Répondre au désarroi des mères martiniquaises

Publié le 22/07/2019
Gros-Morne
Répondre au désarroi des mères martiniquaises
 

En Martinique, une partie de la jeunesse est décrite comme oisive et démotivée. Ce phénomène nourrit un sentiment de fracture générationnelle au sein de nombreuses familles. Le Secours Catholique a décidé d'épauler les parents à travers des groupes de parole. Reportage au Gros-Morne, dans le nord de l'île.

Ce n’était pas grand-chose, mais c’était la goutte d’eau suite à « une accumulation de petits tracas tout au long de la semaine ». Lorsque le samedi Marthe est tombée en panne de voiture, elle a craqué. « J’ai pleuré, pleuré, pleuré, je ne pouvais plus m’arrêter », raconte cette mère de famille d’une quarantaine d’années, aux dix autres femmes réunies ce mardi soir dans la petite salle paroissiale du Gros-Morne, dans le nord de la Martinique.

Dany Arthus, l’animatrice bénévole du groupe, dédramatise. « La prochaine fois, vide le seau petit à petit au lieu d’attendre que ça déborde, dit-elle d’une voix douce. Va marcher, va nager… » Marthe sourit : « Et si on me croise à 22h, on va croire que j’ai perdu la raison. » « Ce que pensent les gens, on s’en fiche, objecte l’animatrice. Ce qui est important, c’est de se faire du bien. » Puis elle ajoute : « Ce qui est bien, c’est que tu as explosé sans déverser sur ta famille. Ça, c’est super. »

 

Grâce aux conseils que je prends ici, j’ai plus de recul, je m’énerve moins.

Sandrine

C’est ensuite au tour de Sandrine de faire le point sur sa semaine. « Moi ça va, ça va, assure la jeune femme de 33 ans, en guise de préambule. Mon fiston fait enfin ses nuits dans son lit. Mon mari a enfin coupé l’herbe. Hier, il a même fait la vaisselle, je l’ai félicité. » Rire général. Sandrine reprend, plus sérieusement : « Il y a moins de clash entre nous, la communication est rétablie. On se taquine même de temps en temps. Grâce aux conseils que je prends ici, j’ai plus de recul, je m’énerve moins. » 
 

 

Depuis novembre 2017, Dany Arthus, comédienne et diplômée en thérapie familiale, anime ce groupe de soutien à la parentalité proposé par le Secours Catholique. « L’objet de l’atelier, est d’accompagner les familles pour qu’elles soient mieux », explique cette femme de 56 ans. Elle insiste sur la notion d’accompagnement : « Je ne suis pas là pour leur dire : "Il faut faire ceci ou cela", il n’y a pas de solution toute faite. Le principe est de partir de là où elles en sont, de leur propre fonctionnement et de les épauler dans ce qu’elles souhaitent améliorer. »

désarroi des parents

L’idée de monter un groupe de soutien à la parentalité est venue d’un constat. « Il y a une dérive chez nos jeunes, observe Marcette Louis-Joseph, responsable du Secours Catholique martiniquais. On en voit de plus en plus traîner, oisifs, et certains tomber dans la délinquance. Nous sentons dans nos accueils le désarroi des parents. Beaucoup sont dépassés. »

Gladys Coursil, référente Young Caritas au Gros-Morne, évoque un changement de mentalités ces dix dernières années. « Les jeunes de 15-20 ans sont désormais tournés vers la Jamaïque et les États-unis, dans la musique qu’ils écoutent, leurs vêtements, leur langage. Cela creuse le fossé avec les générations précédentes. » Du coup, poursuit-elle, « les rapports entre jeunes et adultes sont devenus plus difficiles. Une défiance s’est installée ».
 

 Les rapports entre jeunes et adultes sont devenus plus difficiles. Une défiance s’est installée.

Gladys Coursil

Le premier réflexe des équipes locales du Secours Catholique a été d’aller à la rencontre des jeunes pour leur proposer de monter des projets, de participer à des ateliers, de se réunir en groupes de parole… Mais ce fût un échec. « Ils n’adhèrent pas, constate Marcette. Ils viennent une fois, puis on ne les voit plus. Un jour ils t’acceptent, mais pas le lendemain. »

Alors l’association a décidé de changer son fusil d’épaule. « Nous nous sommes dit que nous allions agir avec les parents, que nous allions les aider à faire face aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien avec leurs enfants et ados, et à renouer des liens familiaux solides. »

 

 

Ce soir, il n’a pas pu se libérer, mais normalement, Carole vient avec son mari. Ils sont parents de deux garçons de 19 et 12 ans, et « parfois, ça clashe », confie cette agent enquêtrice de l’Insee. « Chez moi, il n’y a pas nécessairement cette communication, ce dialogue. Dans la famille, on est plus dans l’émotion », regrette-t-elle. 

Carole aime ici échanger avec des personnes qui vivent la même chose, ne pas se sentir jugée, pouvoir à la fois se confier et être une oreille pour les autres. « On peut trouver, dans ce que dit l’autre, des réponses à des questions qu’on n’ose même pas poser. »

Tenter de nouvelles choses

Sandrine parle parfois de ses difficultés familiales avec ses amis. Mais ce n’est pas pareil. « Ici, il y a un apport professionnel qui permet d’être plus précis », apprécie la jeune femme. À l’écoute des conseils de Dany et des autres mères, on tente de nouvelles choses. Avec son fils de 11 ans - « très désordonné et déconcentré » - qu’elle élève seule, Hélène, 28 ans, a planifié un emploi du temps des tâches à faire dans la maison. « Le fait de le responsabiliser, ça lui permet de se recentrer », se réjouit-elle aujourd’hui.  

Silhouette frêle et foulard noué sur la tête, Paulette raconte comment, dans un excès de colère, sa fille adolescente a pris un tabouret et « l’a explosé ». « Je lui ait dit très calmement "dépose" jusqu’à ce qu’elle se calme », décrit la quinquagénaire. « Le fait de parler doucement montre à ta fille que tu as entendu sa colère. Du coup, celle-ci descend, approuve Dany. En lui parlant doucement, tu coupes l’herbe sous le pied de ta fille. »

« Elle est venue se blottir dans mes bras, poursuit Paulette. Et elle s’est mise à pleurer... Pour moi, c’était une victoire. »

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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