Familles : compter sur et pour les autres

Familles : compter sur et pour les autres

Publié le 18/11/2016
France
 

De nombreuses familles en difficulté se trouvent de fait isolées, ce qui les plonge dans une spirale d'exclusion et de pauvreté. Au quotidien, le Secours Catholique agit pour aider ces familles à recréer un réseau social autour d'elles. Ces liens leur permettent de renforcer leur confiance en elles et de retrouver une place dans la société.

 « Pour beaucoup de familles en galère, la précarité matérielle se double d’une situation d’isolement social, constate Brigitte Alsberge, responsable du département Solidarités familiales au Secours Catholique. Leurs liens avec l’extérieur se réduisent souvent à conduire les enfants à l’école, à faire les courses et à voir les assistants sociaux. »

Le sociologue Serge Paugam, spécialiste du sujet au CNRS, énumère dans ses travaux les conséquences pour les personnes ou familles en difficulté de cette rupture des liens sociaux. Il souligne à la fois un « déficit de protection » – impossibilité de compter sur des proches en cas de difficulté, isolement relationnel, éloignement des circuits administratifs, vulnérabilité à l’égard des institutions – et un « déni de reconnaissance » – rejet du groupe des pairs, humiliation sociale, identité négative, sentiment d’être inutile, discrimination juridique.

Ainsi, considère son homologue portugais Casimiro Balsa, « la reconstruction de liens sociaux […] est un facteur important dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion (1). »

Rempart

Ce constat est au cœur de la réflexion et de nombreuses actions menées au Secours Catholique pour lutter contre la pauvreté. Le lien social n’y est pas seulement envisagé comme un rempart contre la détresse morale, mais également comme un levier pour faciliter le quotidien et à plus long terme favoriser une sortie de la précarité.

Mettre en contact les familles entre elles a pour premier intérêt de recréer autour de chacune un réseau de solidarité. Arrivée il y a quatre ans dans le Finistère sud, où elle vit seule avec son fils de 9 ans et sa fille de 5 ans et demi, Olivia participe au réseau « Les p’tits plus » animé par le Secours Catholique.

« À Quimper, je suis loin de ma famille et je n’ai pas eu le temps de me reconstituer un cercle amical », explique cette travailleuse sociale de 35 ans. « Mon but est de trouver des personnes de confiance qui puissent rendre service. »

Pour Virginie, auxiliaire de nuit dans une maison de retraite, le réseau s’est avéré fort utile. « Quand j’ai eu des soucis de santé, explique-t-elle, les autres familles se sont rendues disponibles pour prendre mes enfants une journée de temps en temps lorsque j’avais besoin de repos. »

Bernard Satin, président de la Maison des familles d’Annecy, raconte une scène qu’il trouve très parlante : « Il y a quelques jours, une maman dont l’enfant était malade voulait l’emmener aux urgences. Une autre maman lui a dit : “Attends, emmène-le plutôt chez le médecin, c’est mieux. Je vais appeler le mien pour savoir s’il peut te recevoir.” »

D'égal à égal

Olivia et Virginie insistent sur la notion de réciprocité. « Je suis aussi là pour rendre service », précise Virginie. « Ce qui est intéressant, c’est d’être dans l’échange, ajoute Olivia. Recevoir mais aussi donner. »

Brigitte Alsberge souligne l’importance d’un lien « d’égal à égal ». Serge Paugam le confirme : « Par-delà, la question “Je peux compter sur qui ?”, l’autre dimension du lien social, tout aussi fondamentale, est de savoir : “Est-ce que je compte pour quelqu’un ?” » Cela pose « la question de l’utilité et de la reconnaissance sociale », poursuit le sociologue. Une préoccupation qui revient souvent chez les familles en situation de précarité.

Pour le sociologue Casimiro Balsa, la reconstruction de liens sociaux doit ainsi se faire « par l’intermédiaire des aptitudes ». Les projets de Maisons des familles ou de Maisons des talents partagés, développés au sein du Secours Catholique, misent justement sur les compétences des participants. « Chacun de nous pourra organiser pour les autres des ateliers, des repas, des sorties », explique Rosa, jeune maman russe de 37 ans, qui participe à la création d’une Maison des talents partagés à Dijon.

Le passage du « je » au « nous »

« En confiant aux familles la responsabilité de la vie de la Maison, on redonne du pouvoir d’agir à des parents qui, pour certains, sont écrasés par le quotidien », précise Bernard Satin, d’Annecy. L’idée est que ces familles retrouvent confiance en elles et, si nécessaire, se réhabituent à la vie en collectivité.

L’objectif à terme : qu’elles renouent du lien en dehors du Secours Catholique, « par exemple en s’investissant dans les associations de parents d’élèves, propose Bernard Satin. Ou en fréquentant les équipements publics comme la bibliothèque, la piscine, la garderie… »

Lors des rencontres organisées à Lourdes par le Secours Catholique avec des familles en situation de précarité, en octobre 2015, l’un des participants a témoigné : « Le passage de “je” à “nous” est important, cela nous donne l’estime de soi qui va avec l’estime des autres. »

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1. Confiance et lien social, éd. Colibri, Lisbonne, 2005.

 

« Les proches nous aident à devenir nous-mêmes »

Entretien avec François de Singly, sociologue de la famille et professeur à l’université Paris-Descartes
Comment peut-on définir la famille contemporaine dans les sociétés occidentales ?


Une première définition, morphologique, distingue famille classique, monoparentale, recomposée et homoparentale. Une deuxième consiste à penser qu’il y a une « vraie » famille, basée sur le mariage hétérosexuel : un homme, une femme et des enfants. Une troisième définition – celle qui m’intéresse – s’appuie sur la nature des relations au sein de la famille.

La famille bourgeoise au XIXe siècle est composée d’un homme, d'une femme et des enfants. Il y a là les éléments objectifs d’une « vraie » famille mais pour autant, il n'y a pas de relations affectives : il n’y avait pas (ou très rarement) de mariage d’amour et les parents s’occupaient peu des enfants. Le grand changement intervient au XXe siècle, avec une focalisation progressive sur la qualité des relations au sein de la famille. C’est pour cela que je nomme la famille d’aujourd’hui « relationnelle ».

Quelles fonctions remplit alors la famille ?


Petits et grands ont besoin de proches qui les aident à se développer en tant qu’individus. C’est la fonction principale et en tout cas la plus moderne de la famille. Elle n’intervient qu'au XXe siècle, avec l’apparition du mariage d’amour puis de la question de la qualité de la relation à l’enfant, dans le sillage des travaux de Françoise Dolto.

La fonction plus traditionnelle, qui demeure mais qui est modérée par la première, est celle de la transmission du patrimoine. Cette fonction universelle s’est en partie déplacée vers la mobilisation autour du capital culturel. L’enjeu, pour ceux qui en ont les ressources, est de créer un environnement qui permette à leur enfant d’être le mieux doté possible culturellement.

Dans toutes les familles, la première fonction entre en tension avec la fonction traditionnelle : est-ce que je deviens moi-même ou bien est-ce que je reste dans une logique de « fille ou fils de », héritier du patrimoine familial ?

Qu’en est-il des solidarités familiales ? Persistent-elles dans la société contemporaine ?


Il ne faut pas surestimer cette fonction, y compris dans les sociétés traditionnelles où la solidarité est obligée et très hiérarchisée : on se mobilise davantage pour l’aîné, pour les garçons, etc. En tout cas, ce qui a changé, c’est que la solidarité est devenue plus libre. On choisit son conjoint mais aussi ses cousins. La logique affective a rendu la solidarité en partie élective.

Par ailleurs, l’État providence, en prenant en charge une partie de la solidarité, a contribué, de fait, à soutenir ce modèle familial où les liens peuvent être davantage choisis.
 

Comment les autres liens – sociaux, amicaux – se combinent-ils aux relations familiales ?


La logique affective a conduit à fermer quelque peu la famille autour de la « chaleur du foyer ». Cette fermeture n’est pas forcément positive dans la mesure où l’on apprend beaucoup des autres (en matière éducative, par exemple), et pas seulement des très proches. Une famille qui n’a pas de logique associative au sens large est une famille un peu restreinte.

Pour que les personnes soient bien en famille et puissent se construire, elles ont besoin de conditions positives de relations et de temps de respiration personnelle : des rencontres, des activités, pour dire « je » et exister. Pour une épouse, il peut s’agir par exemple de fréquenter des amies que son mari ne connaît pas ; pour une mère qui élève seule ses enfants, de pratiquer une activité qui la sorte de son rôle maternel.

Le secret, si l’on peut dire, c’est une forme d’alternance qui permette d’être soi-même, en faisant varier les types de liens.

 

« L’éducation, on doit tous s’y coller »

Parents, professeurs, institutions, associations : l’éducation n’est-elle pas l’affaire de tous ? Le Secours Catholique participe à une expérimentation au Mans pour amener les acteurs à agir ensemble.

« Qu’est-ce que l’entraide ? » La question ressemble à un sujet du bac philo. Pourtant, ce soir-là, ce ne sont pas des lycéens mais un cercle hétéroclite qui planche, dans la cour du Secours Catholique, au Mans. « Cela veut dire : je t’aide et tu m’aides », énonce Tiphanie, 10 ans. « Et c’est quoi, aider ? » demandent de nouveau Bernard et Bertrand, le duo d’animateurs (respectivement philosophe et sociologue), en promenant un regard interrogateur sur l’auditoire.

Il y a là des parents fréquentant le groupe familles du Secours Catholique, des bénévoles, ainsi que les personnes à l’origine de cette expérience : Marie-Thérèse Gendron, directrice des Apprentis d’Auteuil Centre-Ouest et Lise-Marie Schaffhauser, présidente de l’Union nationale des acteurs de parrainage de proximité (Unapp), dont le Secours Catholique est membre.

Un pas de côté

Baptisée Pepse, pour Pôle d’échange pour la solidarité éducative, cette démarche expérimentée depuis environ un an au Mans et dans la Drôme vise à faire dialoguer familles, professionnels (associations, éducateurs…), institutions (Éducation nationale, Caf…) et élus sur l’éducation partagée et le parrainage.

Le Pepse recourt à l’Institut européen de philosophie pratique pour animer les rencontres. « Cela nous permet de faire un pas de côté, explique Lise-Marie, de l’Unapp, de nous départir de nos casquettes respectives. L’idée est de penser ensemble pour agir ensemble. »

Ce soir, il est donc question d’entraide éducative, « pour faire grandir les enfants… et s’en décharger aussi de temps en temps », commentent les animateurs. Justement, pendant que les enfants s’égaillent dans la cour, les adultes sont invités à réaliser des exercices corporels autour de la notion d’entraide.

Puis place à une séance de « théâtre forum », où ils jouent une scène inspirée de leur vécu. Les participants miment des enfants se chamaillant dans un square et des parents n’intervenant pas, ou de façon inappropriée. Les rires fusent. « Mine de rien, on réfléchit, témoigne Nathalie, une maman, et on rencontre d’autres personnes. » Stéphane, papa célibataire, reste en retrait. « Mais j’écoute, assure-t-il. Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec tout… »

Il faut tout un village pour éduquer un enfant


« L’éducation, tout le monde doit s’y coller, insiste Marie-Thérèse Gendron, des Apprentis d’Auteuil. Un grand poids pèse sur les familles. Or, comme le dit le proverbe africain, il faut tout un village pour éduquer un enfant. »

Un constat que partage Amélie Corpet, déléguée du Secours Catholique de la Sarthe, qui appelle à miser sur les capacités des familles à agir. « Quand ils sont en situation de précarité, les parents ne se sentent pas à la hauteur, explique-t-elle. Nous voulons leur redonner leur place d’éducateurs en favorisant l’entraide entre familles, au sein de réseaux de solidarité. »

Outre le groupe familles mensuel, une rencontre de fin de semaine se met actuellement en place. « Les parents pourront y échanger sur leurs projets pour le week-end et faire des choses ensemble », précise la déléguée. Dans les cartons également, une Maison des familles, que la dynamique insufflée par le Pepse pourrait favoriser.

Benjamin Sèze, Clarisse Briot, Jacques Duffaut
Crédits photos : © Christophe Hargoues / Secours Catholique, © Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
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