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On va faire encore plus attention
Ep.11
Daniel

Depuis sa séparation et une chute de salaire liée à un changement de poste, Daniel compose avec un budget serré qui l'oblige à jongler entre les priorités. Ce cuisinier compte sur un changement dans sa vie personnelle pour l'aider à stabiliser sa situation, mais fait les frais du reconfinement, synonyme pour lui de chômage partiel.

Sa première journée de congé depuis juin, Daniel l'a passée... à enchaîner les lessives. Le contrat d'électricité de son pavillon, en périphérie de Montpellier (Hérault), réduit les tarifs le week-end, alors ce père de famille monoparentale a saisi l'occasion de quelques économies. Mi-octobre, Daniel a pu s'accorder du temps libre pour les vacances de la Toussaint. Une pause dont il rêvait après un été fini sur les rotules. Depuis sa réouverture et jusqu'au reconfinement, le restaurant qui l'emploie, dans le centre-ville de Sète, a affiché complet. D'où des journées qui s'étiraient de 9 heures à 23 heures passées, avec quatre heures de coupure pour souffler. Le cuisinier ne s'en plaint pas. « Avec les heures supp’, j'ai pu toucher jusqu'à 2 000 euros début octobre, pour un salaire de base de 1 350 euros net », évalue-t-il. Mais pendant ses congés, il revendique de n’aspirer qu'à une chose : « Ne surtout rien faire ! »

Il est presque 13 heures, ce lundi humide et venteux. La famille converge autour de la table dans la cuisine ouverte sur le salon. Debout au-dessus d'eux, Daniel remplit à ras bord les assiettes de Lounys, Lonha et Lylho, ses trois plus jeunes enfants. Seule Aïryne, l'aînée issue d'une première union, manque à l'appel. L'adolescente est restée chez la mère de Daniel, Claunide, qui l'épaule en hébergeant régulièrement la fratrie dans son petit deux-pièces. Pour ces vacances comme pour les précédentes, le budget ultra serré de la famille n'autorise pas de loisirs, hormis des après-midi canapé et des tours à trottinettes du quartier. Pas de centre aéré. Et chaque litre d'essence est compté. « Après la piscine gonflable cet été, le loisir d'hiver, c'est la télé », décrit Daniel, l'œil attiré par la série de vampires qui hypnotise Lylho sur l'écran du salon.

Pour ces vacances comme pour les précédentes, le budget ultra serré de la famille n'autorise pas de loisirs, hormis des après-midi canapé et des tours à trottinettes du quartier.

Après la piscine gonflable cet été, le loisir d'hiver, c'est la télé.

Chaque mois, le budget de Daniel est plombé par des dépenses inévitables, en tête desquelles le loyer de plus de 900 euros pour 80 m2. Une contrainte imposée par sa situation de monoparentalité. Daniel a besoin d'une superficie assez grande pour accueillir les enfants qu'il garde une semaine sur deux. Il met un point d'honneur à leur offrir un cadre agréable, dans un village plutôt qu'en zone urbaine, avec un jardinet pour s'aérer. La résidence alternée l'oblige à ne pas s'éloigner de Lunel, où tous les quatre sont scolarisés, et du Gard, où vit la mère des cadets. « Avec tous ces critères, je ne peux pas trouver moins cher », assure Daniel.

Autre fardeau : le remboursement de mensualités. Dans la restauration, Daniel a longtemps connu une trajectoire financière ascendante, jusqu'à gagner 3 000 euros net par mois dans un établissement chic du bord de mer. Un CDI qu'il a quitté lessivé, au bord du burn-out. « Comme j'avais jusque là un salaire confortable, je ne faisais pas attention. J'ai pris des crédits à la consommation, relate-t-il. Je suis parti sans me poser de questions. Les mensualités ont continué, alors que l'argent tombait beaucoup moins. » Le cuisinier consacre 350 euros par mois à ces remboursements. L'un de ses crédits, auprès du service bancaire d'une grande surface, court encore sur cinq ou six ans.

Même s'il a retrouvé un poste en juillet 2019, Daniel connaît l'angoisse des impayés. Chaque mois l'oblige à jongler entre les échéances et les priorités. « Je paye le loyer direct quand le salaire tombe pour ne pas risquer que ça ne passe pas », insiste-t-il. Daniel ne veut plus revivre non plus le stress vécu avant le premier confinement. « J'étais en retard pour l'électricité et le fournisseur a coupé l'accès alors que le frigo était plein, se souvient-il. L'assistante sociale m'a orienté vers le Secours Catholique qui m'a aidé pour le chèque. » Une fois les dépenses de logement honorées, « c'est : "premier arrivé, premier servi" ». D'où ses retards accumulés auprès d'un organisme de crédit. « Quand ils arrivaient le 15, il n'y avait plus rien sur mon compte », admet Daniel.

Daniel consacre 350 euros par mois à aux remboursements de crédits à la consommation contractés quand ces revenus étaient bien plus élevés.

Au fil des semaines et grâce aux heures supp’, son budget est toutefois en passe de se réguler. « Depuis un mois et demi, j'arrive à tout payer, zéro rejet, même si je termine dans le négatif et que ça ne serait possible sans les 500 euros de découvert autorisé par ma banque », souffle-t-il. Le quadra n'en savoure pas moins une forme de tranquillité retrouvée. « Je me suis remis à décrocher le téléphone. J'avais arrêté par peur de tomber sur un créancier. Les messages désagréables ont disparu. Ca me pesait beaucoup. »

Daniel ne s'en cache pas : il a frôlé, ces derniers mois, une situation critique. « J'étais arrivé à un point de craquage, je ne voyais plus de solution à ma portée. J'avais rendez-vous pour un dossier de surendettement. » Une nouvelle donne dans sa vie l'en a dissuadé : sa décision de s'installer avec sa compagne, qu'il fréquente depuis plusieurs mois. Maribel, 33 ans, travaille comme aide-soignante dans un Ehpad. Début octobre, elle a quitté son logement pour emménager chez Daniel avec ses enfants qu'elle élève seule, Lyah, 14 ans, et Lenny, 10 ans. « Le dossier de surendettement, c'est une bonne option quand on n'a plus de recours, estime-t-elle. Mais ça veut dire qu'on n'emprunte plus pendant plusieurs années, qu'on ne fait plus de projets. »

Maintenant, on va faire rentrer deux salaires. Si on se serre encore plus la ceinture, je pense que ça peut marcher.

Le couple a mis à plat ses rentrées d'argent et ses dépenses pour élaborer un plan d'attaque. Maribel l'a griffonné sur un papier qu'elle déplie sur la table, les manches de son sweat retroussées. Côté ressources, l'aide-soignante va bientôt toucher une prime d'assiduité. Et Daniel et elle comptent sur le même levier pour augmenter leurs revenus. « J'enquille les heures supp’, je cravache jusqu'à douze heures par jour », décrit-elle. Maribel perçoit également 1 350 euros net par mois, qu'elle complète ainsi pour atteindre 1 800 à 2 000 euros. Contrairement à Daniel, elle bénéficiait jusque là d'une aide personnalisée au logement (APL) qui, comme les autres prestations sociales du couple, seront re-calculées en fonction de leur changement de situation.

Côté dépenses, à compter de novembre, le budget logement de Daniel sera de fait divisé par deux, celui de Maribel à peu près inchangé. Les deux parents vont aussi croiser leurs techniques pour « faire encore plus attention ». « Moi, par exemple, je ne fais pas les courses avec une calculatrice, sauf quand je suis très juste. J'ai tendance à acheter des produits de marques, alors que Daniel prend les moins chers, illustre Maribel. Par contre, je suis très à cheval sur les factures, les courriers de relance. Je ne laisse rien passer. » Elle aussi a contracté des emprunts, notamment pour l'achat de sa voiture. « On a à nous deux 7 650 euros de crédits », calcule la trentenaire. 

Les enfants de Daniel et Maribel veulent faire passer un message !

Désormais, « tout le surplus d'argent sera consacré à les éponger, car moins on en aura, plus on pourra mettre de côté », poursuit Maribel, qui se verrait bien, un jour, acheter une maison et reprendre des études. « Maintenant que je n'ai plus de retards, tout ce qui rentre en plus pourrait servir à nous faire plaisir, abonde Daniel, à côté d'elle. Mais on préfère le mettre à rembourser. On devrait s'en sortir s'il n'y a pas d'imprévu : une réparation, une amende... » Ou un reconfinement. Mi-octobre, Daniel voulait encore croire que le couvre-feu, alors étendu à l'Hérault, n'handicaperait pas son employeur. Mais la fermeture totale des restaurants depuis le 30 octobre est un nouveau coup de massue. Revoilà Daniel placé au chômage partiel, comme de mars à juin, avec un salaire brut amputé de 30% à compter de novembre.

Il va falloir prier pour que le reconfinement s'arrête vite, sinon la fin d'année s'annonce très difficile.

éclairage
Budget des ménages : les choix impossibles
Chaque année, le Secours Catholique, qui rencontre dans ses accueils près de 1,4 million de personnes, publie son rapport statistique "État de la pauvreté en France". Cette année, l'association propose une étude détaillée des budgets des ménages les plus modestes et met en lumière les "choix impossibles" que ces derniers doivent opérer pour (sur)vivre. Pour Pascale Novelli, statisticienne et co-auteure du rapport, le témoignage de Daniel est, à bien des égards, emblématique.
On va faire encore plus attention
Ep.11
Daniel

Depuis sa séparation et une chute de salaire liée à un changement de poste, Daniel compose avec un budget serré qui l'oblige à jongler entre les priorités. Ce cuisinier compte sur un changement dans sa vie personnelle pour l'aider à stabiliser sa situation, mais fait les frais du reconfinement, synonyme pour lui de chômage partiel.

Sa première journée de congé depuis juin, Daniel l'a passée... à enchaîner les lessives. Le contrat d'électricité de son pavillon, en périphérie de Montpellier (Hérault), réduit les tarifs le week-end, alors ce père de famille monoparentale a saisi l'occasion de quelques économies. Mi-octobre, Daniel a pu s'accorder du temps libre pour les vacances de la Toussaint. Une pause dont il rêvait après un été fini sur les rotules. Depuis sa réouverture et jusqu'au reconfinement, le restaurant qui l'emploie, dans le centre-ville de Sète, a affiché complet. D'où des journées qui s'étiraient de 9 heures à 23 heures passées, avec quatre heures de coupure pour souffler. Le cuisinier ne s'en plaint pas. « Avec les heures supp’, j'ai pu toucher jusqu'à 2 000 euros début octobre, pour un salaire de base de 1 350 euros net », évalue-t-il. Mais pendant ses congés, il revendique de n’aspirer qu'à une chose : « Ne surtout rien faire ! »

Il est presque 13 heures, ce lundi humide et venteux. La famille converge autour de la table dans la cuisine ouverte sur le salon. Debout au-dessus d'eux, Daniel remplit à ras bord les assiettes de Lounys, Lonha et Lylho, ses trois plus jeunes enfants. Seule Aïryne, l'aînée issue d'une première union, manque à l'appel. L'adolescente est restée chez la mère de Daniel, Claunide, qui l'épaule en hébergeant régulièrement la fratrie dans son petit deux-pièces. Pour ces vacances comme pour les précédentes, le budget ultra serré de la famille n'autorise pas de loisirs, hormis des après-midi canapé et des tours à trottinettes du quartier. Pas de centre aéré. Et chaque litre d'essence est compté. « Après la piscine gonflable cet été, le loisir d'hiver, c'est la télé », décrit Daniel, l'œil attiré par la série de vampires qui hypnotise Lylho sur l'écran du salon.

Pour ces vacances comme pour les précédentes, le budget ultra serré de la famille n'autorise pas de loisirs, hormis des après-midi canapé et des tours à trottinettes du quartier.

Après la piscine gonflable cet été, le loisir d'hiver, c'est la télé.

Chaque mois, le budget de Daniel est plombé par des dépenses inévitables, en tête desquelles le loyer de plus de 900 euros pour 80 m2. Une contrainte imposée par sa situation de monoparentalité. Daniel a besoin d'une superficie assez grande pour accueillir les enfants qu'il garde une semaine sur deux. Il met un point d'honneur à leur offrir un cadre agréable, dans un village plutôt qu'en zone urbaine, avec un jardinet pour s'aérer. La résidence alternée l'oblige à ne pas s'éloigner de Lunel, où tous les quatre sont scolarisés, et du Gard, où vit la mère des cadets. « Avec tous ces critères, je ne peux pas trouver moins cher », assure Daniel.

Autre fardeau : le remboursement de mensualités. Dans la restauration, Daniel a longtemps connu une trajectoire financière ascendante, jusqu'à gagner 3 000 euros net par mois dans un établissement chic du bord de mer. Un CDI qu'il a quitté lessivé, au bord du burn-out. « Comme j'avais jusque là un salaire confortable, je ne faisais pas attention. J'ai pris des crédits à la consommation, relate-t-il. Je suis parti sans me poser de questions. Les mensualités ont continué, alors que l'argent tombait beaucoup moins. » Le cuisinier consacre 350 euros par mois à ces remboursements. L'un de ses crédits, auprès du service bancaire d'une grande surface, court encore sur cinq ou six ans.

Même s'il a retrouvé un poste en juillet 2019, Daniel connaît l'angoisse des impayés. Chaque mois l'oblige à jongler entre les échéances et les priorités. « Je paye le loyer direct quand le salaire tombe pour ne pas risquer que ça ne passe pas », insiste-t-il. Daniel ne veut plus revivre non plus le stress vécu avant le premier confinement. « J'étais en retard pour l'électricité et le fournisseur a coupé l'accès alors que le frigo était plein, se souvient-il. L'assistante sociale m'a orienté vers le Secours Catholique qui m'a aidé pour le chèque. » Une fois les dépenses de logement honorées, « c'est : "premier arrivé, premier servi" ». D'où ses retards accumulés auprès d'un organisme de crédit. « Quand ils arrivaient le 15, il n'y avait plus rien sur mon compte », admet Daniel.

Daniel consacre 350 euros par mois à aux remboursements de crédits à la consommation contractés quand ces revenus étaient bien plus élevés.

Au fil des semaines et grâce aux heures supp’, son budget est toutefois en passe de se réguler. « Depuis un mois et demi, j'arrive à tout payer, zéro rejet, même si je termine dans le négatif et que ça ne serait possible sans les 500 euros de découvert autorisé par ma banque », souffle-t-il. Le quadra n'en savoure pas moins une forme de tranquillité retrouvée. « Je me suis remis à décrocher le téléphone. J'avais arrêté par peur de tomber sur un créancier. Les messages désagréables ont disparu. Ca me pesait beaucoup. »

Daniel ne s'en cache pas : il a frôlé, ces derniers mois, une situation critique. « J'étais arrivé à un point de craquage, je ne voyais plus de solution à ma portée. J'avais rendez-vous pour un dossier de surendettement. » Une nouvelle donne dans sa vie l'en a dissuadé : sa décision de s'installer avec sa compagne, qu'il fréquente depuis plusieurs mois. Maribel, 33 ans, travaille comme aide-soignante dans un Ehpad. Début octobre, elle a quitté son logement pour emménager chez Daniel avec ses enfants qu'elle élève seule, Lyah, 14 ans, et Lenny, 10 ans. « Le dossier de surendettement, c'est une bonne option quand on n'a plus de recours, estime-t-elle. Mais ça veut dire qu'on n'emprunte plus pendant plusieurs années, qu'on ne fait plus de projets. »

Maintenant, on va faire rentrer deux salaires. Si on se serre encore plus la ceinture, je pense que ça peut marcher.

Le couple a mis à plat ses rentrées d'argent et ses dépenses pour élaborer un plan d'attaque. Maribel l'a griffonné sur un papier qu'elle déplie sur la table, les manches de son sweat retroussées. Côté ressources, l'aide-soignante va bientôt toucher une prime d'assiduité. Et Daniel et elle comptent sur le même levier pour augmenter leurs revenus. « J'enquille les heures supp’, je cravache jusqu'à douze heures par jour », décrit-elle. Maribel perçoit également 1 350 euros net par mois, qu'elle complète ainsi pour atteindre 1 800 à 2 000 euros. Contrairement à Daniel, elle bénéficiait jusque là d'une aide personnalisée au logement (APL) qui, comme les autres prestations sociales du couple, seront re-calculées en fonction de leur changement de situation.

Côté dépenses, à compter de novembre, le budget logement de Daniel sera de fait divisé par deux, celui de Maribel à peu près inchangé. Les deux parents vont aussi croiser leurs techniques pour « faire encore plus attention ». « Moi, par exemple, je ne fais pas les courses avec une calculatrice, sauf quand je suis très juste. J'ai tendance à acheter des produits de marques, alors que Daniel prend les moins chers, illustre Maribel. Par contre, je suis très à cheval sur les factures, les courriers de relance. Je ne laisse rien passer. » Elle aussi a contracté des emprunts, notamment pour l'achat de sa voiture. « On a à nous deux 7 650 euros de crédits », calcule la trentenaire. 

Les enfants de Daniel et Maribel veulent faire passer un message !

Désormais, « tout le surplus d'argent sera consacré à les éponger, car moins on en aura, plus on pourra mettre de côté », poursuit Maribel, qui se verrait bien, un jour, acheter une maison et reprendre des études. « Maintenant que je n'ai plus de retards, tout ce qui rentre en plus pourrait servir à nous faire plaisir, abonde Daniel, à côté d'elle. Mais on préfère le mettre à rembourser. On devrait s'en sortir s'il n'y a pas d'imprévu : une réparation, une amende... » Ou un reconfinement. Mi-octobre, Daniel voulait encore croire que le couvre-feu, alors étendu à l'Hérault, n'handicaperait pas son employeur. Mais la fermeture totale des restaurants depuis le 30 octobre est un nouveau coup de massue. Revoilà Daniel placé au chômage partiel, comme de mars à juin, avec un salaire brut amputé de 30% à compter de novembre.

Il va falloir prier pour que le reconfinement s'arrête vite, sinon la fin d'année s'annonce très difficile.

éclairage
Budget des ménages : les choix impossibles
Chaque année, le Secours Catholique, qui rencontre dans ses accueils près de 1,4 million de personnes, publie son rapport statistique "État de la pauvreté en France". Cette année, l'association propose une étude détaillée des budgets des ménages les plus modestes et met en lumière les "choix impossibles" que ces derniers doivent opérer pour (sur)vivre. Pour Pascale Novelli, statisticienne et co-auteure du rapport, le témoignage de Daniel est, à bien des égards, emblématique.