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Crédit : Phillipe Brault
 


Les Universités populaires Quart Monde

Mises en place au début des années 70 par le fondateur d’ATD Quart Monde, le père Joseph Wresinski, les Universités populaires Quart Monde rassemblent des personnes en situation d’extrême pauvreté, d’autres personnes qui, sans avoir connu la pauvreté la refuse et des intervenants.
Chaque mois, les participants reçoivent un thème et des questions auxquelles ils réfléchissent localement. Cette phase de préparation permet de libérer la parole dans la confiance, de trouver les mots pour élaborer une pensée qui sera partagée lors d’Universités régionales mensuelles.
« On parle d’Universités car les participants y élaborent un savoir nouveau. Les personnes en situation de pauvreté y sont les enseignants, elles expriment leurs expériences de la vie, leur vision de la société », explique Brigitte Jaboureck, responsable des Universités populaires parisiennes. Ces rencontres engendrent des changements personnels chez les personnes en grande précarité. « À partir du moment où l’on peut dire sa pensée, on regagne confiance, on se sent respecté et respectable, on se découvre une utilité sociale. » Mais aussi chez les autres participants qui reconsidèrent leur vision de la société à partir de ceux qui en sont exclus.
Les Universités populaires génèrent également des transformations institutionnelles. À plusieurs reprises elles se sont penchées sur des évolutions législatives, comme lors de l’élaboration de la loi contre les exclusions de 98 et, l’an dernier, pour le travail gouvernemental sur les tutelles et curatelles. Elles permettent à tous les participants d’exprimer une réflexion enracinée sur la vie et le combat quotidien de ceux qui sont confrontés à la misère.
 


Les secrets du théâtre-forum

Crédit : Phillipe Brault
La troupe NAJE s’appuie sur la formule du théâtre-forum. Imaginée au Brésil par le Théâtre de l’opprimé, la méthode propose une pédagogie en trois volets : formaliser les préoccupations des participants, retrouver la parole et reprendre confiance dans la préparation et sur scène. Les buts : décomplexer les corps dans l’espace et l’esprit dans la société, donner accès à la réflexion, permettre de formuler sa pensée, trouver les moyens de transmettre la réflexion.
«La méthode permet d’aller de l’individuel au collectif, précise Fabienne Brugel, metteur en scène de la troupe NAJE. À partir de chaque histoire, nous cherchons à discerner les phénomènes sociaux qui transparaissent, afin, à terme, de monter des propositions qui pourront être soumises à tous via le théâtre. » En effet, lors des représentations, les comédiens jouent une première fois la scène, puis un membre du public est invité à intervenir en remplaçant un comédien pour proposer une issue positive. De soi à l’autre, un modèle de sensibilisation interactive qui permet d’engendrer une réflexion collective et d’amener à des solutions nouvelles aux problèmes mis en scène.
www.naje.asso.fr
Tél. : 01 46 74 51 69


Ana : «  C’est un laboratoire dans lequel je peux m’affirmer »

Hommes et femmes, ils sont quarante venus de toute la France avec le lourd bagage de leur précarité. Sous la houlette d’une troupe théâtrale, ils mettent en scène leur propre histoire. Pour sortir du malheur et le dire au grand public.

Ce jour-là, la séance commence autour d’un café, dans une salle à Paris. Ils sont une quarantaine à avoir répondu à l’appel de la troupe NAJE (Nous n’Abandonnerons Jamais l’Espoir). L’espoir ? Ah oui, ils ont besoin de le retrouver. Il suffit de les écouter : chômage, petits boulots, rechômage pour l’un ; famille désunie, bagarres, agression pour un autre. S’ils sont venus là, c’est pour tenter de sortir du gouffre, pour se retrouver soi-même… grâce au théâtre. Ils s’apprêtent à mettre en scène leur existence même avec l’aide de comédiens professionnels et pour cela ils ont programmé une quinzaine de week-ends de préparation avant la représentation publique au théâtre de Chelles (Seine-et- Marne) le 1er juin prochain.
Pour l’heure, la séance débute par des exercices de mise en train pour se dégourdir les bras et les jambes, pour se libérer des poids qui les oppressent, pour redécouvrir le plaisir des sens : voir, écouter, toucher, se mouvoir. Ainsi, l’histoire de l’aveugle en voyage.

« Je peux hurler »

Par couple, les apprentis comédiens se déplacent dans la salle. L’un, les yeux fermés, se laisse guider par son compagnon qui lui apprend à contourner les obstacles, à marcher sans crainte, à cueillir une fleur, à boire l’eau d’une source… Voyage dans le temps et dans l’espace pour apprendre la confiance, le respect mutuel, l’imagination. Enchaînement : renaître à sa voix, ce qui n’est pas une évidence pour quarante personnes qui n’ont jamais chanté ensemble. Et pourtant, voici que par petits groupes un même son résonne… et qu’au bout d’une quinzaine de minutes, on frôle l’harmonie.
Petits exercices à l’air innocent ? Non pas, car peu à peu chacun apprend à s’exprimer par le corps tout entier et à participer à l’oeuvre commune de la troupe, tout en mesurant la nécessité de sa présence et sa responsabilité à l’égard des autres. « Ici, j’ai trouvé une place dans un groupe, on me renvoie une image positive de moi, raconte Christine. J’ai démarré à NAJE dans un état dépressif avancé, au point de ne plus pouvoir sortir de chez moi, ne plus parler, même à la boulangère ». « Moi je suis érémiste, lance Ana, le temps de la pause café. Ici, on se retrouve entre personnes en situations précaires, alors autant savoir où en est chacun. » Arrivée de Poitiers, elle s’emballe pour la méthode du théâtre-forum. « C’est un laboratoire dans lequel je peux m’affirmer, m’exprimer. D’un point de vue psychologique, c’est un endroit où je peux hurler, qui me permet de reprendre la parole. Je retrouve ici mon côté militant que j’avais perdu à cause de ma situation précaire. »
À chaque séance, un intervenant extérieur est invité. Aujourd’hui, c’est le philosophe Miguel Benasayag qui durant deux heures parle des « sans » en Amérique latine. Le débat s’instaure. Questions et réponses se succèdent, car on veut bien entendre, mais on veut surtout comprendre, aller au fond des choses. « C’est incroyable comme ça nous ouvre l’esprit, s’émerveille Ida, 38 ans, arrivée de Strasbourg. Ici, on a accès à des informations, des intervenants et des idées auxquels on n’a pas droit habituellement. » Ensuite, chacun, à partir de son expérience personnelle va illustrer les problèmes soulevés par le conférencier. Et voici de nouvelles tranches de vie qui révèlent des pans entiers de la précarité. Ida raconte les difficultés avec sa fille « qui se retrouve dans une situation que je ne peux maîtriser » ; Joëlle, alcoolique abstinente, évoque son passé qui resurgit sous la forme d’un ancien compagnon ; Marie- Christine, humiliée durant toute son enfance, qui se sent tellement plus forte depuis qu’elle s’est mise à la boxe… Les autres écoutent le flot des paroles, et recueillent – parfois – des larmes qu’on ne peut retenir. Si on pleure aujourd’hui, bientôt il faudra monter sur scène. Et alors, pas question de flancher. Pour l’heure, les histoires permettent d’alimenter et d’imaginer la trame des futures scènes que les comédiens ébauchent entre eux. Nombreux apprennent ainsi à dépasser leurs complexes et à se dépasser.
« La troupe pose un regard positif sur la vie de chacun, car il y a au bout un objectif commun, analyse Fabienne Brugel, chef d’orchestre de NAJE. Nous leur demandons de laisser dehors leurs préjugés, les petites conneries de la vie, d’admettre que le point de vue qu’on a sur la réalité peut évoluer et qu’on peut construire sa pensée en composant avec les suppositions des autres. »
« Quoiqu’il en soit, il faut rester humble, reprend-elle. Avec ce spectacle on ne va toucher que 750 spectateurs. L’important c’est le chemin qui a été parcouru avec les participants. Ce spectacle est leur aboutissement. » Ce que confirme Ana : « J’ai appris à m’intégrer dans un projet durable, et je compte bien le mener à bout…

Par Louis Guinamard

Quand je vais à l’ANPE ou ailleurs, je voudrais qu’on cesse de vouloir m’intégrer selon votre propre modèle. Je voudrais qu’on me regarde comme je suis, moi qui cherche ma voie sur d’autres chemins que les vôtres. Cessez de nous culpabiliser, de nous rabaisser, de nous imposer le modèle dominant : puisqu’il n’y a pas de travail pour tous, laissez nous inventer d’autres manières de faire partie de la société.
Véronique Bellicha
38 ans, mère célibataire de deux enfants
au RMI.