Tchétchène, présidente de l'association "Echo of War", Zainap Gashaeva tente de briser le silence qui entoure les opérations de l'armée russe en Tchétchénie. La "Colombe de Tchétchénie" - titre du film qui lui est consacré - livre son sentiment sur le climat politique et sur son implication dans la défense des droits de l'homme. L’association que vous avez créée, «Echo de guerre», fonctionne depuis plusieurs années. Quels sont les moyens humains et financiers dont elle dispose ?
L’association travaille avec 7 à 8 permanents à Groznyï et une quarantaine de femmes bénévoles. Le Secours Catholique nous apporte un soutien pérenne depuis 2002. Cela nous permet d’apporter une aide scolaire, sociale et psychologique à de nombreux enfants. Un travail est fait avec les enfants et les enseignants de 5 foyers accueillant les gens qui, le plus souvent, s’étaient réfugiés en Ingouchie avant de revenir. Vous savez, il y a 28 000 orphelins sur les 700 000 habitants restants en Tchétchénie. Il y a de quoi faire. De nombreuses ONG locales se sont développées. Nous faisons venir également des psychologues d’autres régions de Russie pour donner une ouverture sur le monde, pour ne pas rester fermer sur nous-mêmes. D’autres associations étrangères apportent une aide ponctuelle. Une association allemande construit un orphelinat à Groznyï qui devrait ouvrir en février et héberger 30 enfants. Une autre association suisse construit une école. Le CCFD finance quelques projets. Grâce à l’opération 10 millions d’étoiles, la délégation du Secours Catholique de Niort nous aide à réaliser quelques projets. Nous sommes en lien direct et permanent avec eux depuis 2002. Nous sommes soutenus par ailleurs par des associations russes et des individus. Je pense notamment à ce vieux général russe qui écrit des articles dans un journal tchétchène. Il relate des faits anciens du temps où des Tchétchènes faisaient partie du régiment qu’il commandait. Il nous apporte un vrai soutien moral.
Dans le film qui vous est consacré, on voit l’importance des cassettes vidéo sur lesquelles sont enregistrés les témoignages et les crimes commis par les troupes russes. Ces cassettes sont-elles encore en Tchétchénie ? Avez-vous pu les faire sortir du pays ?
Oui. La plupart d’entre elles sont en lieu sûr, en Suisse.
Vous prenez de gros risques pour défendre les droits de l’homme. Vous ne vous sentez pas menacée ?
Il faut faire la distinction entre le travail humanitaire et la défense des droits de l’homme. Pour le premier en principe, on ne rencontre pas de difficultés. En revanche, en ce qui concerne les droits de l’homme, tout est fait pour qu’ils ne puissent pas être revendiqués. Quant à ma sécurité, je fais très attention de ne pas me faire remarquer lorsque je suis en Tchétchénie. Je passe par des postes frontières qui ne sont pas informatisés pour ne pas laisser de trace.
On dit que les dernières élections étaient truquées ? C’est aussi votre sentiment ?
Bien sûr ! Les sièges ont été achetés plusieurs semaines avant les élections. On savait déjà, avant le vote, qui serait élu. Tout était truqué et tout le monde le savait, c’est pourquoi peu de gens sont allés voter. Aux élections précédentes, une amie et moi sommes allées dans une dizaine de bureau de vote. Ils étaient vides tandis que la télévision annonçait que plus de 90 % des votants s’étaient rendus aux urnes. Dans un bureau de vote, mon amie et moi avons vu, de nos yeux vu, une personne enfonçant une liasse de bulletins dans l’urne. Quand la personne en charge du bureau de vote s’est aperçue que nous en avions été les témoins, elle nous a mis à la porte.
On a aussi parlé parfois d’islamisation du conflit. Pensez-vous que l’islam se soit transformé depuis septembre 2001 ?
Non. Il y a eu entre les deux guerres (c'est-à-dire entre 1996 et 1999) quelques éléments extérieurs qui ont tenté d’introduire un islam dur pour radicaliser le conflit, mais la seconde guerre a tout balayé. La religion n’est pas un facteur déterminant du conflit. Les Tchétchènes sont très tolérants à l’égard des autres religions. D’ailleurs, si les femmes portent un foulard sur les cheveux c’est plus par tradition soviétique que par soumission aux règles de l’islam. On voit beaucoup moins de femmes voilées à Groznyï qu’à Paris.
Qu’en est-il aujourd’hui de l’indépendance souhaitée par le peuple tchétchène ?
C’est toujours un souhait, bien sûr. Mais la principale préoccupation aujourd’hui c’est de survivre, de trouver un travail, de quoi manger, de quoi se chauffer. La population aspire profondément à la paix. Comment peut-on imaginer le futur de la Tchétchénie aujourd’hui ? Comment le voyez-vous ?
Il faut d’abord que les gens sachent ce qui s’est passé et ce qui se passe. Il faut que le monde sache qu’il n’y a pas de droits de l’homme en Tchétchénie. Ensuite, je dirais que la stabilité de notre petite république dépend de la stabilité du régime russe et de son économie. Les deux sont liées. L’instabilité russe empêche la reconstruction de la Tchétchénie.
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