Calais : après le démantèlement, la mobilisation

Publié le 27/06/2014
Calais
 

Un mois après le démantèlement de trois campements de migrants à Calais, la situation est toujours dramatique pour les quelque 700 personnes venues chercher un avenir meilleur dans cette ville portuaire située à quelques kilomètres seulement des côtes anglaises. Sur place, les bénévoles du Secours Catholique n’ont de cesse de parer aux urgences quotidiennes.

« J’habite à Calais. » La phrase que recopie la poignée d’élèves de ce cours de français ne manque pas d’ironie. Jumadin en a bien conscience, lui qui se fait chasser de tous les points de chute où il plante sa tente depuis qu’il a posé le pied ici.

Le jeune homme – 21 ans et l’air d’en avoir dix de plus – survit à Calais depuis trois mois. À 18 ans, il a quitté sa famille et son pays, l’Afghanistan, et traversé l’Europe à pied – un périple éreintant qui a duré trois ans. Son rêve d’Angleterre est « toujours dans son cœur », mais la raison lui a dicté de demander l’asile en France. Devant la difficulté à rejoindre la terre tant convoitée, il s’est résigné à troquer ses quelques mots d’anglais contre leurs équivalents français. Il en connaît déjà quelques-uns, comme « dégage », qu’il répète en mimant ce qu’on lui a sans doute signifié plus d’une fois.

Syrie, Erythrée, Soudan, Afghanistan, Irak… Ils sont 700 migrants, comme lui, à avoir fui leur pays ravagé par la guerre et vu en Calais le point de départ vers un nouvel avenir… avant de déchanter.

Dernière expulsion en date, le 28 mai, il y a un mois tout juste. Les trois campements de la ville, où ils s’entassaient à plusieurs sous des tentes en mauvais état, ont été démantelés sur instruction du préfet du Pas-de-Calais. Objectif affiché : enrayer l’épidémie de gale qui s’y était développée.

Repliés sur un terrain vague

Quelques heures après le démantèlement, les migrants se sont repliés à une dizaine de mètres seulement du plus gros campement évacué. En plein centre-ville, ils ont “élu domicile” sur un grand terrain vague qui servait depuis plusieurs années de lieu de distribution des repas par les associations.

Le préfet a donné son aval à cette nouvelle installation, avant d’assurer la semaine dernière que ceux qui accepteraient de demander l’asile en France verraient leur dossier traité en urgence par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), promettant par ailleurs des hébergements à chacun.

Une annonce destinée à jeter de la poudre aux yeux, selon les militants associatifs. « En réalité, seule une minorité de migrants est réellement informée de cette possibilité, et puis qui va les accompagner dans ces démarches complexes et coûteuses ? Cela prend du temps, et au Secours Catholique, nous refusons de bâcler ce travail », explique Héloïse, stagiaire à l’association depuis six mois.

10 ans auprès des migrants

Désorientées, des dizaines de personnes viennent chaque jour demander de l’aide au centre d’accueil des migrants du Secours Catholique. L’association, présente auprès d’eux depuis dix ans, est connue de tous ici.

Courant d’une pièce à l’autre, Jacky et Mariam, salariés du Secours Catholique, distribuent des « bonjour » et des renseignements dans toutes les langues, sans cesse à l’affût d’informations en provenance de la préfecture ou des services de logement.

Infatigables défenseurs de ces migrants perdus dans une impasse géographique et juridique, ils prennent en note les histoires de chacun, ces fragments de vie qui permettront de constituer un dossier de demande d’asile et d’obtenir, peut-être, le sésame qui délivre des tourments de la clandestinité.

Dans la salle d’alphabétisation du centre, le calme contraste avec l’effervescence alentour. Ils sont une dizaine de jeunes hommes, principalement des Afghans, comme Jumadin, à se frotter aux pièges et rugosités de la langue française. « Il y a un peu plus de demandeurs d’asile qu’il n’y en avait avant, donc plus d’élèves motivés pour apprendre le français », constate Michel, leur professeur du jour. Cet architecte à la voix éraillée assure bénévolement, chaque lundi, des cours d’alphabétisation. « Plus je les connais, plus je me rends compte de leurs qualités humaines. Pourtant, leurs conditions de vie sont terrifiantes. »

Et la situation a encore empiré ces derniers jours. Dans le lieu de distribution – surnommé Salam – où les migrants se sont installés après le démantèlement, des dizaines et des dizaines de tentes ont poussé au milieu des ordures. « C’est la cour des miracles, lâche Joël, bénévole au Secours Catholique depuis un an et demi. Cela fait 15 ans que je suis engagé auprès des migrants et je n’ai jamais vu ça. »

« Un éternel recommencement »

« Nous vivons comme des animaux, ce n’est pas une vie ici, regardez par vous-mêmes, s’exclame dans un bon anglais un jeune étudiant syrien dont l’école d’ingénieur a été détruite par les bombes. La France ne veut pas de nous, alors pourquoi elle ne nous laisse pas aller en Angleterre ? C’est notre rêve, et on se battra pour le réaliser. On n’a pas le choix. » « Je veux pouvoir étudier en Angleterre. Ici il n’y a rien pour nous », appuie Samuel, un Erythréen de 18 ans au visage enfantin.

« En Angleterre, c’est plus facile de trouver un travail au noir. Ils ont tous l’exemple d’amis ou de connaissances qui s’en sortent là-bas », explique en français un Afghan membre de l’association de défense des réfugiés l’Auberge des migrants.

Sur les 700 personnes en attente dans ce camp de fortune, seule une quarantaine – difficile de connaître le nombre exact – a fait une demande d’asile en France. 35 ont entamé une grève de la faim le 10 juin. « Nous ne sommes pas des criminels, on demande seulement un statut légal. On ira jusqu’au bout », prévient en afghan un homme à l’air anémique mais au regard déterminé.

Migrants et militants, tous s’attendent dans les jours qui viennent au démantèlement de Salam. Tous savent qu’il faudra alors, encore, “reconstruire” ailleurs. C’est, comme le dit Michel dans un soupir, « un éternel recommencement ».

Marina Bellot
Crédits photos: © Lionel Charrier-Myop/Secours Catholique
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