À Angers, des étudiants à la rencontre des sans-abri

Publié le 30/12/2019
Maine-et-Loire
À Angers, des étudiants à la rencontre des sans-abri
 

Trois fois par semaine à Angers, des étudiants vont à la rencontre des personnes sans-abri lors de « tournées de rue » organisées par le Secours Catholique. Récit d’une soirée à leurs côtés, au contact d’Olivier, Yann, Jean-Baptiste, Joao et tous ceux qui allaient, cette nuit encore, dormir dehors.

« Voulez-vous une soupe aux champignons ou aux oignons ? Les deux ? » Olivier, dit « 26 secondes » parce qu’il est souvent agité, s’accroupit sur le bout de trottoir qui l’accueille ce soir-là, devant une supérette du centre d’Angers, pour se concocter un potage personnalisé à partir des sachets que lui tend Louise-Anaïs, bénévole de 18 ans.

L’étudiante en première année d’école d’infirmière sort de son sac à dos un Thermos d’eau chaude. Elle est aidée de Louis et Samuel, étudiants eux aussi. Un pas derrière se tient Mathieu, le « garant » de cette tournée de rue, qui compte trois ans d’expérience dans le domaine, et quelques années de plus.

Il connaît bien « 26 secondes », pour le croiser souvent. Ce soir, il le trouve « plutôt causant », même s’il n’est pas toujours facile à comprendre. « C’est rare qu’il accepte de prendre une soupe » ajoute-t-il.

Les boissons proposées par les bénévoles sont un prétexte, même si elles réchauffent quelques instants cette soirée d’hiver. L’essentiel est le contact noué avec les hommes et les femmes que la petite équipe croise entre 19h et 21h, et qui poursuivront leur nuit sur le pavé, dans un parking, un sous-sol ou un squat.

 

Pour les personnes, c’est important de recevoir un peu de chaleur humaine.

Louise Anaïs, étudiante

C’est le cas de Yann, 43 ans, que le groupe rencontre aux côtés d’Olivier. Le squat dans lequel il vivait a été vidé, il vient d’en trouver un autre. « Ils m’ont confisqué mes affaires ! », peste-t-il. Mathieu lui propose de passer à la halte de jour du Secours Catholique pour récupérer des vêtements et d’autres choses dont il aurait besoin.

« Ouais, ouais », répond Yann, l’esprit ailleurs. L’homme est remonté. Tout y passe : les réseaux sociaux, l’interdiction de fumer dans les bars, la fin des cabines téléphoniques – « et nous, comment on fait sans téléphone portable ? » – le règne « du business et du fric ».

Yann survit à la marge depuis plusieurs années, empli de colère. « Pour les personnes, c’est important de recevoir un peu de chaleur humaine, estime Louise-Anaïs. Yann exprime très bien le fait que les gens sont sur leurs portables, dans leur bulle. Je pense que ça lui fait du bien de discuter. Et moi, je me sens plus humaine et plus chrétienne ».

 

Le groupe poursuit en direction des abords de la gare, certain d’y saluer des têtes connues. Autour d’un banc, plusieurs hommes se tiennent compagnie. Des fidèles du lieu, mais pas que.

Le jeune Samuel fait la connaissance de Jean-Baptiste, qui confie être à la rue depuis deux mois seulement. « J’étais locataire depuis neuf ans, avec un ami. Le propriétaire a décidé de vendre, alors l’agence immobilière nous a demandé de partir au 15 octobre », raconte-t-il.

 

Ces jeunes donnent de leur temps, font l’effort de venir à notre rencontre. On rigole. Ça fait du bien.

Jean-Baptiste, sans-abri

Bénéficiaires du RSA, sans garants, les deux hommes ne trouvent pas de nouvelle location. « On s’est adressé aux assistantes sociales du CCAS. Notre dossier n’est pas le plus prioritaire : on est des hommes, célibataires, sans enfants… », poursuit Jean-Baptiste, lucide.

Il passe ses nuits dans un minuscule local d’immeuble dont il a récupéré la clé. Il le rejoint vers 21h, uniquement pour dormir, et le quitte à l’aube, avant que les résidents partent au travail. Lui qui n’a « jamais connu la rue » avoue avoir « appris beaucoup de choses en deux mois ». « C’est une période, relativise-t-il. Une mauvaise période quoi… Mais la vie est longue. Je vais me retrouver un petit truc… ».

La visite de Samuel et de ses camarades est pour lui « comme une soupape de sécurité ». « Les jeunes qui viennent nous voir sont des gens « normaux », explique-t-il. On peut discuter de choses et d’autres. Sinon, dans la rue, on rencontre beaucoup de personnes qui ont des problèmes psychiatriques, avec qui il est difficile d’avoir des conversations cohérentes. Ces jeunes donnent de leur temps, font l’effort de venir à notre rencontre. On rigole. Ça fait du bien ».

très malade

Pendant que Samuel et Jean-Baptiste conversaient, Louise-Anaïs et Louis ont nourri les échanges avec le reste du groupe, dont Joao, qu’ils ont déjà rencontré lors de tournées précédentes. L’homme dort dans un parking souterrain, avec sa compagne.

« On part le matin, viré par les policiers, et puis on revient une heure après se réinstaller », raconte-t-il. Son amie est très malade, elle dort quasiment en continu. « Moi je dors très peu, car je dois la protéger, mais je commence à être usé », soupire Joao.

 

Le groupe de bénévoles est alerté par la démarche d’un jeune homme qui erre, hagard, le pantalon déchiré, une blessure à l’arcade sourcillière et du sang séché sur les lèvres. Il dit s’appeler Scottie.

Mathieu n’est pas tranquille : il décide d’appeler le 115 pour signaler le garçon. Son appel est mis en attente. Le bénévole reste en ligne, et invite à poursuivre la tournée. « On reviendra voir Scottie toute à l’heure, et s’il le faut, on appellera les pompiers ».

 

On a une bonne nouvelle. On va avoir un appart à Cholet, avant Noël.

Magalie, en couple avec Jérôme

Dans un parking non loin de la gare, le groupe va à la rencontre de deux hommes et une femme. L’un, dit « Moineau », est couché sous un tas de couvertures. « Il n’a rien bu aujourd’hui, mais il est malade », assure Magalie, la femme, en couple avec Jérôme, qui mange un sandwich, assis dans le fauteuil roulant qui appartient à « Moineau ». Les jeunes bénévoles n’insistent pas : il faut laisser dormir « Moineau », qui pourrait avoir une réaction brutale s’il se réveillait en sursaut.

« On a une bonne nouvelle, annonce tout à trac Magalie. On va avoir un appart à Cholet, avant Noël. » Alors que le groupe salue et reprend la tournée, Mathieu explique que le couple avait un appartement encore récemment, mais l’a perdu en raison de loyers impayés. Magalie souffre d’addictions, leurs enfants ont été placés.

Dans le sous-sol d’un autre parking, Meriem, la compagne de Joao, dort sur son emplacement de fortune. Louise-Anaïs dépose discrètement un gobelet et un sachet de café avec du sucre non loin d’elle. Puis le groupe s’éclipse.

 

Entretemps, le Samu social a décroché, et Mathieu a signalé Scottie. Le groupe retourne à ses côtés, devant la gare. Le garçon dit avoir 18 ans, avoir fumé du crack et être à la rue « depuis 40 mois ». Les jeunes bénévoles s’accroupissent à sa hauteur, tentent de le rassurer.

Scottie raconte avoir été agressé par des hommes à la gare Montparnasse. Un récit qui n’est sans doute pas la vérité. Deux médecins du Samu Social arrivent, et prennent le relais. Ils connaissent Scottie, qui devrait, à cette heure, se trouver dans une famille d’accueil en Mayenne.

calligraphie arabe

Fin d’une tournée riche en émotions, « vivante » souligne Louise Anaïs. Le groupe rejoint son local de départ. Sont consignés dans un grand cahier les différents lieux visités et personnes rencontrées. Une trace précieuse pour les participants à la prochaine tournée, dans deux jours.

Louise-Anaïs conserve un petit souvenir de la soirée, « trop stylé » : un dessin de la main d’Amar, un Irakien, qui ne parle ni français ni anglais. Il a écrit en calligraphie arabe quelque chose comme « Dieu est amour ».

 
Clarisse Briot
Crédits photos : ©Vincent Boisot/ Secours Catholique
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