Bernard Quintreau, président (CFDT) de la section du cadre de vie au Conseil économique et social, est l’auteur du rapport “Âges et emploi à l’horizon 2010”. Il est convaincu que la société et l’économie ne peuvent plus se permettre de faire l’impasse sur la diversité des âges dans l’entreprise. Messages : Pourquoi l’accord du 13 octobre 2005 entre patronat et syndicats sur l’emploi des seniors n’est-il toujours pas appliqué ? Bernard Quintreau : La CFDT attendait l’assurance du gouvernement que le nouveau “CDD seniors” (1) ne serait pas étendu à d’autres catégories de travailleurs. Elle a obtenu cette garantie et va signer. Par ailleurs, il ne fallait pas que la dispense de recherche d’emploi à 55 ans, maintenue dans le récent accord Unedic sur l’indemnisation du chômage, soit interprétée comme une dispense de propositions d’emploi. Le problème de fond, c’est ce déni de vieillissement : il est si important dans notre pays que l’on préfère payer des pénalités en cas de licenciement plutôt que de garder des seniors. Aux Pays-Bas, dans les pays scandinaves, quand un licenciement survient, les jeunes sont les premiers visés parce qu’on sait qu’ils retrouveront plus facilement du travail. L’accord du 13 octobre vise justement à réconcilier l’entreprise et les âges dans notre pays.
-Le taux de chômage des plus de 50 ans est plus bas que le taux de chômage global. Pouvez-vous nous expliquer ce paradoxe ? -C’est un très mauvais signe. Pour s’en rendre compte, il faut en même temps regarder le taux d’emploi des plus de 55 ans, qui n’atteint que 37 %. Ce qui veut dire que près des deux tiers des plus de 55 ans ne sont plus dans l’emploi à cause des préretraites, des dispenses de recherche d’emploi, des congés maladie…
-L’État veut encourager le maintien ou l’embauche de travailleurs âgés dans l’entreprise. À votre avis, faut-il pour cela instaurer une formule de discrimination positive, continuer à pénaliser financièrement le licenciement des plus de 50 ans, généraliser le curriculum vitae “anonyme”, légaliser le “testing” (2), sanctionner pénalement les discriminations prouvées ? -Toutes ces mesures ne peuvent qu’accompagner le changement de culture sans lequel elles resteront inefficaces. Ces outils ne pourront être utiles que si les entreprises changent de comportement et comprennent que la diversité est une chance. La prise de conscience commence à se faire, grâce aux syndicats qui font le forcing par rapport à leurs troupes. Car ce changement est loin d’être acquis du côté des salariés et du patronat. Ils ont pourtant tout intérêt à s’y préparer car dans quatre ans, on n’aura plus le choix : les entrées sur le marché du travail seront inférieures aux sorties et si l’on ne parvient pas à un rééquilibrage, il y aura de gros problèmes de retraites et de développement économique.
-Pensez-vous que les entreprises ont intérêt à adapter leur structure démographique à celle de la société (vieillissante) ? -Elles veulent s’adapter aux besoins de la clientèle, mais si elles n’adaptent pas leur structure d’âges à cette même clientèle, elles commettent une erreur énorme. Beaucoup de pays d’Europe l’ont déjà compris, avec par exemple des magasins de bricolage qui engagent des seniors.
-Les entreprises risquent-elles de manquer de main-d’œuvre à partir de cette année si elles continuent à rejeter les seniors ? -On ne peut pas répondre sans regarder le détail des métiers, des régions, des territoires, c’est très diversifié. Ceux qui ont beaucoup embauché dans les années 70 vont connaître des départs massifs. La situation dans l’informatique, l’hôtellerie ou la restauration est différente, avec du personnel plus jeune ou soumis à une forte rotation. Il va y avoir des besoins énormes dans certains métiers comme celui de plombier ou de chauffagiste, vers lesquels peu de jeunes s’orientent. La solution serait de proposer des reconversions à des seniors. Cela demande d’anticiper. On a deux ou trois ans pour les former, c’est suffisant.
-La société semble donc avoir intérêt à garder ses travailleurs âgés. Cela correspond-il, selon vous, à l’intérêt et au souhait des travailleurs eux-mêmes ? -Au centre de ces questions, l’âge n’est pas premier. C’est le travail et les difficultés pour vieillir dans le travail qui posent des problèmes. Il faut souligner qu’il n’y en a aucun quand on a été formé régulièrement et que les conditions de travail se sont adaptées à l’âge. C’est le cas depuis deux ou trois ans dans l’industrie automobile, qui s’adapte pour garder ses salariés en anticipant sur ses futures difficultés de recrutement.
-Le cumul emploi-retraite est légal. S’agit-il là de compenser la faiblesse des retraites ou bien d’épargner aux entreprises de coûteuses créations d’emplois ? -Une rediscussion de cette mesure est prévue dans l’accord du 13 octobre sur l’emploi des seniors. Il ne faut pas que cela dérive sur des départs à la retraite suivis de réembauches à moindre coût ou sur l’occupation de postes au détriment d’autres catégories comme les jeunes. Notre génération a trop confisqué l’emploi aux jeunes. On a déjà justifié les départs anticipés de seniors par l’ouverture de postes aux juniors et ça n’a jamais rien donné. Il faut faire attention de ne pas aller trop loin. Il faut surtout élargir l’éventail des âges dans l’entreprise, c‘est important pour la solidarité entre les générations. Après on verra.
-Comment envisagez-vous l’avenir ? -Il y a le scénario rose où l’on utilise le retournement de conjoncture démographique comme un levier pour améliorer le taux d’emploi de tous. On a déjà eu 400 000 créations d’emplois entre 1999 et 2000, 300 000 autour de 1975 : cela veut dire qu’il y a des possibilités importantes. Mais il y a aussi un scénario noir de tension sur le marché du travail avec un chômage et une exclusion toujours importants. Et là, la réponse pourrait malheureusement être l’accroissement des délocalisations. Pour éviter ce scénario, il faut surtout aider les PME et les très petites entreprises avec des conseils, des soutiens à l’investissement pour changer les conditions de travail… Informer aussi les artisans en fin de carrière qu’ils ne sont pas obligés de vendre à un jeune. Pourquoi ne pas passer le relais à un senior formé ?
(1) Contrat à durée déterminée de dix-huit mois renouvelable jusqu’à trente-six mois pour les salariés de plus de 57 ans inscrits comme demandeurs d’emploi depuis plus de trois mois. La mesure vise à permettre aux chômeurs âgés de compléter leurs droits pour la retraite à plein taux.
(2) Le “testing” mis au point à la Sorbonne par le professeur Jean-François Amadieu consiste à faire postuler à des offres d’emploi des comédiens, pseudo-candidats, se présentant avec un handicap connu à l’embauche : âge, nom, domiciliation dans une commune “sensible”, embonpoint… Le nombre d’entretiens obtenus, le résultat inégal de ces entretiens à qualités professionnelles égales révèlent les critères discriminatoires des recruteurs. Les entretiens, enregistrés et filmés à leur insu, montrent les questions déplacées, les hésitations, les prises de décision irrationnelles… (France 2 a diffusé un reportage sur cette expérience le 14 avril 2005 dans l’émission “Envoyé spécial”).
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