Alep : le dilemme des chrétiens

Publié le 23/04/2015
 

La progression de groupes djihadistes vers la ville et les récents tirs de roquette visant spécifiquement les quartiers à majorité chrétienne accentuent le sentiment d’insécurité et d’abandon des chrétiens d’Alep. La tentation du départ est de plus en plus vive. Caritas Alep poursuit toujours sa mission, mais jusqu’à quand ?

« Verrouillez les portes des armements et des munitions, arrêtez la fourniture des instruments de mort ! Nous sommes fatigués ! (…) Assez de désolation, assez de destruction ! Assez d’être un laboratoire d’armes de guerre dévastatrices ! Nous sommes fatigués ! »



Le 13 avril, les évêques d’Alep exprimaient dans un texte commun leur désespoir face à une situation déjà désastreuse et qui ne cesse de se dégrader dans la deuxième ville du pays devenue l’une des principales lignes de front de la guerre. Le centre-ville est coupé en deux : les quartiers de l’ouest sont contrôlés par le régime, tandis que ceux de l’est sont tenus par les rebelles. 



Depuis juillet 2012, la partie est d’Alep est le théâtre de violents combats et la cible de bombardements intensifs de l’armée. Le dimanche 12 avril, un raid de l’aviation syrienne y a touché une école, causant la mort de cinq enfants, de trois enseignantes et d’un homme.

Tirs de roquettes

Jusqu’à présent les quartiers de l’ouest n’avaient essuyés que des tirs de mortiers sporadiques. Mais depuis bientôt deux semaines, ils sont frappés par des salves de roquettes tirées par les rebelles. Des quartiers à majorité chrétienne, dont celui de Souleimaniyeh, sont spécifiquement visés, ce qui est nouveau. Des immeubles et des édifices religieux ont été partiellement ou complètement détruits.

Le 7 avril, un collaborateur de Caritas Syrie a été tué par une roquette qui a détruit sa maison, située dans le quartier des cathédrales gréco-catholique, arménienne et maronite. Trois jours plus tard, ce sont deux jeunes hommes de 17 et 21 ans, animateurs salésiens, et leur mère qui ont péri suite à la chute d’une roquette sur leur maison. On ne connaît pas exactement le nombre total des victimes.



« Nous n’avions jamais vu ni entendu pareille destruction auparavant ! » s’exclament les évêques dans leur texte. Ils évoquent « des dizaines de martyrs de toutes les religions et doctrines, des hommes blessés, des femmes, des enfants et des vieillards ».

Partir ou rester ?



Rester pour conserver la diversité culturelle et confessionnelle de la ville et la présence millénaire des chrétiens, ou partir face à la menace. C’est le dilemme qui anime la population chrétienne, tout comme les autres minorités. Sur les 150 000 chrétiens que comptait la ville avant le début du conflit (sur une population de 2,5 millions d’habitants), au moins la moitié serait déjà partie.



« Je demande à mes prêtres de rester, raconte Mgr Jeanbart, archevêque grec melkite d’Alep sur le site de l’Oeuvre d’Orient. Nous avons le devoir de rester (...) Il ne faut pas avoir peur (...) À mes fidèles j’essaye d’insuffler de l’espérance. »



« Sur place, beaucoup de chrétiens me disent aujourd’hui  : “Il faudrait être fou pour rester ici” », rapportait la semaine dernière Mgr Audo, président de Caritas Syrie et évêque catholique d’Alep, lors d’une réunion Caritas à Beyrouth.



« Les chrétiens n’ont jamais voulu se victimiser dans ce conflit, mais aujourd’hui, ils se sentent de plus en plus visés », a-t-il poursuivi. Beaucoup ont du mal à faire confiance au régime de Bachar Al-Assad. Certains même, se sentent utilisés par le pouvoir en place, conscients que le sort des minorités est, pour ce dernier, un outil stratégique pour faire pression sur la communauté internationale. Dans tous les cas, les chrétiens ont le sentiment d’être abandonnés de toutes parts.



Cité par la journaliste américaine Alison Meuse, un chrétien rescapé de l’attaque en février de son village par un groupe djihadiste, dans le nord est du pays, était sans illusion : « Le régime veut être perçu par le reste du monde comme le protecteur des minorités. Mais il est spectateur. » 



La peur des djihadistes

La perspective d’une prise d’Alep par les djihadistes accentue le sentiment d’insécurité. « Les gens ont vu l’exemple d’une autre ville du nord-ouest de la Syrie, Idleb, qui a été complètement envahie par les djihadistes, explique le frère Georges Sabé, de la communauté des frères maristes d’Alep. (Ils) ont peur que ce soit d’un moment à l’autre une invasion totale avec tout ce qui pourrait arriver comme conséquences. On a dans notre arrière-pensée les images de Mossoul (en Irak). »


Malgré tout, l’équipe de Caritas Syrie poursuit pour le moment - mais jusqu’à quand ? - ses différentes missions d’aide à l’accès aux soins, à l’alimentation, au logement et à l’éducation pour tous, quelle que soit la confession.

Mais les attaques ciblées de groupes rebelles contre les quartiers chrétiens a créé du ressentiment. Mgr Audo constate un repli identitaire au sein de sa communauté : « C’est de plus en plus difficile de faire comprendre aux chrétiens pourquoi nous, Caritas, dont l’action est basée sur la charité chrétienne d’aider les plus vulnérables, continuons à aider les musulmans. »

Du côté des salariés et bénévoles, « l’élan et la motivation ne sont plus les mêmes », regrette-t-il. Comme la plupart de leurs coreligionnaires, « ils veulent partir dès que cela sera possible ». 



 

Benjamin Sèze
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
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