Haïti : le père Miguel, en lutte contre l’esclavage des enfants

Publié le 28/02/2014
Haïti
Haïti : le père Miguel, en lutte contre l’esclavage des enfants
 

Enfant de la campagne haïtienne, où il vécut de jeunes années modestes et heureuses, le père Jean-Baptiste Miguel dirige aujourd’hui un foyer pour enfants victimes de l’esclavage.

Le père Miguel a beau avoir fait un long chemin depuis ses premiers pas, il ne manque jamais une occasion de rappeler d’où il vient. De l’Artibonite, en l’occurrence, du nom du fleuve qui traverse ce département verdoyant d’Haïti. Une chance, dit-il : « La vraie vie haïtienne, la mentalité, la culture, c’est à la campagne qu’on les trouve. » La vie haïtienne ? Une existence simple et laborieuse, modeste mais heureuse. « Nous étions une grande famille dans une petite maison, mais personne ne se posait de questions : nous étions bien tous ensemble », dit en souriant le père Miguel.

Conformément à la répartition des activités la plus courante en Haïti, son père est alors agriculteur, sa mère commerçante. Plusieurs fois par semaine, comme tant d’autres, elle parcourt les routes terreuses sinuant à travers les luxuriantes montagnes haïtiennes. Huit à neuf heures de trajet, à dos d’âne, parfois sous des pluies torrentielles, souvent sous un soleil écrasant, avant d’arriver dans des bourgs où elle vend les fruits et légumes récoltés par son mari, puis achète le nécessaire pour les neuf enfants de la famille.

Né pour être prêtre

Très tôt, le petit Jean-Baptiste entend l’appel de la vocation. À 14 ans, c’est avec tristesse mais détermination qu’il quitte les siens, en direction de Rivière froide, un quartier en périphérie de Port-au-Prince, où il rejoint une congrégation religieuse autochtone – la première dans l’histoire du pays à avoir été fondée par un Haïtien.

Ces premières années d’apprentissage religieux achèvent de le convaincre : il est né pour être prêtre. Pour parfaire son instruction, il est envoyé à Fribourg, en Suisse. Premier voyage hors des frontières de son île natale. Il quitte celle-ci avec appréhension pour atterrir des milliers de kilomètres plus loin.

Le choc n’est pas seulement thermique : « Jusque-là, j’avais peur de l’étranger. Je nous considérais, mon peuple et moi, comme des victimes, et je me demandais comment j’allais pouvoir vivre avec des Blancs, d’anciens ennemis ! confesse-t-il. Et puis ma conception a profondément changé. J’ai fait des rencontres extraordinaires. »

En lutte contre la domesticité infantile

Après trois ans passés en Suisse, puis un an aux États-Unis et au Mexique pour acquérir quelques rudiments d’anglais et d’espagnol, le jeune homme retrouve enfin son pays, auquel l’éloignement l’a rendu plus attaché que jamais. En 1989, celui que l’on appelle désormais le père Miguel – il a été ordonné prêtre à son retour en Haïti – fonde à Port-au-Prince le foyer Maurice-Sixto, du nom d’un célèbre conteur et humoriste haïtien.

Le jeune prêtre entend lutter contre un fléau séculaire : la domesticité infantile. Le phénomène est aussi simple à comprendre que difficile à combattre : « Les campagnes haïtiennes sont abandonnées. Il n’y a pas d’infrastructures, pas de services, rien. Alors les parents les plus pauvres, soucieux d’assurer un avenir meilleur à leur enfant, le confient à une famille de la ville avec l’espoir qu’il trouvera ailleurs ce qu’il n’a pas chez lui : une instruction poussée, un travail, de l’argent. »

À l’arrivée, la réalité est bien souvent tout autre : dans sa famille d’accueil, l’enfant devient de fait un domestique au service de toute la maisonnée. Ces petits exploités – appelés en Haïti les “Restavek” parce qu’ils “restent avec” une famille qui n’est pas la leur – seraient 300 000 dans tout le pays, qui compte moins de 4 millions d’enfants.

Se découvrir être à part entière

« Ce n’est pas par méchanceté que les familles exploitent ainsi ces enfants, mais par habitude, une habitude totalement ancrée dans les mentalités, précise le père Miguel. D’où l’importance de la sensibilisation que nous menons par le biais des églises et des associations. » Au prix d’un long travail de bouche à oreille et d’efforts de persuasion, certaines familles acceptent ainsi d’envoyer les enfants au foyer Maurice-Sixto, après le travail à la maison.

« Le foyer fonctionne comme une école adaptée à ces enfants, explique le prêtre directeur. Les élèves y suivent des cours l’après-midi, puis rentrent dans leur famille d’accueil le soir. Ils sont éduqués et, surtout, ils apprennent à se découvrir comme des êtres à part entière grâce à l’amour et au respect qu’on leur témoigne. »

Aujourd’hui, 300 enfants de 6 à 18 ans sont scolarisés au foyer et échappent ainsi au destin qui leur était promis. Le père Miguel inaugurera en mars de nouveaux locaux destinés à les accueillir, financés en partie par le Secours Catholique, pour remplacer les bâtiments actuels, endommagés par le séisme de 2009. Le foyer fêtera alors ses 25 ans d’existence.

 


POUR ALLER PLUS LOIN

- Restavec, enfant esclave en Haïti de Jean-Robert Cadet, éd. Seuil. Le récit d’un ancien enfant esclave – restavek – qui, à force de volonté et de persévérance, a réussi à mener des études aux États-Unis et à s’intégrer au sein de la société américaine. Témoignage sur la condition des 300 000 enfants esclaves haïtiens.

- www.desastres-naturels.fr : le site publie un état des lieux de la situation après le séisme de 2010. Grâce à deux enquêtes menées auprès des ménages haïtiens, l’une en 2007 et l’autre en 2012, les scientifiques ont pu comparer leurs conditions de vie avant et après la catastrophe.

Marina Bellot
© Lionel Charrier-Myop/Secours Catholique
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