Birmanie : Paul, un prêtre au coeur du conflit kachin

Publié le 23/01/2017
Bhamo
Birmanie : Paul, un prêtre au coeur du conflit kachin
 

Depuis novembre, les affrontements entre l'armée nationale et l'Armée d'indépendance kachin ont repris au nord du Myanmar, provoquant la mort de dizaines de personnes et le déplacement de milliers d'autres. Au coeur de ce conflit, un prêtre se bat pour que le peuple kachin ne perde pas son âme.

« Les Kachins sont des êtres simples, durs à la tâche et spirituellement forts. Ils vivent dans la jungle. Ils aiment la montagne, les rivières. Ils vivent avec la nature qui les nourrit. Les Kachins font partie de moi. Je les aime », dit en bon anglais le père Paul.

Attablé devant un thé chaud, sur le balcon de son presbytère, il parle en regardant la lumière du jour décliner sur les murs blancs de sa grande église, dressée seule, à quelques mètres de lui.

La paroisse du père Paul se situe dans un modeste quartier de la périphérie de Bhamo, deuxième ville de cet État Kachin pris en tenailles au nord du Myanmar entre la Chine et l’Inde.

La guerre

Le père Paul voit le jour en 1975, à Bhamo, sous le nom de Awng Dang. Il grandit avec la guerre. Depuis l’indépendance, en 1947, et surtout depuis la prise du pouvoir par les militaires dans les années 1960, l’État kachin est secoué par un conflit qui oppose le peuple kachin, majoritairement chrétien, au pouvoir central birman, essentiellement bouddhiste.

L’armée nationale, la Tatmadaw, chasse les Kachins de leurs villages pour s’accaparer leurs terres dont le sous-sol regorge de richesses. Principalement de l’or et du jade dont les Chinois sont friands. La guerre rend opaques tous les trafics et toutes les corruptions, enrichissant les uns en écrasant les autres.

Awng Dang est issue d’une famille traditionnelle et simple. Il est bon élève à l’école primaire, puis secondaire. À la fin de son adolescence, le jeune homme part gagner sa vie, comme le font la plupart des garçons de son âge. Il conduit des bateaux sur l’Irrawady, le grand fleuve birman.
 

Je n’avais qu’une idée en tête : aider ses jeunes à avoir une vie digne


Puis comme beaucoup d’autres, il est attiré par les mines de jade. Là, il découvre un travail de forçat, mal payé, dangereux, et la descente aux enfers d’une jeunesse avilie.

« C’était déplorable. Je n’avais qu’une idée en tête : améliorer les conditions de vie de ces jeunes, aider ses jeunes à avoir une vie digne, dit-il. Dans ces zones désolées, seul un prêtre est capable d’aider les plus pauvres. J'ai voulu être prêtre. »

Le fléau de la drogue

Alors, Awng Dang étudie et parvient en quelques années à devenir père Paul, attaché au diocèse de Bhamo. Très impliqué dans les sacrements et les prêches, il vit avec les pauvres de son quartier, prie avec eux, visite les malades et les misérables, mais n’oublie pas son objectif :

« Pour et avec les jeunes, j’organisais des formations de développement personnel et de leaders. Il fallait les accompagner, leur parler. Les jeunes ici sont devenus très vulnérables à la drogue. » Le moindre éclat de jade trouvé est aussitôt échangé contre un opiacée qui fera oublier quelques heures la fatigue du corps et de l’esprit, tandis que les trafiquants prospèrent.

Pour sauver ceux qui peuvent encore l’être, le père Paul ouvre, en 2004, un centre d’apprentissage où on apprend le métier de charpentier, de mécanicien ou de couturier. C’est aussi un centre d’accompagnement psychologique et spirituel. « Il fallait empêcher ces enfants de perdre leur esprit », dit-il.

 

Son centre est un succès. Les élèves lui vouent un respect admiratif. Ils ne sont jamais tant heureux quand le père Paul joue au football avec eux.

Rayonnant d’une énergie tranquille, le visage du père respire l’amitié. Il s’adresse à tous d’une voix paisible, égale, toujours prête à céder au rire car il ne manque pas d’humour et il n’aime rien tant que partager sa joie de vivre.

Pour autant, le sérieux avec lequel il gère son centre et sa paroisse amène sa hiérarchie à lui confier en 2006 la direction de Karuna Bhamo, la Caritas diocésaine. « Je n’avais ni temps ni argent, se souvient-il. Il me fallait trouver des fonds, monter des programmes et embaucher du personnel qualifié. »

En 2009, le Secours Catholique s'engage auprès du père Paul et finance deux programmes de Karuna Bhamo. Il le soutiendra également deux ans plus tard, lorsque le conflit se réactive.

camps de déplacés

En effet, en 2011, un cessez-le-feu de plusieurs années est rompu. Des milliers de déplacés fuient les combats sans savoir où aller, certains fuient en Chine.

« C’était le chaos, indique le père Paul. Les routes étaient bloquées. Il y avait des mines sous les chaussées et les bas-côtés. J’ai alors embauché au fur et à mesure que nous montions des camps de déplacés. Nous allions en même temps à la rencontre de ceux cachés dans la jungle. Pour atteindre certaines zones inaccessibles par la route, je suis passé par la Chine et j’ai fait transiter des secours par la jungle. »

Au début, le terrain de la paroisse accueille 1 000 déplacés. Puis, Karuna va gérer sept camps en assurant les abris,  la sécurité, la nourriture, les vêtements et la santé.

« Ils avaient fui dans la précipitation, ils sont arrivés sans rien. Nous avons trouvé les terrains, distribué le matériel de construction et chaque famille a construit son abri. Des abris pas très conformes aux standards humanitaires, mais nous avons paré au plus pressé. »

 

Quand la guerre a repris, « il n’y avait aucune ONG sur place. Nous avons été les seuls pendant un an à aider les déplacés. Notre tâche a été possible grâce au respect que porte à Karuna les deux belligérants ».

Le père Paul n’hésite pas à prendre sa voiture et passer les lignes de front pour sauver une famille. Dans ce cas-là, il quitte ses habits de ville (qui ne le distinguent pas de ses paroissiens) et passe sa longue aube immaculée, son gilet pare-balle personnel.
 

Nous avons été les seuls pendant un an à aider les déplacés.


Au plus près du danger, le père Paul a poursuivi ses missions et jonglé avec ses fonctions pendant plusieurs années. Pour reprendre des forces physiques, en 2013, il se ménage une année de pause qu’il consacre à l’étude de la politique économique et du développement social, à Dublin.

Cette année aboutira à une thèse intitulée Le rôle des organisations confessionnelles dans le processus de démocratisation au Myanmar.

 

En 2014, il rentre à Bhamo avec un anglais académique et un regard nouveau sur son peuple. Il voit l’assistanat des camps rendre les enfants indociles et les parents perdre leur autorité. L’oisiveté engendre les dérives et la violence.

Le conflit s’est à nouveau calmé. Il incite les déplacés à retourner vivre dans la jungle, à redevenir autonome. Le père Paul ne veut pas que son peuple perde son âme.

« Notre culture est belle, raconte-t-il. Nous avons des costumes traditionnels très attractifs, connus dans tout le pays. Nos danses aussi sont magnifiques. L’une d’entre elles consiste à placer le plus vieux de nos chefs au centre de la danse, à le rejoindre et à tourner autour de lui. Des milliers et des milliers peuvent ainsi danser et tourner ensemble, reliés à leur chef. Cela nous rend forts et fiers. Et puis il y a le sabre que nous portons dès l’âge de trois ans. C’est une arme qui nous protège et c’est aussi un outil pour vivre dans la jungle. »

Processus de paix et redoublement des violences

Quelques mois avant le début des pourparlers de paix entre le gouvernement et les diverses armées rebelles qui devraient se dérouler en février 2017, le père Paul a cédé la direction de Karuna et ses programmes de sortie des camps.

Il n’imaginait pas qu’à l'approche du processus la paix, la guerre redoublerait de férocité. Depuis le mois de novembre dernier, les affrontements entre l'armée nationale et l'Armée d'indépendance kachin ont repris, provoquant la mort de dizaines de personnes et le déplacement de milliers d'autres.

 

Pour aller plus loin lire notre dossier « Birmanie : protéger les minorités »

Jacques Duffaut
© Xavier Schwebel/Secours Catholique
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