre […] comme la véritable démocratie l’exige », sera entendu. François Tcherkessof |