Hommes et femmes, ils sont quarante venus de toute la France avec le lourd bagage de leur
précarité. Sous la houlette d’une troupe théâtrale, ils mettent en scène leur propre histoire.
Pour sortir du malheur et le dire au grand public.
Ce jour-là, la séance
commence autour
d’un café, dans une
salle à Paris. Ils
sont une quarantaine
à avoir répondu à l’appel de
la troupe NAJE (Nous n’Abandonnerons
Jamais l’Espoir). L’espoir ? Ah oui, ils ont besoin de le
retrouver. Il suffit de les écouter :
chômage, petits boulots, rechômage
pour l’un ; famille désunie,
bagarres, agression pour un
autre. S’ils sont venus là, c’est
pour tenter de sortir du gouffre,
pour se retrouver soi-même…
grâce au théâtre. Ils s’apprêtent
à mettre en scène leur existence
même avec l’aide de comédiens
professionnels et pour cela ils ont
programmé une quinzaine de
week-ends de préparation avant
la représentation publique au
théâtre de Chelles (Seine-et-
Marne) le 1er
juin prochain.
Pour l’heure, la séance débute
par des exercices de mise en
train pour se dégourdir les bras
et les jambes, pour se libérer des
poids qui les oppressent, pour
redécouvrir le plaisir des sens :
voir, écouter, toucher, se mouvoir.
Ainsi, l’histoire de l’aveugle
en voyage.
« Je peux hurler »
Par couple, les apprentis comédiens
se déplacent dans la salle.
L’un, les yeux fermés, se laisse
guider par son compagnon qui
lui apprend à contourner les obstacles,
à marcher sans crainte, à
cueillir une fleur, à boire l’eau
d’une source… Voyage dans le
temps et dans l’espace pour
apprendre la confiance, le respect
mutuel, l’imagination.
Enchaînement : renaître à sa
voix, ce qui n’est pas une évidence
pour quarante personnes
qui n’ont jamais chanté ensemble.
Et pourtant, voici que par
petits groupes un même son
résonne… et qu’au bout d’une
quinzaine de minutes, on frôle
l’harmonie.
Petits exercices à l’air innocent ?
Non pas, car peu à peu chacun
apprend à s’exprimer par le corps
tout entier et à participer à l’oeuvre
commune de la troupe, tout
en mesurant la nécessité de sa
présence et sa responsabilité à
l’égard des autres. « Ici, j’ai trouvé
une place dans un groupe, on me
renvoie une image positive de moi,
raconte Christine. J’ai démarré à
NAJE dans un état dépressif
avancé, au point de ne plus pouvoir
sortir de chez moi, ne plus
parler, même à la boulangère ».
« Moi je suis érémiste, lance Ana,
le temps de la pause café. Ici, on
se retrouve entre personnes en
situations précaires, alors autant
savoir où en est chacun. » Arrivée
de Poitiers, elle s’emballe pour la
méthode du théâtre-forum.
« C’est un laboratoire dans lequel
je peux m’affirmer, m’exprimer.
D’un point de vue psychologique,
c’est un endroit où je peux hurler,
qui me permet de reprendre la
parole. Je retrouve ici mon côté
militant que j’avais perdu à cause
de ma situation précaire. »
À chaque séance, un intervenant
extérieur est invité. Aujourd’hui,
c’est le philosophe Miguel Benasayag
qui durant deux heures
parle des « sans » en Amérique
latine. Le débat s’instaure. Questions
et réponses se succèdent,
car on veut bien entendre, mais
on veut surtout comprendre,
aller au fond des choses. « C’est
incroyable comme ça nous ouvre
l’esprit, s’émerveille Ida, 38 ans,
arrivée de Strasbourg. Ici, on a
accès à des informations, des
intervenants et des idées auxquels
on n’a pas droit habituellement. »
Ensuite, chacun, à partir de son
expérience personnelle va illustrer
les problèmes soulevés par
le conférencier. Et voici de nouvelles
tranches de vie qui révèlent
des pans entiers de la précarité.
Ida raconte les difficultés
avec sa fille « qui se retrouve dans
une situation que je ne peux maîtriser » ; Joëlle, alcoolique abstinente,
évoque son passé qui
resurgit sous la forme d’un
ancien compagnon ; Marie-
Christine, humiliée durant toute
son enfance, qui se sent tellement
plus forte depuis qu’elle
s’est mise à la boxe… Les autres
écoutent le flot des paroles, et
recueillent – parfois – des larmes
qu’on ne peut retenir. Si on
pleure aujourd’hui, bientôt il
faudra monter sur scène. Et
alors, pas question de flancher.
Pour l’heure, les histoires permettent
d’alimenter et d’imaginer
la trame des futures scènes
que les comédiens ébauchent
entre eux. Nombreux apprennent
ainsi à dépasser leurs complexes
et à se dépasser.
« La troupe pose un regard positif
sur la vie de chacun, car il y a au
bout un objectif commun, analyse
Fabienne Brugel, chef d’orchestre
de NAJE. Nous leur demandons
de laisser dehors leurs préjugés,
les petites conneries de la vie,
d’admettre que le point de vue
qu’on a sur la réalité peut évoluer
et qu’on peut construire sa pensée
en composant avec les suppositions
des autres. »
« Quoiqu’il en soit, il faut rester
humble, reprend-elle. Avec ce spectacle
on ne va toucher que 750 spectateurs.
L’important c’est le chemin
qui a été parcouru avec les participants.
Ce spectacle est leur aboutissement. » Ce que confirme
Ana : « J’ai appris à m’intégrer
dans un projet durable, et je
compte bien le mener à bout…
Par Louis Guinamard |