Notre constat est celui-ci :
On dit souvent des personnes en difficulté
qu’elles ne savent pas gérer leur budget...
...Objectivement,
elles n’ont tout simplement pas les moyens financiers de s’en sortir.
À quoi cela tient-il ?
1 - DE L’EMPLOI ET DE LA FORMATION :
Les difficultés majeures concernant l’accès à l’emploi et
la formation des personnes que nous rencontrons sont :
La raréfaction des emplois techniquement peu qualifiés.
Des emplois créés, dans les secteurs des services
notamment, aux rémunérations instables et insuffisantes.
Des parcours professionnels très fragmentés, constitués
de suite d’emplois précaires, de périodes de chômage
plus ou moins longues, de temps partiels contraints ou
d’enchaînements de « petits boulots ».
Une offre trop limitée de formation qualifiante et
correctement rémunérée, souvent inaccessible aux
personnes éloignées de l’emploi.
Des possibilités trop restreintes d’accompagnement pour
définir et concrétiser un projet professionnel.
Les difficultés liées à la garde des enfants : coûts,
manque de place…
Une formation initiale et une orientation scolaire mal
adaptées, un accompagnement insuffisant des enfants
les plus en difficulté.
2 - DE LA RÉALITÉ DES DÉPENSES INCOMPRESSIBLES :
Les frais incompressibles liés, entre autres, au logement, à l’énergie, au transport, à la nourriture et à la santé représentent, pour les personnes en précarité, une part très élevée voire la totalité ou plus de leurs revenus.
Le logement :
Malgré plusieurs textes de loi récemment entrés en
application, l’amélioration de l’offre de logement social et
d’hébergement en France n’est pas significative.
On note, selon les lieux :
des délais d’attente déraisonnables ;
des logements neufs aux loyers trop élevés ou inadaptés aux
grandes familles, aux jeunes, aux personnes seules, âgées ;
une évolution de l’APL plus faible que celle des loyers.
Faute d’accès à un logement social adapté, bon nombre de personnes se replient sur des logements du secteur privés plus chers, parfois exigus et insalubres.
L’énergie :
Les prix de l’énergie n’ont cessé de beaucoup augmenter
ces dernières années. Les logements en mauvais état ou
insalubres amènent à des factures énergétiques très
élevées (manque d’isolation, humidité, etc.).
Les transports :
En milieu rural comme en milieu urbain, la carence ou
le prix des transports publics pénalisent de nombreuses
familles. Se déplacer en voiture, malgré un coût très lourd
pour le budget, est alors le seul choix possible.
Les modes de garde :
En cas de carence de mode de garde public, le coût des
modes de garde alternatifs, crèches privées ou baby-sitting,
ne permet pas aux familles modestes d’y accéder.
L’accès aux soins :
Certains praticiens refusent de soigner les patients CMU
au tarif conventionnel. Aller voir le médecin traitant avant
le spécialiste augmente les frais, les déplacements, etc.
Peu de soins d’optique, de prothèses dentaires et auditives
en raison de leur insuffisante prise en charge.
L’alimentation :
Avec l’augmentation du prix des denrées de base comme
le coût très élevé de denrées « indispensables » tels les fruits et légumes, il est impossible, pour les familles en
difficulté, de se nourrir correctement avec leur budget.
Ce qui influence fortement la santé de tous.
3 - DE LA COMPLEXITÉ DES DISPOSITIFS, DES ÉCARTS ENTRE LES OBJECTIFS ANNONCÉS ET LA RÉALITÉ DANS LEUR APPLICATION. DE LA QUESTION DU NON-ACCÈS AUX DROITS :
Malgré quelques efforts visant à simplifier le langage administratif, le champ social reste très complexe. Faute d’information, d’accompagnement, de nombreuses personnes ne réussissent pas à obtenir ce qui leur est dû en vertu de la loi ou préfèrent renoncer à le demander. Faute de mesures contraignantes, la loi ne s’applique pas dans certains domaines : refus de soins, refus d’hébergement. Le non-recours est important.
Quelques constats du Secours Catholique :
Beaucoup de personnes pouvant bénéficier du RSA ne
déposent pas de demande soit par ignorance, soit par
peur des contraintes.
Les dispositifs sont prévus pour des personnes ayant
plutôt un parcours linéaire, or la fragmentation des
parcours génère des périodes sans droits. De plus en plus
d’organismes sociaux ne peuvent être joints que par des
serveurs vocaux ou sur Internet, ce qui en freine l’accès
à beaucoup, notamment les personnes âgées.
Pour les étrangers :
La succession de textes de loi, le retard de parution des
décrets d’application et des circulaires appliquées selon
l’appréciation du préfet amène parfois à des violations de
droit par l’administration. Et l’accès aux droits sociaux est
de plus en plus restrictif. (Refus de délivrer l’aide médicale de l’État, 5 ans de résidence en situation régulière exigée pour
obtenir le RSA…).
Pour les personnes à la rue :
L’absence de résidence stable et le nombre de pièces
justificatives exigées dans des délais courts complexifient
les conditions d’accès aux droits.
Pour l’accès aux soins :
Les effets de seuil de la CMU constituent un frein à l’accès
aux soins.
Les facteurs aggravants ou aidants
Au-delà des difficultés objectives déjà décrites, les conditions de vie ou le cadre de vie comportent des facteurs aggravants ou aidants pour les personnes en difficulté.
Les facteurs aggravants :
La difficulté qu’ont des organismes ou structures chargés
de l’accompagnement des personnes en précarité à
prendre en compte leurs conditions de vie. D’où une
obligation à devoir se justifier sans cesse.
Les solidarités familiales qui ont de plus en plus de mal
à s’exercer (reproduction des situations de pauvreté et
d’exclusion, dispersion géographique…).
Pour les personnes détenues, les règles d’affectation
pour l’incarcération ne tiennent pas compte du lieu de
résidence de la famille.
La discrimination des personnes à la rue pour l’accès à
un compte bancaire.
L’isolement créé pour les étrangers par la peur du délit
de solidarité.
La pression de la publicité et de la société de
consommation.
Le cadre de vie désagréable : manque d’espace, de
verdure, de propreté, nuisances sonores, voiries, absence
d’espaces de jeu pour les enfants ou de commerces de
proximité…
Les facteurs aidants :
Au niveau communal, en particulier : des services de
proximité et des tarifs adaptés.
Le développement du microcrédit ou des SEL (système
d’échange locaux).
Les solidarités familiales.
Les solidarités de voisinage.
Les solidarités organisées : covoiturage, caisses de
solidarité communautaires, boutique solidaire, etc.
Un cadre de vie agréable : espace, verdure, propreté,
réduction de nuisances sonores, voiries, espaces de jeu
pour les enfants, commerces de proximité.
L’importance du regard
Quel regard portons-nous sur les personnes vivant des
situations de pauvreté ?
Marquée par le culte de la performance et un certain
mépris des « perdants », notre société leur renvoie une
image bien souvent très négative :
Jugements à l’emporte-pièce sans chercher à comprendre
ce qui préside à leurs choix.
Stigmatisation : tendance à les rendre seules responsables
de leurs difficultés.
Enfermement dans une logique de défiance qui les
conduit à devoir se justifier en permanence.
Prétention à savoir mieux qu’elles ce qui est bon pour
elles.
Soyons conscients que nous éprouvons tous le besoin de compenser matériellement les mille et une difficultés de la vie. Le paradoxe, c’est que ce sont les personnes qui ont les conditions de vie les plus difficiles et par conséquent le plus de raisons de chercher à les compenser qui en ont le moins les moyens !
Impossible non seulement de faire face à ses charges, de vivre dans de bonnes conditions d’habitat et d’environnement, mais aussi de se faire plaisir ou de faire plaisir à ceux qu’on aime.
Nous croyons, au Secours Catholique, que ces personnes ont plus besoin d’être prises en considération que d’être prises en charge.
Convictions :
L’accès à un emploi stable et à des ressources permettant de vivre dignement est un enjeu humain fondamental : au-delà de la possibilité de faire face aux charges de leur vie courante, c’est la reconnaissance de la place de celles et ceux d’entre nous qui vivent des situations de pauvreté et d’exclusion au sein de notre communauté humaine, qui est posée.
Mieux vivre ensemble demande d’accepter de mieux partager la richesse, de réduire un certain nombre de coûts, de porter un autre regard sur les personnes et de leur offrir la possibilité de s’inscrire à nouveau dans le champ social.
Pour les chrétiens, c’est le sens même de la mission, à la suite de Jésus-Christ : faire tomber toutes les barrières qui maintiennent tant de personnes à distance.
Changer le regard que nous portons sur celles et ceux d’entre nous qui vivent des situations d’exclusion et de précarité, nous ouvrir à une bienveillance, une compréhension plus fine de leurs besoins, leurs attentes, les logiques dans lesquelles ils se débattent.
