Dans la nouvelle

Calais : immersion dans la « jungle »

Publié le 01/08/2015
Pas-de-Calais
 

« Soudanais ? - Non Libyen. - Ah, pardon. - Ce n’est pas grave. » Longue barbichette et bonnet rasta enfoncé sur la tête, Amjaad sourit de la méprise de son interlocuteur. Après tout, ce n’est pas évident. Les Libyens sont plutôt rares parmi les 2000 à 2500 exilés installés en cette fin juillet dans la « nouvelle jungle », ouverte depuis début avril, à Calais. Ce sont principalement des Soudanais, des Afghans, des Syriens et des Erythréens, regroupés dans ce bidonville toléré par les pouvoirs publics, une première depuis la fermeture définitive du centre de Sangatte, en 2002.

Le terrain sableux, parsemé d’une végétation buissonnante, est une ancienne décharge sauvage située à sept kilomètres du centre-ville. Le « bout du monde » lorsque la plupart des résidants n’ont d’autre moyen de se déplacer que la marche à pied. Se rendre à un rendez-vous chez le médecin, à une distribution de vêtements, au Leader Price, à la sous-préfecture... devient une véritable expédition.

« C’était à prendre ou à laisser, regrette Vincent de Coninck, chargé de mission « Migrants » du Secours Catholique à Calais. Il y a eu débat avec les migrants et au sein des associations. Ghettoïser les exilés à la périphérie ne nous semblait pas être une bonne solution. En même temps, nous militions depuis des années pour obtenir un camp toléré. Nous avons demandé plusieurs lieux pour éviter un trop grand regroupement de personnes au même endroit, qui peut être source de tensions. Mais les autorités ont refusé cette option, sous menace d’expulsions. »

Un vent fort soulève des nuages de sable et de poussière, gonfle les nombreuses petites tentes igloo bleues disséminées ça et là, et fait claquer les grandes bâches noires des abris en bois bâtis un peu partout entre les dunes. On a l’impression qu’une rafale plus puissante que les autres pourrait tout emporter. Mais ça tient.

À quelques centaines de mètres, on aperçoit sur la rocade, en contre-haut, les voitures chargées de bagages et de vélos de vacanciers en route vers le sud. La voie est protégée par des barrières grillagées hautes de quatre mètres et coiffées de fils barbelés. L’installation, récente, a été financée en partie par l’Angleterre.

 

« Je vais pouvoir décorer ma chambre »

Accroupi, un marteau à la main, Amjaad porte une touche finale à la charpente d’un futur bâtiment qui devrait s’élever ici-même, dans ce lieu de passage situé à quelques dizaines de mètres de la clinique mobile de Médecins du Monde. « Amjaad, c’est le bâtisseur du bidonville, assure Jérémie, un jeune Calaisien qui vient régulièrement sur le camp prêter main forte. Avec lui, on a construit plus d’une centaine de baraques. »

Des kits « bois », « bâches » et « couvertures » - pour l’isolation intérieure - sont distribués aux migrants par l’équipe Urgences du Secours Catholique. Pour le reste, « on s’est vite rendu compte que la plupart étaient très compétents, raconte Pierre Gobled, responsable de cette équipe de bénévoles. On vient jeter une coup d’œil et donner quelques conseils, mais ils savent faire. » Il poursuit : « Parfois, quand ils ont fini, ils nous montrent ce qu’ils ont construit. Ils en sont fiers. »

Le plus bel édifice est sans doute cette église dont le clocher culmine à plus de cinq mètres, érigée par des Érythréens, non loin des épiceries et restaurants afghans.

 

Le fait que le camp soit toléré par les pouvoirs publics n’est pas anodin. « Pendant des années, les migrants ont monté des abris de fortune qui pouvaient à tout moment être détruits par la police, rappelle Mariam Guerey, animatrice au Secours catholique à Calais. Aujourd’hui, malgré la dureté des conditions, lorsque tu n’es plus à errer sans savoir où tu vas dormir, ça change tout. »

Elle raconte une anecdote : « La semaine dernière, j’étais en voiture avec un jeune exilé. J’ai vu qu’il regardait une petite plante que j’avais prévu de ramener chez moi. Je lui ai demandé : “Tu la veux ?” Il m’a répondu : “Oui, je vais pouvoir décorer ma chambre”. » Elle éclate de rire. « C’est nouveau ça ! Comme lorsqu’ils nous invitent à prendre le thé ou des repas ! »

 

Le Conseil des exilés

En face d’Amjaad, Yasser, un charpentier égyptien, termine de creuser l’un des quatre trous où seront plantés les piquets destinés à porter la structure. Autour d’eux, trois Soudanais se positionnent déjà, prêts à soulever la charpente. De passage, Vincent de Coninck se joint à eux. « Ici, ce sera un lieu de rencontre entre migrants et associations », explique-t-il.

À quelques mètres, un grand chapiteau était initialement prévu à cet effet. « Voice of refugees », peut-on encore lire inscrit en grandes lettres bleues sur la toile en plastique blanche. Mais un groupe de Syriens, en mal d’abris, a investi le lieu. « Cette fois-ci, on va mettre une porte et bien identifier l’endroit comme une salle de réunion  », précise Vincent.

Chaque vendredi après-midi, les représentants des différentes associations et ceux des multiples groupes qui composent le bidonville s’y retrouveront pour faire un point. Le but : pérenniser, dans le cadre d’un Conseil des exilés, un travail de collaboration entamé voilà déjà plusieurs mois, avant la création du camp actuel.

« On avait remarqué, dans le cadre de micro-projets montés avec des migrants, que lorsqu’on part de demandes qui sont les leurs et qu’on prend le temps de préparer avec eux, on arrive à de belles choses. L’idée n’est pas tant de faire “avec eux” mais de faire “en partant d’eux” », explique Vincent. Souriant, malgré la fatigue qui se lit sur son visage, il ajoute : « Cela demande du temps et de la pédagogie. »

 

Il faut recruter des représentants. « Essayer de discerner dans chaque groupe de vie qui est le leader tout en s’assurant que ce n’est pas un passeur. » Convaincre de l’intérêt de ces réunions. « C’est vraiment lorsqu’on a obtenu des autorités que soient installés des points d’eau, des bennes à ordures et de l’électricité, que les migrants ont perçu le réel intérêt de tout le boulot que nous faisions ensemble  », se souvient Vincent. Le lancement de l’opération d’Urgence a également joué. « Enfin, on avait du concret à leur proposer. »

L’idée de ces réunions est aussi d’aborder les questions politiques, telles que les Accords de Dublin et la Demande d’asile, pour faire remonter la parole des exilés. « Mais c’est compliqué pour eux, là encore, d’y voir un intérêt quand on leur dit que cela va mettre des années à changer. » Enfin, il faut s’assurer que ce qui s’est dit pendant la réunion soit bien diffusé.

Vincent évoque les autres contraintes, multiples : la barrière de la langue qui nécessite la présence de traducteurs ; les conditions de vie des migrants, qui s’apparentent plus à de la survie ; le turn over important sur le camp – « Nous avions notamment deux Afghans et un Pakistanais très bien, mais ils sont passés en Angleterre, il faut donc à chaque fois tout recommencer  » ; et la difficulté à atteindre certaines communautés : « Les Éthiopiens et les Syriens, par exemple, sont pour la plupart focalisés sur la traversée. Ils voient moins l’intérêt de s’investir sur le camp. On constate d’ailleurs qu’ils construisent peu. »

Aujourd’hui, le Conseil des exilés compte une douzaine de représentants. « Pour 2000 à 3000 migrants présents sur le bidonville, c’est peu, concède Vincent. Mais, sachant que chaque groupe compte en moyenne 50 personnes, cela fait potentiellement 500 ou 600 personnes atteintes. Cela devient intéressant. »

C’est encore balbutiant. Mariam est un peu déçu par le peu de monde présent à l’enterrement auquel elle assistait la veille. Quelques jours plus tôt, Houmed, un jeune Érythréen de 17 ans, présent depuis deux jours à Calais, s’était noyé sur le site d’Eurotunnel. « Seuls ceux de son groupe sont venus, raconte Mariam. J’aurais aimé que d’autres viennent, qu’il y ait plus de solidarité. » Elle imagine, à l’avenir, des panneaux d’information actualisés quotidiennement en plusieurs langues qui pourraient être affichés devant la future salle de réunion.

 

L’école

Abderraouf est un des piliers du Conseil des exilés. « C’était important de créer un lieu de rencontre entre nous et avec les associations, considère cet étudiant Soudanais. Un lieu où on peut faire remonter les besoins et problèmes rencontrés sur le camp, et qui peut aussi se faire l’écho de notre parole auprès du gouvernement. Un lieu enfin où on peut se réunir rapidement si nécessaire pour apaiser les tensions. »

Il arrive que des bagarres éclatent. « Ce ne sont pas des conflits interethniques, précise le jeune Soudanais. Ce sont des rixes de comptoir dues à l’alcool, à la fatigue, à la promiscuité, aux conditions de vie précaires... qui démarrent sur des broutilles et qui peuvent dégénérer si on ne calme pas rapidement le jeu. » Mais globalement, « les résidants ont plutôt de la bienveillance entre eux, note Vincent de Coninck. Avec des limites, car beaucoup de choses se monnayent. » Abderraouf confirme.

 

Le jeune Soudanais est bloqué à Calais puis cinq mois. Selon les Accords de Dublin, il devrait faire sa demande d’asile en Italie où il a posé pour la première fois le pied sur le sol européen. L’administration en veut pour preuve ses empreintes digitales enregistrées là-bas à son arrivée. Mais pour lui, hors de question d’y retourner : « Quand on est arrivé en Italie, on s’est senti comme au Darfour. »

Aujourd’hui, il dit avoir renoncé comme plusieurs de ses compatriotes à passer en Angleterre. Ils sont une quarantaine à s’être mis à apprendre le Français. « Un jour, ils sont venus nous voir pour nous dire : “On a construit une école, on aimerait que des profs viennent nous faire cours” », se souvient Vincent. « L’idée est de pouvoir communiquer plus facilement avec les associations et l’administration. On ne tombe pas toujours sur des gens qui parlent anglais », explique le jeune Soudanais.

 

« Un café ? »

La salle de classe trône au coeur du périmètre qu’Abderraouf et son groupe se sont aménagé en bordure de dune, au milieu des roseaux et des fourrés. Le « quartier », l’un des mieux organisés du camp, compte aussi une tente collective pour héberger les primo-arrivants, et, surtout, une cuisine. Lieu essentiel dans l’organisation de la « nouvelle jungle ».

Dans un « quartier » voisin, Khamis, Adam, Abdallah, Souleyman et Yaya font place autour d’un poêle à bois improvisé : un baril d’essence découpé et surmonté d’un tuyau en inox. Une casserole en étain chauffe sur les braises.

De chaque côté du poêle : des petites étagères en contreplaqué sur lesquelles sont entreposées des sacs de pomme de terre ou d’oignons, des conserves, de l’huile, du sel, des sachets de thé... Et un vieux transistor. Au milieu de la pièce : une petite table en formica.

« Un café ? », propose Adam en tendant une tasse en faïence verte et sa soucoupe assortie. Tous sont soudanais ou tchadiens, passés par la Libye, puis l’Italie, après une traversée périlleuse. Ils sont présents à Calais depuis huit jours ou dix mois. Abdallah a fait une halte à Paris avant de poursuivre vers le nord. « Je dormais sous le pont de La Chapelle mais c’était trop dur. J’ai préféré venir ici. »

 

Certains tenteront le soir même de passer en Angleterre, filant par petit groupes de trois, cinq, dix ou quinze, à travers la nuit, le long des glissières de sécurité routière puis des lignes de chemin de fer, jusqu’au tunnel. Et puis ? « Et puis voilà, on verra bien », sourit l’un d’eux. D’autres, comme Yaya et Abdallah, ont décidé de tenter leur chance en France. Yaya a rendez-vous dans une semaine à Paris pour être auditionné par l’Office français des réfugiés et apatrides (Ofpra).

Ils sont environ vingt-cinq à vivre autour de cette cuisine collective. Ils ne connaissent pas ceux qui l’ont construite. « Ils sont déjà passés en Angleterre », croient-ils savoir. Des tours de cuisine, de vaisselle et de corvée de bois sont organisés. « À tour de rôle, nous allons en ville collecter des vêtements ou de la nourriture, puis on redistribue à tout le monde », ajoute Yaya.

 

Traumatismes

Les cuisines, constate Vincent de Coninck, ont le double avantage d’être à la fois des points d’ancrage sur lesquels s’appuyer pour organiser le camp, et à la fois des lieux conviviaux « où tu peux créer du lien ». Même si « nous sommes toujours assaillis par les demandes d’abris, poursuit le responsable du Secours Catholique, nous aimerions maintenant mettre une peu plus d’énergie sur ce type de construction. » Un projet de bibliothèque et de gymnase sont aussi dans les cartons.

« Créer des lieux collectifs est très important, explique Vincent. Premièrement parce qu’on se rend compte qu’il y a chez les exilés un besoin de vie sociale. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont construit cinq mosquées, une église, deux écoles, plusieurs restaurants. Ensuite, parce que ce sont des lieux de rencontre, cela permet aux gens de se croiser. Et j’espère que ces lieux de vie contribueront à prévenir ou apaiser les tensions. »

29 juillet. Calais fait aujourd’hui la une de l’actualité. Le Figaro a annoncé la veille un chiffre record : 2200 tentatives d’intrusion dans le tunnel sous la manche en une nuit. Les débats tournent autour de la sécurisation du site. Eurotunnel et l’État français se renvoient la balle.

 

Amjaad attend les faîtières que Pierre de l’équipe Urgence du Secours Catholique est parti chercher. La salle de réunion est quasiment finie. Le prochain Conseil des exilés pourra s’y tenir. Mais le jeune Libyen n’y participera pas. Tous les vendredis après-midi, il accompagne un autre résidant du camp chez le psychiatre. « Un type complètement détruit par ce qu’il a vécu, pas forcément facile à gérer, confie Vincent. Amjaad l’a un peu pris sous son aile. »

Traumatismes des sévices parfois subies, mais aussi de l’exil, de la confrontation à la mort, de la rupture avec la famille… Si nous savons reconnaitre les blessures physiques des migrants, les blessures psychologiques sont certainement sous-évaluées.

 
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REPORTAGE
Avec les migrants, dans le bidonville de Calais

Benjamin Sèze
Crédit photos : ©Élodie Perriot /Secours Catholique
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