Filiy : «  Avec deux emplois, je gagne le Smic ! »

À 29 ans, Filiy cumule deux emplois pour survivre. Figure imposée pour la génération des travailleurs précaires.

IIl a chargé du matériel de travaux publics, étalé du goudron brûlant sur des toits instables, nettoyé des TGV, astiqué des vitres, des bureaux, des salles de classe, fait la plonge, vidé des centaines de poubelles et servi des dizaines de repas.
Filiy est venu du Mali à 18 ans ; son père, à l’époque, était ouvrier chez Renault.
Aujourd’hui, Filiy a 29 ans. Il travaille pour deux employeurs. 20 heures par semaine pour servir des repas et faire la plonge dans la cantine d’une école, et 15 heures de ménage dans une société. Une situation difficile à vivre, qui implique de courir d’un poste à l’autre avec l’angoisse, le plus souvent, d’arriver en retard, de générer des reproches de la part des employeurs. Les mois normaux, il parvient à gagner le Smic.

L’intérim pour joindre les deux bouts

Mais pendant les vacances, les employés de cantine comme lui sont rarement payés.« Deux semaines sans être payé et c’est la galère. Quand j’ai des interruptions de travail pendant les vacances scolaires, je fais de l’intérim pour joindre les deux bouts. » Sans compter que son travail comme homme de ménage est en contrat à durée déterminée de trois mois. Et après ? Il n’en sait rien. Il peine à anticiper l’avenir. « Pour l’instant, je fais avec, mais c’est dur. Une fois payé le studio parisien partagé avec un ami, la nourriture, les transports et une ou deux sorties, il ne me reste pas grand-chose. »
Son souhait serait simplement d’accéder à un emploi à plein temps chez un seul employeur. « Ici, ma situation ne me permet même pas d’imaginer pouvoir, un jour, fonder une famille. »
Il ajoute : « Le travail précaire concerne tout le monde. Je le vois tous les jours : même ceux qui ont un emploi ont peur de le perdre. »

Par Anne-Isabelle Barthélémy

 


Interview Jean Boissonnat * : «  On peut supprimer le chômage »

Jean Boissonnat, dès 1995 vous aviez présenté ce que pourrait être un nouveau statut du travailleur. En 2006, vous avez participé à l’élaboration de la proposition des Semaines Sociales pour « un statut du travailleur ». De quoi s’agit-il ?

L’idée de base c’est que l’économie française n’a aucun intérêt à s’isoler de l’économie mondiale, même si les produits chinois, vietnamiens ou tunisiens viennent – pour un temps - concurrencer les nôtres grâce à leur coût de main d’oeuvre moins élevé. C’est notre intérêt que ces pays se développent et, pour cela, vendent leur production dans le reste du monde grâce à leur avantage provisoire en matière de coûts. Encore faut-il savoir gérer les transitions et limiter les risques pour notre main d’oeuvre nationale. D’où la recherche d’une combinaison optimum entre la nécessaire et inévitable mobilité des entreprises et la sécurité des travailleurs. L’idée a germé dans une commission du plan que je présidais avec la participation de syndicalistes,d’entrepreneurs, économistes et de sociologues. Nous avions appelé cela le contrat d’activité. Depuis lors, les centrales syndicales ont progressé dans leur réflexion sur le même sujet : à la CGT par exemple on parle de sécurité sociale professionnelle et à la CFTC de statut du travailleur. Les modalités sont différentes mais l’idée centrale est la même : aboutir à terme à la disparition du chômage dans nos sociétés et à son remplacement par deux concepts principaux : celui de travailleur en transition entre deux emplois et celui de travailleur en insertion au début de la carrière professionnelle.

Pouvez-vous préciser ?

On ne cherche pas à protéger l’emploi mais à protéger le travailleur en lui garantissant des droits, un revenu et une formation s’il est contraint de changer d’emploi. En contrepartie, le travailleur ne peut pas indéfiniment refuser les emplois qu’on lui proposerait.

Cette proposition est-elle réaliste ?

Cette idée fait son chemin. L’actuel gouvernement s’est luimême déjà engagé dans cette voie sous forme expérimentale, dans 7 bassins d’emplois particulièrement menacés, avec le contrat de transition professionnelle qui s’adresse pour l’instant aux salariés licenciés pour des raisons économiques dans les entreprises de moins de 1000 salariés. Le salarié intéressé perçoit pendant au moins un an 80% de son salaire, il s’engage dans la formation professionnelle gérée par l’AFPA et peut même pratiquer pour un temps donné des activités à temps partiel. Le système est financé conjointement par les entreprises, les collectivités locales, l’Unedic et les centres de formation. On doit tirer les leçons de cette expérience - ratifiée par les syndicats - dans le courant de 2008.

Comment imaginez-vous la suite ?

Le système n’est pour l’instant expérimenté que dans quelques bassins d’emplois pour des raisons économiques. Il devra naturellement dans l’avenir être progressivement étendu à tous les salariés et même aux non-salariés avec le développement du travail indépendant grâce aux nouvelles technologies d’information. L’important est de ne jamais perdre de vue l’objectif : l’éradication totale du chômage dans les sociétés démocratiques et développées.

Propos recueillis par Jean-Pierre Rosa

*Jean Boissonnat

Journaliste

A été rédacteur en chef de L’Expansion, éditorialiste dans diverses radios, quotidiens et magazines, professeur à l’IEP Paris et membre du conseil de la politique monétaire de la Banque de France.

 


Portraits

Crédit : Philippe Brault

Sarah : «  La peur au ventre »
Sarah, 26 ans, s’inquiète. « Je suis algérienne et je n’ai pas de titre de séjour. » Elle a la hantise d’être arrêtée. Alors partout, dans la rue, dans le métro, elle est prête à disparaître au plus vite. Aujourd’hui, Sarah garde des enfants dans deux familles différentes. Au noir. Mais elle ne se plaint pas. Les deux familles ne l’exploitent pas. Elles essaient même de l’aider dans ses démarches de régularisation. Sans succès jusqu’à présent. Son père, venu travailler en France en 1945, n’a jamais obtenu l’autorisation du regroupement familial. Elle gagne 150 € par semaine, juste de quoi survivre. « Si j’ai mon permis de séjour, j’aimerais travailler dans la banque. J’ai fait trois ans d’études supérieures dans ce domaine en Algérie. »

 

 

Crédit : Gaël Kerbaol

Xavier : «  Je ne vis pas, je survis ! »
À 30 ans, Xavier, licencié en philosophie, est vacataire à la Bibliothèque nationale de France. Un cadre prestigieux et un statut précaire. Xavier a signé un contrat de trois ans pour un mi-temps payé au Smic : soit 680 €par mois. Une bonne formule quand on est étudiant, mais pas quand on a fini ses études. Il le dit luimême: «Avec ce salaire, je ne vis pas, je survis. » Depuis janvier, il est retourné habiter chez ses parents. Et il espère… «Avec mon niveau d’études, j’aimerais bien trouver autre chose que mettre des livres sur des rayonnages. » Et il rêve d’un salaire correct, d’un appartement à lui. Xavier enrage, mais ne se plaint pas. Ses copains qui ont abandonné leurs études trafiquent. «Un autre mode de survie », dit-il. Lui, au moins, dort tranquillement la nuit. Bien sûr, « il suffirait d’une loi pour donner à nouveau aux vacataires la possibilité d’être titularisés. » En l’attendant, Xavier se consacre à l’écriture d’un roman.

   

On affirme que les travailleurs doivent être flexibles, que le contrat à durée indéterminée n’est plus le modèle de base. CDD, CNE... Quels que soient le salaire et la durée, ces contrats ne permettent pas d’accéder à un logement locatif ou à un emprunt bancaire. C’est toujours un CDI, à temps complet, qui est demandé. Ce sont pourtant bien les politiques publiques qui encouragent la flexibilité. N’est-ce pas l’État et les partenaires sociaux qui doivent protéger le citoyen lorsqu’il vend sa force de travail ? Nous ne voulons pas d’un label «  précaire de qualité-certifié solvable ». Ne faites pas de nous des sous-travailleurs !

Émilie Guillaume
27 ans,
Travailleuse précaire, Paris.