Saïd : « L’Europe ? Ici, au Grand Trou, elle est en route »

Le Grand Trou, un quartier de Vizille qui a mauvaise réputation. À cause de son nom… et de sa population à près de 80 % d’origine étrangère. Et pourtant, tous différents, « on s’y sent bien ».

Le Grand Trou. Difficile de trouver un nom plus stigmatisant. « C’est sûr, ça ferait mieux si on l’appelait le grand bleu ! », plaisante Nicole, habitante de ce quartier de Vizille, une petite ville ouvrière proche de Grenoble, depuis une vingtaine d’années. Ce nom, hérité d’une ancienne réserve d’eau destinée à la pêche, colle au lieu. « C’est le quartier des étrangers et des cas sociaux », affirme, cinglant, Fabrice, un Vizillois de souche. « Les habitants du lotissement voisin, nouvellement construit, ont peur de ceux du Grand Trou, ils disent que les enfants du quartier vont faire baisser le niveau de l’école. Or mes enfants ont grandi ici, ils s’en sont très bien sortis, je n’ai jamais eu de soucis.»

Une étiquette, c’est redoutable

Celle du Grand Trou diffuse une méfiance généralisée qui s’insinue partout et alourdit toute initiative. « Chez nous il n’y a pas de délinquance, mais il n’y a rien pour les jeunes. On n’est pas très averti des activités proposées au niveau de la mairie. » À l’isolement physique, au fond de la vallée, à la sortie de la ville le grand trou ajoute l’isolement humain. « Les gens me plaignent quand je dis que j’habite au Grand Trou, raconte un habitant, pourtant moi je m’y sens très bien. »
Cette mauvaise réputation agace ses habitants, car pour la majorité d’entre eux le quartier est d’abord un lieu tranquille et sûr, même si tout n’est pas rose tous les jours. Le Grand Trou abrite une population d’origine étrangère à 80%. « La coexistence est sans cesse à réinventer. Nous, l’Europe, il y a longtemps qu’on l’a mise en route », plaisante Saïd, un Tunisien. « Ici, la population est mélangée, c’est pas toujours facile de s’entendre, mais au moins on se respecte, les gens se connaissent et on essaie d’instaurer des règles, confirme une habitante. Le linge sèche dans la partie commune ; vous êtes prévenu si vous n’avez pas éteint vos phares, ou même si vous avez laissé votre portefeuille dans la voiture ouverte. »
Si les intérieurs sont soignés, les parties communes sont parfois une pomme de discorde. Difficile de faire comprendre qu’il faut les entretenir. Mais chacun fait des efforts. Les habitants de l’immeuble C4, par exemple, se sont réunis pour rénover leurs boîtes aux lettres et lessiver les escaliers. Le président du conseil syndical invite désormais les locataires aux assemblées de copropriété. Ou encore leur propose de créer un comité d’accueil pour expliquer les règles et les usages aux nouveaux arrivants. « L’idée est de désamorcer les conflits, d’éviter rancoeurs et non-dits ».
Des animatrices du Secours Catholique arpentent le quartier régulièrement. Depuis des années, elles mettent au service des habitants leur connaissance des institutions et du quartier pour aider les habitants à agir par eux-mêmes. Anne-Catherine vient toutes les semaines depuis cinq ans : « Chacun essaie de se débrouiller, avec ses revenus modestes, ses soucis, des emplois de plus en plus précaires. Une grande dépense d’énergie qui laisse peu de temps à l’action collective au-delà du cercle familial. » La survie, la débrouille sont des emplois à plein temps. Mais peu à peu, les choses avancent. Grâce aux animatrices, les femmes turques bénéficient de cours de français. Une fête de quartier a été organisée. Ces actions, même modestes, prises à l’initiative des habitants, tissent et retissent la convivialité du Grand Trou.

Anne-Isabelle Barthélémy

 


Analyse Marie-Agnès Fontanier* : « On ne s’en sort qu’à plusieurs »

Chacun de nous, vivant à un moment une situation difficile, éprouve le repli sur soi, un sentiment de culpabilité, de honte, de solitude. Retrouvant d’autres personnes au sein d’un groupe de partage, de convivialité ou d’action, il fait l’expérience rassurante de constater que d’autres traversent les mêmes difficultés, et ressentent les mêmes sentiments. En situation de précarité, de pauvreté, d’exclusion, chacun comprend que ce qu’il vit n’est pas le résultat d’erreurs personnelles, d’un parcours individuel, mais qu’il s’agit de mécanismes plus larges, de société.

Alors que pèse sur ces personnes en situation de pauvreté un regard indifférent, voire accusateur, le fait de se retrouver à plusieurs a tout d’abord un effet déculpabilisant. Libéré du poids de ce regard, et donc plus confiant en lui-même, chacun peut alors développer des capacités, des compétences, des talents peu exercés car niés par l’environnement depuis longtemps. On peut, au sein d’un groupe, se redécouvrir drôle, inventif, artiste, doué pour l’écoute, l’organisation,...parce que l’occasion se présente d’exercer ces qualités, et que d’autres les reconnaissent. Le climat de confiance progressivement créé - en soi, entre les uns et les autres, dans la force du groupe - permet d’agir ensemble, selon les préoccupations et intérêts communs, pour faire changer les choses dans le quotidien.

Réussir, ensemble, à organiser une fête de quartier qui en transforme un peu l’image, pour ses habitants et pour l’extérieur, ouvre d’autres pistes pour prendre part, dans les instances compétentes, à la réflexion sur l’avenir de ce quartier. Ainsi, le groupe, se renforçant avec le temps, peut analyser de l’intérieur les causes des situations difficiles vécues par ses membres, identifier les bons leviers pour les faire évoluer. Les actions menées sont efficaces puisqu’elles sont portées par les personnes mêmes victimes d’injustices, expertes de leur situation, qui se mobilisent et en mobilisent d’autres autour d’elles.

Ces personnes souffrent avant tout du sentiment de ne pas compter pour la société, de n’être pas considérées, sinon comme des assistés, elles l’expriment fortement. Or il y a un enjeu démocratique pour notre société à retisser des liens entre des groupes sociaux divers, à leur permettre de s’enrichir mutuellement et à découvrir les idées, les propositions, les initiatives de ceux qui ne sont jamais pris en compte. Nous refusons une société qui se passerait de la contribution de certains de ses membres !

*Marie-Agnès Fontanier

Responsable du réseau Animation France au Secours Catholique

 


Portraits

Crédit : Phillipe Brault

Jean-Jacques : « Il nous comprend, il est passé par la galère »
Sept ans d’armée, dix ans de rue, de petits boulots, d’alcoolisme. L’histoire pourrait s’arrêter là, pour Jean-Jacques Denis. Il est aujourd’hui animateur salarié au Secours Catholique de Grenoble. Il gère les bénévoles et organise l’accueil du public en situation de pauvreté. Christian, Rmiste en témoigne : « Il sait ce qu’on vit, il nous comprend, il est passé par là ». La confiance qu’il a reçue, Jean-Jacques la transmet à son tour. En 2003, il monte avec des personnes en difficulté, une formation à la «médiation sociale. » Les participants sont maintenant médiateurs dans les transports, les espaces verts… «La médiation, c’est faire travailler les gens ensemble : les institutions, les associations, les bénévoles, les personnes en difficulté ». Quand on lui demande ce qu’il fait pour les autres, il répond : « Moi je ne fais rien, ce sont eux qui font.»

 

Gisèle : « Il s’est passé quelque chose »
« Les gens n’y croyaient pas, se souvient Gisèle. J’ai convaincu en faisant du porte-à-porte, en expliquant que plus nous serions nombreux, plus ça aurait de chance d’aboutir. » Il aura fallu 6 mois à Gisèle pour organiser un réveillon du jour de l’an dans son quartier des Aunettes, à Fleury-Mérogis, en banlieue parisienne. « Un quartier calme, mais oublié. J’avais envie d’y lancer l’initiative. » Six mois pour convaincre les femmes de son groupe de réflexion, mis en place par le Secours Catholique, et les habitants de son quartier de s’impliquer dans le projet, pour établir un budget, récolter des aides du Conseil régional et du bailleur, prévoir les animations… Le soir du 31, la fête rassemblait 60 personnes du quartier. « Il s’est passé quelque chose qui a changé l’approche des gens. Le mélange des familles, des âges et des communautés a ouvert et valorisé les habitants et leurs relations. »

   
Je défends à quiconque de m’appeler handicapée sociale. Mis ensemble, ces deux mots ne sont que mépris. Je n’ai pas d’argent, je suis en allocation spécifique de solidarité. Mais j’agis plus que beaucoup d’ « intégrés » pour faire vivre mon quartier, pour aider les autres, pour faire vivre la démocratie… Je suis une citoyenne, pas une handicapée sociale. Vous imposez votre manière de nous voir et de nous étiqueter. Ainsi, vous faites croire que le problème vient de nous et pas de notre société. C’est assez lâche.

Renée Thominot
56 ans,
2 enfants, 2 petits-enfants