Syrie : auprès des plus faibles

Publié le 10/03/2015
Syrie
 

Directeur de Caritas Syrie depuis 3 ans et évêque d’Alep depuis 25 ans, Mgr Antoine Audo continue sa tâche dans un pays ravagé par la guerre. Quelques espérances mais beaucoup de « fatigue » pour ceux qu’il accompagne.

 

Quelles sont les activités de Caritas Syrie aujourd’hui ?

Avec la crise, nous sommes en pleine activité sur les 6 régions de Syrie où nous sommes présents : Damas, la capitale ; Alep plus au nord, où je suis ; au centre Homs ; au sud, Horan ; sur le littoral ; et au nord-est, Jaziré, où ces dernières semaines ont été très difficiles avec les enlèvements de chrétiens.

Dans ces villes, nous avons plusieurs grands programmes aujourd’hui. D’abord, nous avons mis en place un soutien alimentaire. Avec les déplacements, la cherté de vie, le chômage, il a fallu répondre aux premiers besoins des habitants avec une distribution de paniers alimentaires. Ensuite, nous assurons un programme médical à Damas et à Alep en priorité. Nous aidons les Syriens à accéder à des opérations couteuses. Nous avons un réseau d’entraide avec des médecins qui nous permet de venir en aide aux malades.

Un autre aspect important pour nous, que le Secours Catholique-Caritas France soutient particulièrement, est à destination des jeunes : nous donnons des bourses à près de 5 000 collégiens, lycéens et étudiants pour qu’ils puissent continuer à suivre des cours. Ils peuvent ainsi acheter des livres, des fournitures et payer leurs frais de scolarité.

Puis nous sommes très engagés auprès des personnes âgées. Pour eux, la vie est très compliquée : leur famille est partie et nous leur rendons visite chaque mois notamment pour les accompagner dans le suivi de leurs traitements médicaux et pour leur offrir un peu d’argent de poche. À l’occasion des grandes fêtes, nous organisons des événements festifs pour qu’ils gardent le sourire. Enfin, nous venons en aide aux personnes déplacées qui ne peuvent pas régler leur loyer. A Alep, on parle d’au moins un demi-million de réfugiés qui ont quitté les banlieues et les villages pour venir dans le centre-ville.

Combien êtes-vous pour réaliser ce travail ?

Sur tout le territoire syrien, nous sommes environ 200 volontaires et salariés. Beaucoup de gens veulent travailler chez nous. Les emplois sont rares mais surtout, le nom de Caritas est connu. Au cœur de cette crise où tout est dévalorisé, où tout est violence et destruction, nous restons reconnus et appréciés.

En outre, nous faisons en sorte que ceux qui s’engagent à nos côtés bénéficient de formations. C’est une priorité car nous leur donnons ainsi une qualification tout en leur permettant de se connaître et de partager ensemble. Nous en avons fait plusieurs dernièrement, notamment au Liban et de nouvelles sont prévues en 2015.

Quels sont vos prochains chantiers ?

Nous venons de lancer un projet psycho-social auprès des écoliers. Nous avons mis plusieurs mois pour préparer une trentaine de nos membres. Ils sont aujourd’hui présents, depuis un mois, dans huit établissements de Damas pour aider les enfants à parler, à exprimer leurs traumatismes. Si cela fonctionne, nous espérons le proposer à d’autres.

Ensuite, nous voudrions maintenant sortir des villes et aller dans les campagnes. Nous devons lutter contre la concentration de notre action car c’est important pour nous de rejoindre les gens là où ils sont. Nous aimerions créer des équipes locales en campagne.

Dans cette situation de guerre, les équipes Caritas sont-elles en danger ?

Nous avons été touchés par la guerre comme tous les habitants de la Syrie. Nos bénévoles et nos salariés sont soumis aux mêmes pressions et aux mêmes dangers. Enlèvements, blessures dues aux éclats d’obus, insécurité… sont aussi notre quotidien. Pour autant, la solidarité est spontanée dans la population syrienne. Quand une famille reçoit plus de nourriture que ce dont elle a besoin, elle partage avec son voisin.

Il y a une pauvreté généralisée. On le sent au niveau de la tenue des gens, quand on voit les bâtiments. Les réparations ne se font plus, tout tombe en ruine petit à petit. Face à cela, beaucoup – surtout les jeunes – se posent des questions de foi : où est Dieu ? Un psaume me revient souvent en tête : « Seigneur, jusqu’à quand continueras-tu à nous oublier ? » C’est un peu le sentiment de la majorité des personnes que je croise. Pour être honnête, le désespoir l’emporte dans nos esprits. La première parole que les gens communiquent est souvent : « Je suis fatigué, je n’en peux plus. » Tant sont partis, ils ne restent presque que les plus pauvres et les plus âgés.

Comment vivez-vous votre ministère d’évêque dans ce contexte ?

À chaque fois que je quitte Alep, je pars avec l’angoisse chevillée au corps. Je ne veux pas donner l’impression à mes collaborateurs que je les abandonne. Mon devoir est d’être auprès d’eux avant tout. Dès que je rentre, je suis en paix. Même si c’est dur et même si c’est dangereux. Ma place est d’être là-bas : c’est ma communauté, mon Église, mon pays.

Sophie Lebrun
Crédits Photos : © Matthieu Alexandre/Secours Catholique
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