Reportage : candidats et personnes en précarité réunis par le foot

Publié le 20/02/2014
Reportage : candidats et personnes en précarité réunis par le foot
 

L’Association des cités du Secours Catholique a organisé fin janvier un match de football entre candidats aux municipales et personnes en difficulté. La rencontre leur a permis, fait rare, d’échanger, mais aussi d’aborder tout particulièrement la question du logement.

De loin en loin, quelques badauds pressés prennent le temps de s’arrêter pour observer cet intriguant spectacle. Celui d’un match de football qui oppose, un vendredi après-midi, des candidats aux municipales à des personnes précaires, place Henri Frenay.

D’ordinaire, cette esplanade parisienne est un simple lieu de passage pour les voyageurs de la gare de Lyon. L’Association des cités du Secours Catholique (ASCS) a voulu le transformer en espace de rencontre en ce 24 janvier. Avec un objectif : permettre aux personnes précaires d’interpeller des hommes politiques sur des enjeux municipaux.

L’initiative a été portée par Capucine Laffargue, responsable du pôle vie citoyenne à l’ACSC. Elle anime, une fois par mois, un groupe de réflexion composé d’une dizaine de résidents des cités du Secours Catholique. Ils avaient préparé pour l’occasion une charte contre la précarité que les candidats présents pouvaient signer.

Le problème du logement

Parmi les mesures demandées, on trouve l’accès à des pratiques culturelles parfois hors de prix, ou encore un meilleur accueil pour les Roms. Mais un sujet ressort de la charte et revient sur toutes les lèvres : le logement. Le problème est crucial dans une ville comme Paris, où les prix flambent – + 180% entre 2000 et 2011 – et où 14% des logements sont vacants. Sans logement, rien n’est possible, estime Leonard, qui fait partie du groupe qui a rédigé la charte : « Je connais des gens qui ont perdu leur travail parce qu’ils étaient SDF. La rue, ça épuise. On ne peut pas avoir d’horaires réguliers. »

Le Front national et le Mouvement républicain et citoyen (MRC) n’ont pas donné suite à l’invitation. Mais les candidats du Front de gauche et d’Europe Écologie Les Verts (EELV) sont venus en nombre. Leila Chaibi, tête de liste du Front de gauche dans le 14e arrondissement, est la première arrivée sur les lieux. À défaut de pouvoir disputer un match – « Je n’ai pas les chaussures pour ! » –, elle débattra avec les bénévoles et personnes accueillies. Pour le logement, elle propose d’augmenter la taxe sur les habitations vacantes à Paris, « très faible » selon elle.

Plus loin, les esprits s’échauffent entre une personne sans abri et Fadila Taieb, maire adjointe du XIIe arrondissement et candidate socialiste : « Il y a plein de logements vides dans ce quartier ! » vitupère le premier. « On ne peut pas y toucher, c’est du privé », rétorque Fadila Taieb. « Vous ne voulez pas construire de logements sociaux pour que Paris reste joli », s’agace son interlocuteur. « Ce n’est pas vrai. Cela faisait des années que vous voulions racheter la caserne de Reuilly, en partie vide, pour construire entre 250 et 300 logements sociaux. Nous l’avons acquise l’été dernier. »

La précarité, un obstacle à la participation politique

Fadila Taieb ne s’offusque pas du ton virulent employé par son contradicteur. Elle préfère cela au silence derrière lequel se murent très souvent les personnes en difficulté. Nonna Mayer, chercheuse au CNRS qui travaille sur le vote des pauvres, abondait en ce sens dans le journal La Marseillaise en janvier : « Le premier effet de la précarité est de démoraliser et détourner de l’action politique. »

Ces personnes ne sont pas aidées par le regard des autres, souvent dégradant. « On a souvent l’impression qu’on n’existe pas, qu’on est de la merde pour tout le monde », soupire Ben, un quinquagénaire accueilli par le Secours Catholique de Paris. Léonard souligne aussi la difficulté, pour une personne précaire, de prendre le temps de penser politique. « On a souvent la tête ailleurs. On cherche d’abord à se laver, à manger ou à trouver un travail. »

Atanase Périfan est le seul candidat UMP à avoir fait le déplacement. Il regrette quant à lui que les personnes en difficulté n’aient pas le réflexe de demander des comptes aux politiques. « J’ai aidé des sans-abris par le passé, raconte la tête de liste dans le 20e. J’ai été frappé de voir que beaucoup refusaient de demander de l’aide, par orgueil ou par peur de perdre leur dignité. »

Camion-frites ambulant

Pour les faire participer au débat public, les militants du Front de gauche dans le 14e ont opté pour une solution surprenante : un camion-frites ambulant. Ils se déplacent dans les rues et offrent à qui le désire une barquette de frites. Ils en profitent pour entamer la conversation. « On en avait assez d’organiser des réunions durant lesquelles on parlait des personnes précaires alors qu’elles n’étaient pas présentes, raconte Hugo Hanry, candidat du Front de gauche. On a décidé de venir à elles. »

Ben ne se fait guère d’illusions sur ses chances d’être entendu lors ce match de foot citoyen. Mais il est venu quand même, « pour la bonne cause ». « Être ici est déjà un acte militant en soi, juge Patrick, travailleur social à la cité Notre-Dame. Les précaires montrent qu’ils sont là. Sur un terrain de foot, il n’y a plus de distinction entre les élus et les précaires. Ils sont égaux. Ils suent ensemble, ils sourient après un but. C’est la vie, quoi. »

 

Pour aller plus loin

Une charte signée par (presque) tous les candidats

Les pouvoirs du maire en matière d’habitat sont nombreux : aménagement via le plan local d’urbanisme, attribution de logements sociaux, réquisitions… Le groupe citoyen de l’ACSC, qui en est bien conscient, a rédigé une charte contre la précarité qui enjoint les édiles à user de ces compétences. Il les invite aussi à créer plus de logements abordables. La dizaine de candidats d’EELV présents lors du match ont tous signé la charte, tout comme ceux du Front de Gauche, une douzaine, et ceux de la liste PS-PCF. Atanase Périfan (UMP) ne l’avait toutefois pas encore signé début février.

Louez Solidaire

La charte contre la précarité cherche à mieux faire connaître le dispositif Louez solidaire, mis en place en 2007 par la Mairie de Paris. Il permet à des propriétaires de bénéficier d’avantages fiscaux lorsqu’ils louent un logement à un tarif très inférieur aux prix du marché.

Pierre Wolf-Mandroux
Crédits photos: © Xavier Schwebel / Secours Catholique-Caritas France
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