Tournée de nuit, rencontres de rue

Publié le 18/02/2019
Ile-de-France
Tournée de nuit, rencontres de rue
 

Chaque semaine, hiver comme été, des bénévoles du Secours Catholique sillonnent de nuit les rues de la capitale. Ils tentent avant tout d’offrir aux personnes sans toit un peu de lien social.

« Je pense qu'on peut commencer à charger la voiture ». Il est un peu moins de 23 heures lorsque Christelle peaufine les derniers préparatifs d'une nuit qui s'annonce fraîche.

Le déclenchement du plan Grand Froid rappelle épisodiquement – si l'en était besoin – que près de 3 000 personnes dorment dans les rues de Paris. Comme tous les vendredis et un samedi sur trois, les bénévoles du Secours Catholique partent à leur rencontre pour leur offrir une boisson chaude, une soupe ou des gâteaux, mais surtout une oreille et de l'attention.

Ce soir-là, ce sont Christelle, Benoît et Patrick qui s'activent dans le local exigu de l'est parisien où s'entassent de nombreux cartons remplis de sachets de thé, de gobelets et de serviettes. Désignée responsable de cette tournée de nuit, Christelle est une habituée et arpente les boulevards parisiens une fois par mois au volant de la voiture du Secours Catholique.

matelas posés sur le trottoir

23h30. La rue du Faubourg Saint-Antoine est animée en cette soirée, dans un 11e arrondissement bien connu pour sa vie nocturne. Au pied de la devanture d'un magasin, un couple de Roms essaye de dormir malgré l'agitation ambiante. Qu'importe la barrière de la langue, la discussion s'installe et Benoît tente de comprendre leur situation.

Elle plutôt timide, lui pas mécontent d'avoir quelqu'un avec qui échanger. Ils accepteront volontiers un verre de thé et des gâteaux et indiquent aux bénévoles avoir des frères et des cousins de l'autre côté de la rue, installés sur des matelas posés sur le trottoir.

Là encore, la barrière de la langue rend les échanges difficiles. L'un d'eux récupère des mains de Christelle un peu de savon, un accessoire rare mais bienvenu pour les personnes vivant à la rue, d'autres s'étonnent de la présence d'un photographe ce soir-là. Le tout avec des sourires accrochés au visage malgré une précarité évidente.

 

Minuit. La voiture du Secours Catholique s'enfonce dans le centre de Paris. Au volant, Christelle sait déjà où aller. Ce soir là, rendez-vous a été pris par téléphone avec Christophe*. L'équipe le retrouve devant un cinéma d'Art et d'Essai du quartier latin. À 58 ans et malgré sa vie à la rue, l'homme est resté curieux de tout et un grand amateur de cinéma.

Cela fait maintenant un certain temps que Christophe* connaît bien Christelle, Patrick et Benoît. Aucun besoin de briser la glace entre eux et, comme souvent, c'est de films qu'on parle avec lui, lui qui explique en voir « en moyenne cinq par semaine, souvent des vieux films », en partie grâce aux dons de places gratuites qu'il reçoit.

farfalles à la norma

Entre deux sirops de grenadine, ce quinqua aux cheveux grisonnants et enveloppé dans son manteau vert taquine gentiment Christelle sur sa coupe de cheveux et en vient presque à regretter de ne pas avoir soigné lui-même son apparence, tout en acceptant de bon gré d'être pris en photo : « Vous auriez dû me prévenir, j'aurais fait un petit quelque chose ! ».

Le temps passe vite en discutant avec ce cinéphile, d'autant plus familier de cette tournée de bénévoles qu'il lui est arrivé lui-même d'aller à la rencontre d'autres sans-abris, avec la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont, ou de donner de son temps pour cuisiner sa recette de farfalles à la norma dans le cadre de l'opération Hiver Solidaire du diocèse de Paris.

 

1 heure du matin. À quelques encablures du pont d'Austerlitz, une autre personne est repérée par les bénévoles devant un supermarché. Il dit s'appeler Peter* et avoir « pas mal bourlingué » dans l'Ouest (Poitiers, Angoulême, Cognac...) avant de revenir s'installer à Paris, où il a grandi.

Souffrant d'un handicap qui l'oblige à marcher avec une béquille, il raconte ses conditions de vie très précaires, non sans un certain fatalisme. « Je suis à la recherche de quelque chose. Un abri, un petit chez-moi. Mais c'est pas facile. Ma situation est pas terrible, mais je fais avec. C'est la vie... », assure-t-il avant d'évoquer la figure tutélaire de Coluche, le fondateur des Restos du Cœur. « C'était quand même quelqu'un, j'aurais bien aimé discuter avec lui », dit-il avec regret. Dans l'échange qui suit, il nous dira aussi son regret d'avoir perdu le contact avec son fils et sa fille tout deux âgés d'une trentaine d'années.

Je suis à la recherche de quelque chose. Un abri, un petit chez-moi. Mais c'est pas facile. Ma situation est pas terrible.

 

2 heures. Patrick, Benoît et Christelle font route cette fois vers la gare Montparnasse, où ils espèrent bien trouver Françoise*, une vieille connaissance elle aussi, mais qui, à en croire Christelle, a mis « des mois » à s'ouvrir aux bénévoles du Secours Catholique.

Emmitouflée dans son manteau à capuche noir, Françoise* étonne par sa vivacité d'esprit et son sens de la répartie. Elle abandonne son livre et son Sudoku à la vue de ces têtes connues qui se dirigent vers elle, accepte volontiers que Patrick lui prépare une petite soupe chaude et s'amuse à railler ses étourderies quand celui-ci se trompe dans la « commande ».

BAC +4

« Le service, c'est plus ce que c'était ! », s'exclame-t-elle. « Il ne fait pas trop froid, les dieux de la météo ont entendu nos suppliques ! ». Après avoir salué la remontée des températures, Françoise* nous entretient des dernières actualités. Gilets jaunes, Alexandre Benalla, Michel Houellebecq, Emiliano Sala... Tout y passe et celle qui n'aime pas vraiment le qualificatif de « vieille dame » qui lui colle parfois à la peau se permet même de corriger la mémoire défaillante de Patrick sur Mai 68 !

Là encore, le temps s'écoule à grande vitesse et après une bonne heure de discussion, le petit groupe prend congé de celle qui leur est certes familière, mais dont ils savent peu de choses. « Ce soir elle nous a confié qu'elle avait une fille à Aulnay et qu'elle allait parfois la voir », pointe Patrick alors que les bénévoles s'étonnent que cette dame qui pourrait avoir « facilement un diplôme Bac+4 » se retrouve à la rue.

 

3h45. Sur le chemin du retour au local, la petite troupe rencontre Yannick* dans le quartier d'Odéon. Blotti dans son duvet bleu clair et écouteurs dans les oreilles, il est plongé dans sa lecture au moment où les bénévoles l'abordent - « un livre du Vanuatu », explique-t-il - et ne cache pas sa surprise à l'arrivée des visiteurs.

« C'est pas un peu tôt pour les maraudes ? », s'étonne-t-il. « Un peu tôt ou un peu tard, vous voulez dire ! Il est bientôt 4 heures, on est plutôt sur la fin, là », lui rétorque Benoît. L’œil vif malgré l'heure tardive, Yannick* accepte avec plaisir le morceau de gâteau au chocolat tendu par Christelle.

« Vous en voulez un aux pommes aussi, pour demain matin ? », lui demande-t-elle sans succès, ce dernier étant quelque peu découragé par la présence de cannelle dans ce dessert. S'il n'a pas encore subi d'agressions là où il s'est installé, Yannick* déplore les selfies que peuvent faire certaines personnes avec lui, à son insu.

C'est à peu près tout ce qu'acceptera de partager ce soir cet homme manifestement méfiant et peu bavard.

 

Ce que vous faites, ça ne sert à rien mais ça change tout !

 

Dans la voiture, les discussions se poursuivent entre bénévoles et chacun fait part de son ressenti sur ces tournées de nuit. « Je me souviendrai toujours d'un sans-abri qui m'avait dit il y a quinze ans sur les Champs-Élysées : "Ce que vous faites, ça ne sert à rien mais ça change tout ". Ça m'a tellement marqué... », souligne Christelle.

 

Patrick, lui, se réjouit de la bonne ambiance régnant entre bénévoles, même si beaucoup se connaissent assez peu finalement. « Ça m'a bien plu car je trouve que c'est gagnant - gagnant. C'est vraiment sympa avec les gens de la rue, mais aussi dans la voiture et j'insiste là-dessus. On passe de bons moments chaleureux », déclare-t-il avant de rappeler mi amusé-mi honteux les circonstances de son engagement au Secours Catholique il y a trois ans.

« Il y a eu un élément déclencheur complètement idiot et culpabilisant ! Il y a environ quinze ou vingt ans, je vivais à cinquante mètres d'une bouche de chaleur et ma voiture était garée devant pratiquement tous les jours. Tous les matins je voyais ce sans-abri sur cette bouche de chaleur, et tous les matins j'étais en retard et je me disais " Aujourd'hui je n'ai pas le temps, mais demain matin je lui descends un café ". Et je ne lui ai jamais descendu un café... Des années plus tard, un bon copain à la retraite a pris des responsabilités au Secours Catholique et a voulu que je bosse avec lui. Je lui ai dit que je voulais bien faire un peu de terrain, d'autant que j'avais une revanche à prendre sur moi-même. Et ça s'est fait comme ça ! », explique-t-il.

Pour la prochaine tournée, ce ne seront peut-être pas Christelle, Benoît et Patrick qui chargeront la voiture. Mais Françoise*, Peter* ou Yannick*, eux, auront sans doute toujours besoin de ces oreilles tendues au beau milieu de la nuit autour d'un café chaud et d'un morceau de gâteau.

 

* Les prénoms ont été modifiés

 

 

3 questions à Christelle Bouteiller, bénévole au Secours Catholique

- Depuis combien de temps êtes-vous bénévole au Secours Catholique ?
Lorsque j'étais étudiante, je voulais donner de mon  temps. Le Secours Catholique était une association que je connaissais de nom, je les ai donc contactés. Je souhaitais, dans la mesure du possible, rencontrer les personnes sans abri. Le permanent qui m'a reçu m'a proposé "les cafés de rue" qui était un engagement d'une fois par semaine. J'ai commencé dans ce cadre là, puis j'ai entendu parlé des sorties de nuit par d'autres bénévoles et c'est ainsi que j'ai commencé en 1996.
- Quelles évolutions avez-vous pu observer depuis que vous avez commencé à faire ces tournées ?
Si les chiffres montrent qu'il y a de plus en plus de sans abris à Paris, il est nous est difficile de faire ce constat en sortie de nuit, car nous pouvons rester un certain temps avec chacun. Nous nous arrêtons dès que nous voyons une personne réveillée et lorsque nous décidons de rentrer vers 4h ou 5h du matin, il nous arrive d'en voir encore. À mes débuts, c'était déjà le cas. 

L'origine des personnes étrangères a changé. Il y a une vingtaine d'années nous rencontrions beaucoup de Polonais, et aujourd'hui ce sont essentiellement des roms ou des roumains, et bien souvent des familles avec des enfants, parfois très jeunes. Il y a également de nombreux migrants.

Nous constatons par ailleurs que beaucoup de lieux ont été condamnés (avec des plots, des bac à fleurs en pierre, ou des grilles par exemple) afin d' empêcher les personnes de la rue de s'y installer.
- Quelles sont les principales demandes de ces sans-abris quand ils vous voient ?

Ils ont rarement de demande matérielle d’autant que c'est nous qui allons vers eux. Nous leur proposons un temps d'échange et de partage et généralement, ils sont preneurs. Nous pouvons rester 1/4 d'heure, 1/2 heure ou 1h avec eux. Tout dépend de leur envie de parler, de passer un moment avec d'autres, et de l'heure, parfois tardive, donc de leur envie de dormir !

Les personnes, le plus souvent d'origine étrangère, peuvent demander des vêtements ou des produits d'hygiène. Nous n'en donnons pas (nous n'avons que très peu de produits d’hygiène et pas du tout de vêtements), mais nous les orientons vers d’autres associations qui répondent à ces besoins, et en ça nous sommes très complémentaires.

Benjamin Jeanjean
Crédits photos : ©Vincent Boisot / Secours Catholique
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