
| |

Interview Jean Boissonnat * : « On peut supprimer le chômage »
 |
Jean Boissonnat, dès 1995
vous aviez présenté ce que
pourrait être un nouveau
statut du travailleur. En
2006, vous avez participé à
l’élaboration de la proposition
des Semaines Sociales
pour « un statut du travailleur ». De quoi s’agit-il ?
L’idée de base c’est que
l’économie française n’a
aucun intérêt à s’isoler de
l’économie mondiale, même si
les produits chinois, vietnamiens
ou tunisiens viennent –
pour un temps - concurrencer
les nôtres grâce à leur coût de
main d’oeuvre moins élevé. C’est
notre intérêt que ces pays se
développent et, pour cela, vendent
leur production dans le
reste du monde grâce à leur
avantage provisoire en matière
de coûts. Encore faut-il savoir
gérer les transitions et limiter
les risques pour notre main
d’oeuvre nationale. D’où la
recherche d’une combinaison
optimum entre la nécessaire et
inévitable mobilité des entreprises
et la sécurité des travailleurs.
L’idée a germé dans une
commission du plan que je présidais
avec la participation de
syndicalistes,d’entrepreneurs,
économistes et de sociologues.
Nous avions appelé cela le
contrat d’activité. Depuis lors,
les centrales syndicales ont progressé
dans leur réflexion sur le
même sujet : à la CGT par exemple
on parle de sécurité sociale
professionnelle et à la CFTC de
statut du travailleur. Les modalités
sont différentes mais l’idée
centrale est la même : aboutir à
terme à la disparition du chômage
dans nos sociétés et à son
remplacement par deux
concepts principaux : celui de
travailleur en transition entre
deux emplois et celui de travailleur
en insertion au début de la
carrière professionnelle.
Pouvez-vous préciser ?
On ne cherche pas à protéger
l’emploi mais à protéger le travailleur
en lui garantissant des
droits, un revenu et une formation
s’il est contraint de changer
d’emploi. En contrepartie, le travailleur
ne peut pas indéfiniment
refuser les emplois qu’on
lui proposerait.
Cette proposition est-elle réaliste ?
Cette idée fait son chemin. L’actuel
gouvernement s’est luimême
déjà engagé dans cette
voie sous forme expérimentale,
dans 7 bassins d’emplois particulièrement
menacés, avec le
contrat de transition professionnelle
qui s’adresse pour
l’instant aux salariés licenciés
pour des raisons économiques
dans les entreprises de moins
de 1000 salariés. Le salarié intéressé
perçoit pendant au moins
un an 80% de son salaire, il
s’engage dans la formation professionnelle
gérée par l’AFPA et
peut même pratiquer pour un
temps donné des activités à
temps partiel. Le système est
financé conjointement par les
entreprises, les collectivités
locales, l’Unedic et les centres
de formation. On doit tirer les
leçons de cette expérience - ratifiée
par les syndicats - dans le
courant de 2008.
Comment imaginez-vous la
suite ?
Le système n’est pour l’instant
expérimenté que dans quelques
bassins d’emplois pour des raisons
économiques. Il devra naturellement
dans l’avenir être progressivement
étendu à tous les
salariés et même aux non-salariés
avec le développement du travail
indépendant grâce aux nouvelles
technologies d’information. L’important
est de ne jamais perdre de
vue l’objectif : l’éradication totale
du chômage dans les sociétés
démocratiques et développées.
Propos recueillis
par Jean-Pierre Rosa
*Jean
Boissonnat
Journaliste
A été rédacteur
en chef de
L’Expansion, éditorialiste dans
diverses radios,
quotidiens et
magazines,
professeur à l’IEP
Paris et membre
du conseil de la
politique
monétaire de la
Banque de
France.
|
|

| Filiy : « Avec deux emplois, je gagne le Smic ! » |

|
À 29 ans, Filiy cumule deux emplois pour survivre. Figure imposée pour la génération des travailleurs précaires.
Il a chargé du matériel de
travaux publics, étalé du
goudron brûlant sur des
toits instables, nettoyé
des TGV, astiqué des
vitres, des bureaux, des salles de
classe, fait la plonge, vidé des
centaines de poubelles et servi
des dizaines de repas.
Filiy est venu du Mali à 18 ans ;
son père, à l’époque, était
ouvrier chez Renault.
Aujourd’hui, Filiy a 29 ans. Il travaille
pour deux employeurs.
20 heures par semaine pour servir
des repas et faire la plonge dans la
cantine d’une école, et 15 heures
de ménage dans une société. Une
situation difficile à vivre, qui
implique de courir d’un poste à
l’autre avec l’angoisse, le plus souvent,
d’arriver en retard, de générer
des reproches de la part des
employeurs. Les mois normaux, il
parvient à gagner le Smic.
L’intérim pour joindre
les deux bouts
Mais pendant les vacances, les
employés de cantine comme lui
sont rarement payés.« Deux
semaines sans être payé et c’est la
galère. Quand j’ai des interruptions
de travail pendant les
vacances scolaires, je fais de l’intérim
pour joindre les deux bouts. »
Sans compter que son travail
comme homme de ménage est en
contrat à durée déterminée de
trois mois. Et après ? Il n’en sait
rien. Il peine à anticiper l’avenir.
« Pour l’instant, je fais avec, mais
c’est dur. Une fois payé le studio
parisien partagé avec un ami, la
nourriture, les transports et une
ou deux sorties, il ne me reste pas
grand-chose. »
Son souhait serait simplement
d’accéder à un emploi à plein
temps chez un seul employeur. « Ici, ma situation ne me permet
même pas d’imaginer pouvoir,
un jour, fonder une famille. »
Il ajoute : « Le travail précaire
concerne tout le monde. Je le
vois tous les jours : même ceux
qui ont un emploi ont peur de
le perdre. »
Par Anne-Isabelle Barthélémy

Portraits
 |
|
Sarah : « La peur au ventre »
Sarah, 26 ans, s’inquiète. « Je suis algérienne et je n’ai pas
de titre de séjour. » Elle a la hantise d’être arrêtée. Alors
partout, dans la rue, dans le métro, elle est prête à disparaître
au plus vite. Aujourd’hui, Sarah garde des enfants
dans deux familles différentes. Au noir. Mais elle ne se plaint pas. Les deux
familles ne l’exploitent pas. Elles essaient même de l’aider dans ses
démarches de régularisation. Sans succès jusqu’à présent. Son père, venu
travailler en France en 1945, n’a jamais obtenu l’autorisation du regroupement
familial. Elle gagne 150 € par semaine, juste de quoi survivre. « Si j’ai
mon permis de séjour, j’aimerais travailler dans la banque. J’ai fait trois ans
d’études supérieures dans ce domaine en Algérie. »
 |
|
Xavier : « Je ne vis pas, je survis ! »
À 30 ans, Xavier, licencié en philosophie, est vacataire à la
Bibliothèque nationale de France. Un cadre prestigieux et
un statut précaire. Xavier a signé un contrat de trois ans pour
un mi-temps payé au Smic : soit 680 €par mois. Une bonne
formule quand on est étudiant, mais pas quand on a fini ses études. Il le dit luimême:
«Avec ce salaire, je ne vis pas, je survis. » Depuis janvier, il est retourné
habiter chez ses parents. Et il espère… «Avec mon niveau d’études, j’aimerais
bien trouver autre chose que mettre des livres sur des rayonnages. » Et il rêve
d’un salaire correct, d’un appartement à lui. Xavier enrage, mais ne se plaint
pas. Ses copains qui ont abandonné leurs études trafiquent. «Un autre mode
de survie », dit-il. Lui, au moins, dort tranquillement la nuit. Bien sûr, « il suffirait
d’une loi pour donner à nouveau aux vacataires la possibilité d’être titularisés. » En l’attendant, Xavier se consacre à l’écriture d’un roman. |
|
|
 |
 |
On affirme que les travailleurs doivent être flexibles, que le contrat à durée indéterminée n’est plus
le modèle de base. CDD, CNE... Quels que soient le salaire et la durée, ces contrats ne permettent pas
d’accéder à un logement locatif ou à un emprunt bancaire. C’est toujours un CDI, à temps complet, qui est
demandé. Ce sont pourtant bien les politiques publiques qui encouragent la flexibilité. N’est-ce pas l’État
et les partenaires sociaux qui doivent protéger le citoyen lorsqu’il vend sa force de travail ? Nous ne voulons
pas d’un label « précaire de qualité-certifié solvable ». Ne faites pas de nous des sous-travailleurs !
|
Émilie Guillaume
27 ans,
Travailleuse précaire, Paris. |
 |
|