Je prévois toutes les possibilités
Ep.8
David

Depuis l’été, David est dans l’expectative. Où va-t-il faire sa rentrée ? L’étudiant havrais peine à décrocher un contrat en alternance avec sa formation prévue à Troyes. Il se prépare petit à petit au départ, et pour évacuer son stress, il s’adonne à la pêche.

Vendredi 11 septembre. « Je ressens le calme, je respire, je me débarrasse de tout ce qui est problématique », commente David, cheveux au vent, debout sur la digue Nord du Havre, près de la grande plage de galets, dans la douceur de l’été qui se prolonge. Entre ses mains, une canne à pêche dont il actionne le moulinet à intervalles réguliers. « Quand je lance ma ligne, j’ai l’impression de lancer mon stress », métaphorise l’étudiant de 26 ans.

En juillet, son diplôme universitaire de technologie obtenu malgré l’annulation de son stage en raison du confinement, David a appris qu’il était accepté à Troyes (Aube), pour poursuivre son cursus dans les énergies renouvelables, en licence professionnelle et en alternance. Une bonne nouvelle, mais qui implique que David décroche d’ici l’automne un contrat au sein d’une entreprise de la région. L’étudiant, qui vit avec très peu de ressources, n’a pas les moyens de se rendre sur place, et les forums autour de l’apprentissage se déroulent virtuellement à cause de la crise sanitaire. Alors il réalise toutes ses recherches et démarches depuis son studio et son ordinateur.

« Je repère les offres et je les classe dans mes Favoris. J’ai postulé et aussi envoyé des candidatures spontanées, mais j’ai eu peu de réponses. C’est difficile de trouver quelque chose qui correspond à mon profil », confie David. Sans compter que les entretiens à distance « manquent d’humanité », et qu’avec la crise, les entreprises sont frileuses. « Les mesures sanitaires à appliquer et les conséquences économiques du confinement : tout ça a un impact sur les offres d’alternance, c’est sûr », pense le jeune homme.

Sur la digue du port du Havre, septembre 2020.

Quand je lance ma ligne, j’ai l’impression de lancer mon stress.

Pour autant, en sa qualité de pêcheur patient et heureux de ce que la mer accepte de lui offrir, le jeune Équatorien est philosophe. « Ce que je ne peux pas contrôler, je dois l’accepter. Je lis Nietzsche, Camus, je regarde des vidéos sur le bouddhisme. Cela m’apprend que tout ce qui peut rendre plus rapide, plus fort est déjà en soi, pas à l’extérieur ».

Pour renforcer sa sérénité face aux incertitudes, David explique : « Je prévois toutes les possibilités. » Décrocher rapidement une alternance et faire sa rentrée à Troyes début octobre. Ou obtenir de l’université un délai pour trouver l’entreprise, et continuer à chercher tout en commençant les cours. Ou encore, si l’université refuse de l’accueillir alors qu'il n'a pas signé avec une entreprise, se mettre en quête d’un emploi de technicien, en attendant de pouvoir reprendre sa formation. « Tous les chemins mènent à Rome, énonce-t-il. C’est l’objectif qui compte, pas le chemin qu’on prend. Dans mon pays, ce serait compliqué de travailler puis de reprendre des études. Là-bas, quand tu bosses, tu bosses. Mais ici, c’est différent ».

Dans les flots, la ligne à plumes de David s’agite : un poisson ! Le pêcheur amateur remonte une espèce qu’il ne connaît pas. Ses voisins, sur la digue, le renseignent : c’est une orphie, consommable, et même à la chair plutôt fine. David la cuisinera. Il a l’habitude : une bénévole du Secours Catholique lui a appris à vider le poisson. Depuis qu’il pêche, l’étudiant a ainsi épuisé toutes les façons de préparer le maquereau. « Je ne sais plus comment varier les recettes ! plaisante-t-il. Mais c’est bien, ça me fait des repas équilibrés », apprécie celui qui se nourrit essentiellement des produits récupérés chaque jeudi à la distribution des Restos du cœur. 

Je ne sais plus comment varier les recettes ! Mais c’est bien, ça me fait des repas équilibrés.

David est sur le point de quitter Le Havre. Il a photographié les lieux qu'il aimait dans cette ville.

David continue de composer avec de maigres ressources, le manque à gagner de l’annulation de son stage et un découvert creusé pendant le confinement. Dans les rayons du supermarché où il fait quelques emplettes pour sa future rentrée, le jeune homme fait très attention, portable en mode calculatrice à la main. Dans son panier, un paquet de copies doubles, du dentifrice, des brosses à dents format familial et du papier toilette. C’est tout. « Comme je ne connais pas Troyes ni les magasins les moins chers là-bas, je préfère acheter ici et petit à petit ce dont j’ai besoin », explique-t-il. Une fois dans son studio, il vérifie minutieusement son ticket de caisse.

Dans tous les cas, David ne quittera Le Havre pour Troyes que trois à cinq jours avant sa rentrée. « Le temps qu’il faut pour me repérer dans la ville avant de commencer les cours. » Il ressortira de sous son lit la grosse valise avec laquelle il a traversé l’océan pour venir au Havre il y a cinq ans. Il ne l’a utilisée qu’une fois depuis, pour retourner fêter Noël avec sa famille, il y a trois ans. Ses affaires les plus encombrantes, dont sa canne à pêche et ses nombreux livres, seront stockées chez une connaissance du Secours Catholique.

La perspective de ce prochain départ n’est pas source d’appréhension pour David. « J’ai appris à m’adapter. Et je suis plutôt excité à l’idée d’entrer dans le monde du travail, pour pouvoir vivre pour moi et de moi, ne plus être dépendant des aides, ni des autres ».

Comme je ne connais pas les magasins les moins chers à Troyes, je préfère acheter ici...

Avec ce virus, tout est décalé, sauf la rentrée… J’espère avoir une réponse vite maintenant !

Mardi 22 septembre. Les plaisirs de la pêche sont loin. À l’autre bout du téléphone, la voix de David laisse poindre l’anxiété. Une commission doit se tenir, à l’université de Troyes, pour décider si les étudiants comme lui, qui n’ont pas encore trouvé d’alternance, pourront tout de même faire leur rentrée. David a envoyé une nouvelle lettre de motivation, ainsi que le tableau de bord de ses démarches. « Avec ce virus, tout est décalé, sauf la rentrée… , grince-t-il. J’espère avoir une réponse vite maintenant ! ».

Car en l’absence de certitude, il n’a pas encore fait aboutir sa recherche d’un logement. « J’ai repéré des offres intéressantes, pas trop chères, mais je ne peux pas contacter les propriétaires tant que je ne suis pas fixé ». David est perplexe : « Je ne sais plus ce qui est le mieux pour moi… » Au même moment, l’étudiant reçoit un mail de la faculté : il est convoqué à une réunion en visio deux jours plus tard pour faire le point sur sa situation et être accompagné dans ses recherches. David peut continuer à espérer.

éclairage
Une rentrée étudiante sous le signe de la précarité

La rentrée universitaire n’est pas synonyme de fin des difficultés pour les étudiants, au contraire. Plusieurs mois après le confinement, beaucoup continuent de rencontrer des problèmes financiers et peinent à décrocher des jobs d’appoint et des contrats d’alternance ou d’apprentissage.

Je prévois toutes les possibilités
Ep.8
David

Depuis l’été, David est dans l’expectative. Où va-t-il faire sa rentrée ? L’étudiant havrais peine à décrocher un contrat en alternance avec sa formation prévue à Troyes. Il se prépare petit à petit au départ, et pour évacuer son stress, il s’adonne à la pêche.

Vendredi 11 septembre. « Je ressens le calme, je respire, je me débarrasse de tout ce qui est problématique », commente David, cheveux au vent, debout sur la digue Nord du Havre, près de la grande plage de galets, dans la douceur de l’été qui se prolonge. Entre ses mains, une canne à pêche dont il actionne le moulinet à intervalles réguliers. « Quand je lance ma ligne, j’ai l’impression de lancer mon stress », métaphorise l’étudiant de 26 ans.

En juillet, son diplôme universitaire de technologie obtenu malgré l’annulation de son stage en raison du confinement, David a appris qu’il était accepté à Troyes (Aube), pour poursuivre son cursus dans les énergies renouvelables, en licence professionnelle et en alternance. Une bonne nouvelle, mais qui implique que David décroche d’ici l’automne un contrat au sein d’une entreprise de la région. L’étudiant, qui vit avec très peu de ressources, n’a pas les moyens de se rendre sur place, et les forums autour de l’apprentissage se déroulent virtuellement à cause de la crise sanitaire. Alors il réalise toutes ses recherches et démarches depuis son studio et son ordinateur.

« Je repère les offres et je les classe dans mes Favoris. J’ai postulé et aussi envoyé des candidatures spontanées, mais j’ai eu peu de réponses. C’est difficile de trouver quelque chose qui correspond à mon profil », confie David. Sans compter que les entretiens à distance « manquent d’humanité », et qu’avec la crise, les entreprises sont frileuses. « Les mesures sanitaires à appliquer et les conséquences économiques du confinement : tout ça a un impact sur les offres d’alternance, c’est sûr », pense le jeune homme.

Sur la digue du port du Havre, septembre 2020.

Quand je lance ma ligne, j’ai l’impression de lancer mon stress.

Pour autant, en sa qualité de pêcheur patient et heureux de ce que la mer accepte de lui offrir, le jeune Équatorien est philosophe. « Ce que je ne peux pas contrôler, je dois l’accepter. Je lis Nietzsche, Camus, je regarde des vidéos sur le bouddhisme. Cela m’apprend que tout ce qui peut rendre plus rapide, plus fort est déjà en soi, pas à l’extérieur ».

Pour renforcer sa sérénité face aux incertitudes, David explique : « Je prévois toutes les possibilités. » Décrocher rapidement une alternance et faire sa rentrée à Troyes début octobre. Ou obtenir de l’université un délai pour trouver l’entreprise, et continuer à chercher tout en commençant les cours. Ou encore, si l’université refuse de l’accueillir alors qu'il n'a pas signé avec une entreprise, se mettre en quête d’un emploi de technicien, en attendant de pouvoir reprendre sa formation. « Tous les chemins mènent à Rome, énonce-t-il. C’est l’objectif qui compte, pas le chemin qu’on prend. Dans mon pays, ce serait compliqué de travailler puis de reprendre des études. Là-bas, quand tu bosses, tu bosses. Mais ici, c’est différent ».

Dans les flots, la ligne à plumes de David s’agite : un poisson ! Le pêcheur amateur remonte une espèce qu’il ne connaît pas. Ses voisins, sur la digue, le renseignent : c’est une orphie, consommable, et même à la chair plutôt fine. David la cuisinera. Il a l’habitude : une bénévole du Secours Catholique lui a appris à vider le poisson. Depuis qu’il pêche, l’étudiant a ainsi épuisé toutes les façons de préparer le maquereau. « Je ne sais plus comment varier les recettes ! plaisante-t-il. Mais c’est bien, ça me fait des repas équilibrés », apprécie celui qui se nourrit essentiellement des produits récupérés chaque jeudi à la distribution des Restos du cœur. 

Je ne sais plus comment varier les recettes ! Mais c’est bien, ça me fait des repas équilibrés.

David est sur le point de quitter Le Havre. Il a photographié les lieux qu'il aimait dans cette ville.

David continue de composer avec de maigres ressources, le manque à gagner de l’annulation de son stage et un découvert creusé pendant le confinement. Dans les rayons du supermarché où il fait quelques emplettes pour sa future rentrée, le jeune homme fait très attention, portable en mode calculatrice à la main. Dans son panier, un paquet de copies doubles, du dentifrice, des brosses à dents format familial et du papier toilette. C’est tout. « Comme je ne connais pas Troyes ni les magasins les moins chers là-bas, je préfère acheter ici et petit à petit ce dont j’ai besoin », explique-t-il. Une fois dans son studio, il vérifie minutieusement son ticket de caisse.

Dans tous les cas, David ne quittera Le Havre pour Troyes que trois à cinq jours avant sa rentrée. « Le temps qu’il faut pour me repérer dans la ville avant de commencer les cours. » Il ressortira de sous son lit la grosse valise avec laquelle il a traversé l’océan pour venir au Havre il y a cinq ans. Il ne l’a utilisée qu’une fois depuis, pour retourner fêter Noël avec sa famille, il y a trois ans. Ses affaires les plus encombrantes, dont sa canne à pêche et ses nombreux livres, seront stockées chez une connaissance du Secours Catholique.

La perspective de ce prochain départ n’est pas source d’appréhension pour David. « J’ai appris à m’adapter. Et je suis plutôt excité à l’idée d’entrer dans le monde du travail, pour pouvoir vivre pour moi et de moi, ne plus être dépendant des aides, ni des autres ».

Comme je ne connais pas les magasins les moins chers à Troyes, je préfère acheter ici...

Avec ce virus, tout est décalé, sauf la rentrée… J’espère avoir une réponse vite maintenant !

Mardi 22 septembre. Les plaisirs de la pêche sont loin. À l’autre bout du téléphone, la voix de David laisse poindre l’anxiété. Une commission doit se tenir, à l’université de Troyes, pour décider si les étudiants comme lui, qui n’ont pas encore trouvé d’alternance, pourront tout de même faire leur rentrée. David a envoyé une nouvelle lettre de motivation, ainsi que le tableau de bord de ses démarches. « Avec ce virus, tout est décalé, sauf la rentrée… , grince-t-il. J’espère avoir une réponse vite maintenant ! ».

Car en l’absence de certitude, il n’a pas encore fait aboutir sa recherche d’un logement. « J’ai repéré des offres intéressantes, pas trop chères, mais je ne peux pas contacter les propriétaires tant que je ne suis pas fixé ». David est perplexe : « Je ne sais plus ce qui est le mieux pour moi… » Au même moment, l’étudiant reçoit un mail de la faculté : il est convoqué à une réunion en visio deux jours plus tard pour faire le point sur sa situation et être accompagné dans ses recherches. David peut continuer à espérer.

éclairage
Une rentrée étudiante sous le signe de la précarité

La rentrée universitaire n’est pas synonyme de fin des difficultés pour les étudiants, au contraire. Plusieurs mois après le confinement, beaucoup continuent de rencontrer des problèmes financiers et peinent à décrocher des jobs d’appoint et des contrats d’alternance ou d’apprentissage.