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Le coup de gueule de Bruno Miteyo : « Goma a légitimé les belligérants. Maintenant ils font ce qu’ils veulent ».
mise en ligne : 15-04-2008

L’échec de la conférence de Goma du début de l’année a de nouveau plongé la population du Kivu dans le désespoir. Bruno Miteyo en analyse les raisons mais aussi les conséquences dramatiques dans d’autres provinces. Bruno Miteyo occupe plusieurs fonctions. Il est à la fois directeur adjoint de Caritas RD Congo, coordinateur de la région des Grands Lacs (ACEAC), vice-président de Caritas Afrique et à ce titre, membre du comité exécutif de Caritas Internationalis.

Comment expliquer l’échec de la conférence de Goma ?
Il aurait fallu des contraintes de calendrier et de mécanismes de suivi. Par exemple quand on dit qu’il faut l’implication de la communauté internationale et de la Monuc. Mais quelle implication ? En fait les combats n’ont pas cessé. La Caritas locale nous a rapporté des témoignages de la poursuite des combats même pendant la conférence. Le Front de libération du Rwanda (FDLR) ont carrément pris une partie du territoire en otage près de Bukavu, où une partie de leur administration est installée là-bas avec un système de collecte de fonds au vu et au su de tout le monde, gouvernement, communauté internationale. Le pillage continue, au rythme de deux à trois avions par jour qui décollent de certains points miniers vers l’extérieur. La Monuc a tout l’équipement nécessaire pour savoir ce qui se passe. Dans le cadre de l’accord de Goma, elle pourrait intervenir. En fait, la conférence de Goma a eu pour résultat désastreux de reconnaître de manière officielle les différents belligérants. Non seulement ils ont été légitimés, mais ils sont maintenant en mesure de faire ce qu’ils veulent.

Quelles sont les marges de manœuvre pour le Congo et pour l’Église ?
C’est un problème sous-régional qu’on ne peut résoudre dans le cadre du Congo uniquement. Le Rwanda n’a pas joué le rôle qui aurait dû être le sien à la Conférence de Goma. Or tout le monde le sait - la Monuc est venue en attester - des armes, des renforts militaires arrivent du Rwanda par le Lac Kivu. Comment peut-on parler de la situation du Congo si le Rwanda est mis à l’écart ? Le FDLR vient du Rwanda. La solution de leur retour doit être trouvée. Mais qui peut faire pression sur le Rwanda ? Qui osera ? Le Rwanda brandit l’arme du génocide. Personne n’ose dire ou faire quoi que ce soit. Et on ne fait rien.
L’Église, comme la société civile, a un rôle à jouer. Les évêques du Rwanda, du Burundi et du Congo se rencontrent depuis longtemps et ils jouent leur rôle d’éclaireur en faisant des propositions et un rôle prophétique en rappelant à la communauté internationale et aux politiques leurs responsabilités. Mais l’Église seule ne peut rien. Il ne lui appartient pas de jouer le rôle de gendarme. Elle ne peut se battre seule contre la misère, contre le viol, contre le sida qui détruisent les femmes, les hommes, qui traumatisent et anéantissent tout le peuple.

Dans le Kivu, le viol est utilisé comme arme de guerre. Les services de santé de l’Église dans le nord et dans le sud du pays ont signalé de nombreux cas de viol tout récemment. À quoi peut-on attribuer cette nouvelle situation dans des régions qui étaient redevenues calmes ?
On se rend compte que dans certaines provinces, on ne parle pas du viol, on ne le médiatise pas. Pourtant, dans le Nord du pays, le Haut Congo, la région de Kisangani, de Botar et de Bundo et dans la région du Katanga dans le sud, les forces armées congolaises, supposées être là pour assurer la sécurité de la population, vivent en fait sur son dos et se mettent maintenant à violer. Non seulement les forces régulières, mais aussi les groupes et bandes armés. Ils utilisent le viol pour se faire entendre. Pour faire pression sur le gouvernement, pour que le gouvernement les écoute. Elles prétendent que le gouvernement a bien écouté les différentes factions et le général Nkunda, tous présents à la Conférence de Goma, mais qui continuent de tuer et de violer. Alors pour être écoutées à leur tour, ces forces se disent qu’elles doivent commettre les mêmes méfaits. Ce phénomène est très récent et a pris de l’ampleur à tel point que les établissements et hôpitaux de l’Église nous ont alertés. La situation est dramatique.


Que revendiquent les forces gouvernementales ?
Les forces gouvernementales ne sont pas payées, elles sont abandonnées à elles-mêmes. Personne n’en connaît les effectifs. Même le gouvernement ne le sait pas. N’importe qui porte l’uniforme. N’importe qui peut se nommer commandant d’une troupe et engager des hommes sous ses ordres sans que la hiérarchie à Kinshasa en soit informée. L’État est totalement déficient et ne maîtrise rien.
L’armée est livrée à elle-même, elle est démotivée, indisciplinée. Privée de tout commandement et de revenu, elle vit sur le dos du peuple, pille, vole et maintenant viole.

Comment l’augmentation du pétrole et des denrées alimentaires affecte-t-elle la vie des Congolais ?
Le niveau de vie se mesure à l’aune d’accessibilité aux services de base. Le logement, l’eau, l’électricité, l’éducation, les soins de santé, les transports publics. Ces services ont tous été affectés par l’augmentation du prix du pétrole. Les salaires ne peuvent suivre. Le salaire moyen tourne autour de 50 $ par mois. L’inflation a augmenté le coût du dollar de 500 francs congolais, il est passé à 560 en deux semaines (en mars). Cette augmentation a affecté les transports et tous les services sans que les salaires ne suivent.
Les Congolais vivent dans le délestage alimentaire. Dans une famille de quatre enfants, un jour c’est le tour de la mère et des deux fils d’avoir à manger, et le lendemain c’est le tour du père et des deux autres enfants. Aux enfants de se débrouiller pour aller chercher de la nourriture, avec tous les risques que cela comporte, pour les filles d’attraper le sida et pour les garçons de se faire abattre ou d’être traumatisés.

Comment envisagez-vous l’avenir ?
Les élections ont mis des dirigeants incapables en place. Quand vous arrivez au Congo, vous ne pouvez que constater l’absence de gouvernement du pays. Il n’y a pas de leader, personne pour donner des directives, pour entraîner les gens. Le Premier ministre n’a aucune capacité à gouverner. Les élus sont corrompus pour laisser passer les lois.
La communauté internationale a sa responsabilité mais nous aussi, Congolais, avons la nôtre. Nous devons acquérir la capacité de dire non. Le premier problème en RDC est l’intégrité, l’intégrité territoriale et économique. Nous souffrons de l’absence d’une armée capable de défendre le pays.
La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont promis d’installer un consulat à Goma. Pourquoi ? La Conférence de Goma dit que la Monuc va se déplacer à l’Est pour assurer la sécurité. Mais on n’est pas dupe ! On comprend que c’est un plan pour couvrir l’amputation d’une partie du pays, pour le démembrer. L’argument sécuritaire nous paraît très bizarre et nous laisse circonspects. Nous n’y croyons pas. Le pays est déjà séparé, les pillages, les viols sont destinés à nous neutraliser.

Propos recueillis par Emmanuelle Dethomas

 R.D. CONGO - La guerre oubliée (le dossier complet)



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