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L'humanisation promise
mise en ligne : 22-02-2007

L'hébergement d’urgence est lancé dans une course d'endurance. L'humanisation est promise à l’arrivée. Mais le parcours est incertain. Les Enfants de Don Quichotte et le monde associatif servent de guide à l’État.

«C’est lamentable, on doit quitter la maison tous les matins pour ne revenir que le soir », s’insurge Jean-Jacques, hébergé avec une quarantaine d’autres personnes sans domicile au foyer Helder-Camara du Secours Catholique de Paris. L’immeuble proche de la gare de l’Est a été entièrement rénové et dispose de chambres à un et deux lits avec douches et toilettes. « Dehors, poursuit Jean-Jacques, on doit payer des cafés, on dépense tous les jours 3 à 4 euros et quand on revient à 17 heures, on est épuisés. Tandis que si on restait là, ça faciliterait les échanges entre nous, avec les travailleurs sociaux et nos démarches », poursuit Jean-Jacques.
Il faut savoir que ces “remises à la rue” quotidiennes sont indirectement le fait de l’État, qui finance le fonctionnement des centres d’hébergement. Des progrès notables ont cependant été accomplis depuis quelques mois. À Helder-Camara comme dans d’autres structures, les personnes accueillies peuvent maintenant rester le week-end toute la journée. Et la durée de leur séjour peut atteindre jusqu’à deux mois.
En semaine, le temps de sortie obligatoire a été raccourci : un petit mieux. Qui s’accompagne parfois d’attentions particulières. Au centre d’hébergement des femmes de l’Association des cités du Secours Catholique, à Toulouse, chacune est par exemple accueillie le soir avec un goûter (en plus du dîner à 20 h 30). Une façon de leur dire : « Vous êtes attendues », explique Ronald Corring, chef de service.
Mais l’essentiel reste à faire : petites structures, ouverture vingt-quatre heures sur vingt-quatre, accueil au long cours jusqu’à « une solution durable et librement choisie ». Des points inscrits au rang des priorités de la charte des Enfants de Don Quichotte.
C’est une vision qui tourne le dos à l’accueil “7 nuits” (maximum) du Samu social, encore en vigueur très récemment. La remise à la rue au bout d’une semaine (avec nouvelle recherche d’hébergement auprès du 115) est considérée comme un non-sens. La même logique de “mise à l’abri” préside aux conditions matérielles indignes de plusieurs grands centres d’hébergement d’urgence : « Des dortoirs immenses avec des cloisons de seulement un mètre cinquante et des lits superposés, des conditions d’hygiène catastrophiques », témoigne un sans-domicile. À tel point qu’un responsable du “115” de Paris nous avoue qu’il est « difficile pour un jeune d’être confronté à ça ». Or les jeunes représentaient 11 % des appelants du “115” en 2005, contre moins de 1 % en 1999. Malgré ces évidences, de nouveaux centres d’hébergement seraient à l’heure actuelle en cours d’aménagement sur ce modèle d’“entrepôt”.

Effet d’annonce

Mais en même temps, des moyens importants viennent d’être dégagés par le gouvernement, sous la pression des Enfants de Don Quichotte, pour réussir le défi de l’humanisation. « 10 000 des 30 000 places offertes par les CHRS (Centres d’hébergement et de réinsertion sociale) devraient notamment être libérées par l’attribution de logements autonomes, ce qui permettrait de faire remonter vers ces structures d’insertion des personnes des centres d’urgence », expose Bernard Thibault, directeur des réseaux d’animation au Secours Catholique. Il espère que ce glissement pourra se faire dans l’année.
Cependant l’État peine dans sa course en terrain accidenté. L’accueil élargi se heurte à d’importantes difficultés, celle de la fluidité en particulier : comment héberger les personnes de la rue si les places des centres d’urgence restent durablement occupées ? Quant aux moyens financiers nécessaires pour renforcer les équipes de travailleurs sociaux et adapter certains locaux, ils sont l’objet d’âpres négociations entre les Directions départementales des affaires sanitaires et sociales (Ddass) et les structures d’hébergement.
Témoin le report de décision, fin janvier, concernant l’accueil permanent à la cité André-Jacomet, le centre d’hébergement d’urgence parisien géré par l’Association des cités du Secours Catholique (130 places, chambres à deux lits). Il a été entièrement rénové en 2005 par l’État et les collectivités territoriales.
Pis, à Toulouse, aucun changement n’est perceptible au centre d’hébergement hivernal des “36 ponts”, confié à une association par l’administration : chambres de quatre à cinq lits et dortoir de 10 personnes sont dispersés entre plusieurs bâtiments au chauffage erratique. Des bénévoles du Secours Catholique aident à la préparation du dîner et partagent le repas avec les hébergés. Guillaume, salarié de l’association Soleil, gestionnaire de la structure, fait la navette, dans le noir, entre les différents bâtiments, pour apporter leur repas à ceux qui ne peuvent pas se déplacer.
Il n’est pas très optimiste quant aux améliorations attendues. « À court terme, pense-t-il, il n’y a que des effets d’annonce. Pour l’application, il faudra attendre de voir ce que font tous les partenaires concernés. »

Chambres d’hôtel

Au barreau inférieur de l’échelle de l’hébergement, les choses se compliquent aussi dans les campements des Enfants de Don Quichotte. Seuls 35 % de ceux regroupés en décembre dans les rues des villes avaient quitté leurs tentes début février, d’après les comptages de la Fnars. Cette minorité a accepté les solutions proposées, souvent provisoires, parmi lesquelles de nombreuses chambres d’hôtel, parfois insalubres. Le Samu social de Paris a par exemple réservé une centaine de chambres pour les habitants des tentes du canal Saint-Martin à Paris.
La “sortie de crise” recherchée pour les Enfants de Don Quichotte est hasardeuse. Denis, du canal Saint-Martin, s’est retrouvé porte des Lilas, à Paris, dans un établissement qu’il qualifie de “squat”. Marc, lui, se serait vu proposer un cinq-pièces à partager avec quatre inconnus. Il est vrai que le parc social comporte très peu de studios.
Loin des “Don Quichotte”, des milliers d’autres habitants de la rue restent sans aucune perspective nouvelle.
À 55 ans, Jean-Pierre, SDF, ex-routier international récemment licencié d’une entreprise belge, ne pense qu’à bosser. Il habite une tente sous un pont parce qu’il ne veut pas d’“assistanat”. Et il le démontre. Il a négocié pour lui-même et ses voisins de pouvoir dormir sous 14 tentes – pas une de plus – montées sous le pont d’Austerlitz, à Paris. Des tentes dont il avait auparavant empêché la saisie, au motif qu’elles étaient la propriété “immobilière” de l’association Médecins du Monde ; un pont gagné à force de diplomatie avec les autorités des trois arrondissements qui s’en partagent la juridiction.
Jean-Pierre a écrit au ministre de la Cohésion sociale. Il lui propose de mettre à contribution la disponibilité et la compétence des personnes de la rue dans le secteur du bâtiment. Pour « construire notre avenir dans la dignité », écrit-il… et des centres d’hébergement « à taille humaine avec chambres individuelles, parties communes et surtout, une clef dans la poche ».

Par François Tcherkessof

crédit : E. Perriot / SC
Paris, Cité André Jacomet. La modernisation est achevée. La durée d'accueil doit encore être étendue.


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