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Le rôle de la culture pour la participation de chacun dans l’Europe de l’Homme

05/10/2010

Intervention de Guillaume Boudy, secrétaire général du ministère de la Culture et de la Communication, au colloque l’Europe de l’Homme, le 2 octobre 2010 à Cluny.

Monsieur le Président de Caritas Europe, Monsieur le Président du Secours Catholique, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs,

Je suis particulièrement honoré et fier de me trouver ici à Cluny, dans cette abbaye érigée il y a déjà 11 siècles, monument emblématique de foi et d’accueil fraternel des plus démunis.

Je remercie sincèrement M. Erny Gillen, président de Caritas Europa, et M. François Soulage, président du Secours Catholique, de m’avoir convié à partager avec vous cette rencontre de l’Europe de l’Homme.

Je peux ainsi témoigner de l’attention particulière que nous portons, mes services et moi-même, à chacun des thèmes qui sont évoqués aujourd’hui : le milieu rural, les migrants et les gens du voyage. Nous avons engagé, pour chacun d’eux, des actions volontaires qui soulignent combien la culture est facteur de lien social, de rencontres de populations, d’hommes et de croyances.

Comme j’aurai l’occasion de vous le décrire plus avant dans quelques minutes, 2010, « Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale » a été pour nous l’occasion de mettre en place des synergies nouvelles entre le monde de la solidarité et le monde culturel. Nous avons construit des bases structurantes pour un travail à long terme que nous allons mener avec les principales associations de solidarité, et en particulier avec le Secours Catholique.

Il y a 78 millions de pauvres en Europe, soit 16 % de la population de l’Union ; nous savons que 8 millions de Français vivent en dessous du seuil de pauvreté, que 3 millions de femmes et d’hommes sont mal logés et que 100 000 sont sans domicile fixe.

Face à ce constat, le monde de la culture, ses acteurs, et notre ministère en particulier, se doivent de travailler au partage des connaissances, et à la reconnaissance de toutes les cultures et de ce qu’elles ont apporté et continuent d’apporter à l’équilibre social de la nation. Au-delà de l’accès à la culture pour tous et pour chacun d’entre nous, la mission du ministère est également de donner les moyens à ceux qui n’en ont plus de développer et d’exprimer leurs richesses ; transmettre ces richesses, c’est transformer le regard qu’on peut parfois porter sur les minorités. La lutte contre l’exclusion commence par la reconnaissance et la valorisation de toutes les intelligences et de toutes les cultures dans leur diversité, quels que soient leurs origines et leur statut social.

Si le onzième centenaire de l’abbaye de Cluny marque le point culminant d’une campagne de quatre ans de travaux, conduite par le centre des musées nationaux, il célèbre aussi le lieu fort de cette « Europe des cathédrales » issue des bâtisseurs et de la foi du Moyen Âge ; une Europe médiévale qui préfigurait la nôtre.

Notre Europe prend son origine dans le rôle fondamental joué par Cluny pendant le Moyen Âge, tant dans l’accompagnement des personnes en difficulté qu’à travers les valeurs liées à l’hospitalité. Ainsi, un 24 octobre 1964, à Montecassino, le pape Paul VI, après avoir consacré la nouvelle basilique en place de la célèbre abbaye qui avait été détruite le 15 février 1944 par les bombardements alliés, déclara saint Benoît patron de l’Europe, un homme qui affirmait dans sa « règle » que « chacun voudra être le premier pour montrer du respect à son frère ».

La loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions fait de l’accès de tous à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs, un « objectif national ».

> Cette année 2010, l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, a reconnu la culture comme un droit fondamental. En témoigne le séminaire « Citoyenneté : de l’accès à l’exercice des droits » qui s’est déroulé à Marseille le 11 juin dernier, au cours duquel M. François Soulage, président du Secours Catholique, a souhaité, avec la direction générale de la cohésion sociale, porter l’accent sur l’accès à ce droit à la culture.

> Cette année, pour la première fois, le ministère de la Culture et de la Communication a signé des conventions d’objectifs avec sept associations nationales de solidarité : le Secours Catholique, le Secours Populaire, ATD Quart Monde, Emmaüs France, la Fnars (Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale), la Cimade et la Fnasat-gens du voyage (Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les gens du voyage).

Le ministère de la Culture et de la Communication et ces sept associations se sont engagés à développer une politique concertée à destination des personnes en situation de précarité ou d’exclusion : populations pauvres, minorités et gens du voyage, migrants, réfugiés, demandeurs d’asile et d’insertion. Nous avons pour objectif partagé de développer l’accès à ce droit commun qu’est la culture et pour ce faire :
-  De révéler et faire connaître l’art et la culture de ces populations, et inversement, leur faciliter l’accès aux institutions culturelles ainsi qu’aux lieux d’enseignements Culture.
-  Nous renforcerons l’éducation artistique et culturelle et les pratiques en amateur, en particulier celles des jeunes et de leurs familles.
-  Il nous faudra également innover dans le domaine de la médiation artistique et culturelle, grâce à de nouveaux modes de transmission et d’échange, accompagnés de formations adaptées pour les médiateurs.
-  Nous chercherons à valoriser les expressions culturelles de tous, et à encourager la création artistique de chacun.
-  Nous œuvrerons, enfin, à ouvrir des dynamiques transfrontalières, européennes et internationales.

Ces initiatives, parmi d’autres encore qu’il nous reste collectivement à inventer, concourent à l’expression des diversités culturelles et au dialogue entre les cultures, autrement dit, à la reconnaissance de la citoyenneté et de l’identité de chacun, et de l’apport de tous à la culture nationale.

Cette nouvelle approche de la culture est le ferment de l’ambition qui nous réunit aujourd’hui, une ambition universelle : celle de prévenir le rejet et l’incompréhension de celui qui est autre, celle de lutter contre la discrimination, l’intolérance et le racisme, celle, enfin, de garantir l’égalité des chances et l’accès à la citoyenneté de tous dans le respect des droits de l’homme.

Nous avons, par exemple, signé une convention avec le Secours Catholique, dont l’objectif principal est de lutter contre la discrimination des populations précaires en travaillant en particulier à leur offrir une meilleure représentation culturelle, dans une dimension européenne.

Ces populations en situation de précarité ou d’exclusion requièrent des formes spécifiques d’intervention. Comme beaucoup d’entre vous, acteurs du terrain, le Secours Catholique a la connaissance de l’Homme, et sait comment l’accompagner. L’union de ces compétences avec celles du ministère de la Culture renforcera notre capacité commune d’action et permettra de créer de nouvelles formes d’intervention.

Nous avons engagé ensemble une dynamique qui propose aux citoyens de se mobiliser contre l’exclusion, en apprenant d’abord à mieux connaître les expressions multiples de la pauvreté, trop souvent passées sous silence. Il nous faut associer à nos réflexions et initiatives les personnes concernées, premières expertes de la pauvreté, pour mieux prendre en compte les différences culturelles et accompagner le développement de la personne. Il nous faut ainsi contribuer à changer le regard de la société sur les personnes en situation d’exclusion, en particulier les jeunes. En un mot, il nous faut créer une nouvelle forme de solidarité, que je veux appeler une solidarité culturelle.

Nous nous sommes engagés en ce sens, avec les directions et délégation générales, les directions régionales et les établissements publics de notre ministère, pour soutenir les actions insufflées par le Secours Catholique et l’aider à mettre en place un réseau culturel.

> Cette année, dans le cadre de l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, le ministère a aussi lancé un appel à projets qui visait à stimuler les coopérations et la mutualisation de moyens et d’expériences professionnelles entre acteurs du champ de l’éducation populaire, du champ social et du champ culturel.

Dans ce cadre, nous avons soutenu plus de 20 projets sur tout le territoire national. C’est ainsi que, par exemple, les foyers ruraux et les centres sociaux ont pu développer des actions concertées avec le Secours Catholique, tant ici, à Cluny, dans le cadre de ces rencontres, qu’à Thionville, autour d’une opération intitulée « Médias, culture et précarité ».

Je souhaiterais souligner le rôle fondamental tenu par monsieur François Soulage, président du Secours Catholique, pour faire de cette Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale un acte majeur de la reconnaissance des liens entre le monde social et celui de la culture : votre mission d’« ambassadeur » pour la France vous a permis de manifester votre foi en la culture comme un des points forts de réconciliation et de fraternité entre les hommes.

À la suite du séminaire tenu à Marseille, des préconisations seront portées par M. Soulage auprès du Conseil de l’Europe, qui défendra, je l’espère et je n’en doute pas, nos convictions et objectifs communs.

− Notre préconisation première est donc, vous l’aurez compris, de développer les expressions des exclusions et de reconnaître les spécificités des minorités ou groupes sociaux, et d’aider chacun à se créer ou à se recréer.

− Il faudra également soutenir la synergie entre le monde de la solidarité et le monde de la culture et de l’éducation populaire, et professionnaliser leurs acteurs par des formations conjointes dans les champs culturels et sociaux.

− Il faudra, enfin, aider l’Union européenne à agir contre l’exclusion culturelle, réintroduire pour cela la culture dans les politiques régionales européennes et mieux agir avec ses soutiens.

En particulier et à titre d’exemple, nous devrons lutter en priorité contre l’illettrisme, développer les structures et les outils numériques pour réduire la fracture « culturelle » numérique ou encore, multiplier les résidences d’artistes au sein des populations rurales et des quartiers sensibles.

Le monde rural, l’immigration et les gens du voyage retiennent, au cours de ces rencontres de l’Europe de l’Homme, vos attentions prioritaires et sont au cœur de vos débats. Le ministère a désormais, pour chacun de ces domaines, des interlocuteurs privilégiés que sont les trois grandes fédérations nationales : celle des foyers ruraux, la FNARS et la FNASAT-gens du voyage.

> Le ministère met actuellement en place un Plan rural qui s’intéresse aux identités locales et souhaite, entre autres, remédier aux déficits culturels de ces territoires.

Le Secours Catholique, comme d’autres, sera un partenaire précieux dans la mise en place de cette politique : en effet, son réseau constitue un véritable maillage territorial de proximité. L’engagement de ce réseau dans des diagnostics territoriaux pour y découvrir les pauvretés cachées, l’amélioration des conditions de vie des populations rurales conduites en Europe promeuvent des projets exemplaires comme en Bosnie-Herzégovine ou dans le Caucase du Nord. Les partenaires privilégiés du Secours Catholique comme les foyers ruraux ou la FNARS sont donc également les nôtres.

> Les politiques migratoires n’ont pas toujours suffisamment pris en compte la dimension humaine et culturelle de l’immigration. La particularité de la FNARS, réseau généraliste, avec lequel nous sommes heureux d’avoir commencé à travailler, est de promouvoir une approche globale de l’accompagnement des personnes vers le logement, la santé, l’emploi, l’accès aux droits, etc. C’est dans ce cadre que nous souhaitons ensemble que l’action culturelle soit reconnue à part entière comme moyen d’insertion.

> Pour les gens du voyage, enfin, il apparaît important d’agir non seulement pour améliorer concrètement, sur le terrain, les conditions de vie des personnes, mais aussi d’agir pour faire évoluer la perception de la société à travers des actions de sensibilisation.

Comme le Secours Catholique, et comme nous l’avons fait avec la Fondation Abbé Pierre, nous soutenons des actions de réflexion sur la citoyenneté, de sensibilisation du public sur la dimension citoyenne de ces peuples, et l’accompagnement des personnes dans l’accès à leurs droits culturels.

Nous nous sommes ainsi engagés à développer une politique culturelle concertée à destination des Tsiganes et des gens du voyage. Le travail conduit avec la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les gens du voyage (FNASAT-gens du voyage) veut, dans le respect de ces populations qui requièrent des formes spécifiques d’intervention, itinérants comme sédentaires, leur permettre de bénéficier de l’ensemble des actions du ministère au même titre que les autres publics, et plus généralement, d’accéder à la richesse de l’offre culturelle de notre pays.

Nous souhaitons promouvoir l’accès à la culture, la diversité culturelle et linguistique, et le dialogue interculturel, comme des valeurs fondamentales de la société du XXIe siècle.

La diversité est en effet reconnue comme un enjeu culturel dans la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle en 2001, puis par la Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles en 2005, introduite dans l’ordre juridique français et européen en 2007.

Il faut protéger et valoriser la diversité culturelle et linguistique dans l’accès aux contenus culturels et dans la circulation des œuvres, des artistes et des idées, comme facteur de cohésion sociale et d’appropriation d’un développement commun par l’ensemble de la population : une conception dynamique de la construction identitaire, individuelle et collective pour faire évoluer.

S’est fait jour l’idée que le dialogue des cultures doit participer à l’émergence d’une culture nouvelle, faite d’un équilibre entre des valeurs unanimement partagées et une attention égale portée à chacune des cultures, la cohésion nationale ne pouvant se satisfaire d’une simple juxtaposition de particularismes.

Portée par les mobilités multiples – du travail, de la formation, du tourisme, des migrations économiques et politiques –, par la modification des pratiques culturelles, par les réseaux virtuels et la numérisation, les rencontres culturelles redessinent les territoires et recomposent les patrimoines entre histoire, mémoire et temps présent, entre nature et culture.

Nous devenons tous des « voyageurs insatiables » où l’autre peut alors nous offrir, sur un territoire restreint, un peu de l’intelligence universelle.

Alors, cette l’Europe ébauchée il y a plus de mille ans à travers une itinérance de la foi médiévale qui construisait des points de repère cathédral, aujourd’hui confortée par les lois et droits d’une Europe politique et laïque, cette Europe en mouvement dessinée aussi depuis plusieurs siècles par les circulations des peuples, alors, cette Europe ne doit jamais laisser des populations sur des chemins sans issue.

La culture doit prendre ses responsabilités, et prendre les partages pour témoins. Elle doit oser se confronter aux règles de la diversité et de la valorisation de chacun.

Je souhaite, ainsi, terminer ce message par le rappel de deux chapitres de la règle de saint Benoît, patron de l’Europe :

> Le premier, à propos de la réception des hôtes : « Pour tous on aura les égards qui s’imposent, mais on en témoignera principalement aux gens de la maison de Dieu, ainsi qu’aux voyageurs venus de loin ».

> Le second, qui forme le vœu suivant : « Que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant l’autre comme plus méritant. »

J’adresse un remerciement particulier à Geneviève Colas, responsable du département Europe du Secours Catholique-Caritas France, pour son action déterminante, ses nombreuses initiatives humaines et culturelles, qui ont permis de construire les premières étapes de la rencontre entre le ministère de la Culture et le Secours Catholique et de nous réunir aujourd’hui.

Merci.

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