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Je vais chercher un quatrième job
Ep.15
Laurence et Raphaël

En janvier, Raphaël commencera un nouveau travail et Laurence devrait reprendre son activité. En attendant, ce mois de décembre est particulièrement dur financièrement pour le couple à cause d’une perte de revenus. Heureusement, une éclaircie est apparue du côté de la Banque de France.

7h30, dimanche 22 novembre. Dans les rues désertes du centre-ville de Cadillac, en Gironde, la 607 grise de Raphaël s’arrête quelques secondes, puis repart à vive allure, tourne à droite, à gauche, s’arrête à nouveau, repart... Comme chaque matin, dans un ballet bien rôdé, une pile de Sud-Ouest posée sur le siège passager, le père de famille livre le journal aux habitants. Le dimanche, Raphaël entame sa tournée vers 7h. « C’est presque une grasse mat’ », dit-il, amusé. Le reste de la semaine, c’est plutôt 5h, après avoir récupéré à l’épicerie de Cérons, le village où il vit, les journaux qu’il glissera dans les boîtes aux lettres. Ensuite, vers 6h15, il file à Cadaujac, à une trentaine de kilomètres de l’autre côté de la Garonne. Il y suit depuis le 19 octobre une formation de chauffeur de bus. Mais le dimanche, c’est jour de repos.

8h30. Le soleil est levé depuis peu et la température dépasse à peine les 3 °C, lorsque Raphaël se gare devant chez lui. La maison est encore endormie, sauf Tyméo, 3 ans, qui, blotti dans le canapé, regarde des dessins animés. Raphaël se refait un café, puis après avoir embrassé son fils, s’assoit à la table du séjour où il se roule une cigarette. Il est tranquille jusqu’à 17h30. Là, il devra à nouveau enfiler son blouson et attraper les clés de sa voiture pour se rendre à Castres-Gironde, à 12 kilomètres de Cérons, où il embauche tous les soirs à 18h comme livreur de pizza. Il débauche rarement avant 23h.

Comme chaque matin, dans un ballet bien rôdé, une pile de Sud-Ouest posée sur le siège passager, le père de famille livre le journal aux habitants.

Raphaël a toujours cumulé les emplois. Sud-Ouest le matin, la pizzeria le soir, et un troisième boulot en journée. Avant d’entamer la formation de chauffeur de bus, il travaillait de 7h à 15h dans une déchetterie, à Langon, à 20 km de chez lui. Un poste qu’il avait trouvé après le confinement. Au volant d’un camion, il ramassait les encombrants pour les rapporter au centre de tri. Mais en septembre, en portant une machine à laver, il s’est fait une entorse au poignet. Impossible désormais de soulever des poids trop lourds. « J’ai vu passer cette annonce de formation financée par l’entreprise de transport. Plutôt que de rester en arrêt maladie, j’ai saisi l’opportunité », explique le presque quinquagénaire. Les deux mois d’apprentissage doivent déboucher sur un CDI de conducteur de bus scolaire. « Normalement, je commence en janvier. »  Cette perspective le réjouit. « Je vais voir du monde. Ce sera plus de responsabilité. Transporter des gamins, ce n’est pas comme des machines à laver, plaisante-t-il. Et puis, conduire des véhicules de cette taille, c’est intéressant. » La seule ombre au tableau est la perte de salaire. À la déchetterie de Langon, Raphaël gagnait 1400 euros net par mois. « Là, ce sera plutôt 800 - 850 euros. » Avec Sud-Ouest et la pizzeria, cela lui fera environ 2100 euros. Trop juste par rapport aux charges fixes que doit supporter le ménage (lire l’épisode précédent : « On vit au jour le jour »).

Alors Raphaël prévoit déjà de chercher un quatrième boulot. « L’avantage du transport scolaire c’est que tu travailles en début de matinée et fin d’après-midi. Entre les deux, je pourrai faire autre chose. » Il pense à de la livraison pour des restaurants ou à de la distribution de prospectus. Dans l’absolu, dit-il, « c’est sûr que je préfèrerais des journées moins chargées, avec un salaire plus gros ». En novembre 2019, il a arrêté les livraisons de pizzas le soir. Car les grosses journées de travail jusqu’à 23h le fatiguaient. Il voulait aussi profiter davantage de ses deux derniers enfants, Inaya et Tyméo. Mais il a dû reprendre en août pour compenser les baisses d’indemnité chômage de sa femme.

C’est sûr que je préfèrerais des journées moins chargées, avec un salaire plus gros.

Laurence, qui a perdu son emploi lors du confinement du printemps, devrait retrouver un poste d’assistante de vie à domicile en janvier. Elle compte contacter mi-décembre l’association qui l’emploie. « Le problème c’est qu’ils ne me proposent que des CDD. » Elle va sûrement démarcher d’autres employeurs pour obtenir un CDI. L’idéal pour elle serait un temps plein dans un Ehpad. Mais les horaires ne sont pas compatibles avec des enfants et un mari qui travaille de 5h à 23h. « Si seulement, tu bossais moins… », lance-t-elle en s’adressant à Raphaël assis en face d’elle. En attendant, elle espère, sans trop y croire, recevoir les 500 euros d’indemnité de son arrêt maladie (elle vient de se faire opérer d’une hernie discale) en décembre. « Pour Noël, ça fera un peu de beurre dans les épinards. »
Car financièrement, la fin du mois de novembre a été encore plus rude que d’habitude. Dans le cadre de sa formation, Raphaël a touché 658 euros. Laurence, radiée de Pôle emploi au moment de sa mise en arrêt maladie mi-novembre, n’a perçu que 296 euros d’indemnité chômage. « Et encore, j’ai failli toucher moins. Ils m’avaient radié dès le 12 novembre alors que mon arrêt maladie n’a commencé que le 18. J’ai dû batailler pour récupérer six jours d’allocation chômage. »

Financièrement, la fin du mois de novembre a été encore plus rude que d’habitude.

La bonne nouvelle de ces dernières semaines est l’acceptation par la Banque de France de leur dossier de surendettement. Toutes leurs dettes sont désormais suspendues le temps que le dossier soit instruit et le jugement rendu. « C’est un soulagement, avoue Laurence. Au moins les huissiers vont arrêter de nous embêter. Ils étaient au courant de nos démarches de reconnaissance de surendettement. Donc ils nous mettaient la pression pour essayer de récupérer l’argent avant. » Elle nous tend une lettre d’injonction de paiement reçue le 13 novembre. Coût du courrier, à leur charge : 177 euros. Sur son téléphone, elle nous montre les textos qu’elle reçoit depuis le 2 juillet de la part de l’huissier. Le dernier date du 7 novembre : « Nous sommes dans l’attente de votre règlement. » Puis en lettres majuscules : « DERNIER AVERTISSEMENT AVANT SAISIE + GENDARMERIE DE CERONS + SERRURIER ET TÉMOINS ». Grâce à la décision de la Banque de France, le couple ne devrait plus recevoir ce type de menaces. Laurence se sent moins stressée. De là à dire que l’horizon s’éclaircit… Un sourire désabusé apparaît sur son visage. « Ce sera le cas quand je bosserai à nouveau », dit-elle.

C’est un soulagement. Au moins les huissiers vont arrêter de nous embêter.

éclairage
D’autres témoignages à écouter

Raphaël doit cumuler les jobs pour espérer s’en sortir, mais la crise sanitaire, heureusement, ne l’empêche pas de travailler. Pour certaines catégories de travailleurs intermittents, dans la restauration ou l’événementiel, c’est la double peine. Privés soudainement de leur activité en raison du Covid-19, ils ont été oubliés dans un premier temps des dispositifs d’aide, ne rentrant dans aucune “case,” et ont vu leurs ressources chuter dramatiquement du jour au lendemain. Ces “travailleurs sans filet” témoignent dans une émission de France culture.

Nous vous invitons également à (ré)écouter des témoignages de personnes surendettées lors d’audiences enregistrées au tribunal d’Arras, toujours pour France Culture.

Je vais chercher un quatrième job
Ep.15
Laurence et Raphaël

En janvier, Raphaël commencera un nouveau travail et Laurence devrait reprendre son activité. En attendant, ce mois de décembre est particulièrement dur financièrement pour le couple à cause d’une perte de revenus. Heureusement, une éclaircie est apparue du côté de la Banque de France.

7h30, dimanche 22 novembre. Dans les rues désertes du centre-ville de Cadillac, en Gironde, la 607 grise de Raphaël s’arrête quelques secondes, puis repart à vive allure, tourne à droite, à gauche, s’arrête à nouveau, repart... Comme chaque matin, dans un ballet bien rôdé, une pile de Sud-Ouest posée sur le siège passager, le père de famille livre le journal aux habitants. Le dimanche, Raphaël entame sa tournée vers 7h. « C’est presque une grasse mat’ », dit-il, amusé. Le reste de la semaine, c’est plutôt 5h, après avoir récupéré à l’épicerie de Cérons, le village où il vit, les journaux qu’il glissera dans les boîtes aux lettres. Ensuite, vers 6h15, il file à Cadaujac, à une trentaine de kilomètres de l’autre côté de la Garonne. Il y suit depuis le 19 octobre une formation de chauffeur de bus. Mais le dimanche, c’est jour de repos.

8h30. Le soleil est levé depuis peu et la température dépasse à peine les 3 °C, lorsque Raphaël se gare devant chez lui. La maison est encore endormie, sauf Tyméo, 3 ans, qui, blotti dans le canapé, regarde des dessins animés. Raphaël se refait un café, puis après avoir embrassé son fils, s’assoit à la table du séjour où il se roule une cigarette. Il est tranquille jusqu’à 17h30. Là, il devra à nouveau enfiler son blouson et attraper les clés de sa voiture pour se rendre à Castres-Gironde, à 12 kilomètres de Cérons, où il embauche tous les soirs à 18h comme livreur de pizza. Il débauche rarement avant 23h.

Comme chaque matin, dans un ballet bien rôdé, une pile de Sud-Ouest posée sur le siège passager, le père de famille livre le journal aux habitants.

Raphaël a toujours cumulé les emplois. Sud-Ouest le matin, la pizzeria le soir, et un troisième boulot en journée. Avant d’entamer la formation de chauffeur de bus, il travaillait de 7h à 15h dans une déchetterie, à Langon, à 20 km de chez lui. Un poste qu’il avait trouvé après le confinement. Au volant d’un camion, il ramassait les encombrants pour les rapporter au centre de tri. Mais en septembre, en portant une machine à laver, il s’est fait une entorse au poignet. Impossible désormais de soulever des poids trop lourds. « J’ai vu passer cette annonce de formation financée par l’entreprise de transport. Plutôt que de rester en arrêt maladie, j’ai saisi l’opportunité », explique le presque quinquagénaire. Les deux mois d’apprentissage doivent déboucher sur un CDI de conducteur de bus scolaire. « Normalement, je commence en janvier. »  Cette perspective le réjouit. « Je vais voir du monde. Ce sera plus de responsabilité. Transporter des gamins, ce n’est pas comme des machines à laver, plaisante-t-il. Et puis, conduire des véhicules de cette taille, c’est intéressant. » La seule ombre au tableau est la perte de salaire. À la déchetterie de Langon, Raphaël gagnait 1400 euros net par mois. « Là, ce sera plutôt 800 - 850 euros. » Avec Sud-Ouest et la pizzeria, cela lui fera environ 2100 euros. Trop juste par rapport aux charges fixes que doit supporter le ménage (lire l’épisode précédent : « On vit au jour le jour »).

Alors Raphaël prévoit déjà de chercher un quatrième boulot. « L’avantage du transport scolaire c’est que tu travailles en début de matinée et fin d’après-midi. Entre les deux, je pourrai faire autre chose. » Il pense à de la livraison pour des restaurants ou à de la distribution de prospectus. Dans l’absolu, dit-il, « c’est sûr que je préfèrerais des journées moins chargées, avec un salaire plus gros ». En novembre 2019, il a arrêté les livraisons de pizzas le soir. Car les grosses journées de travail jusqu’à 23h le fatiguaient. Il voulait aussi profiter davantage de ses deux derniers enfants, Inaya et Tyméo. Mais il a dû reprendre en août pour compenser les baisses d’indemnité chômage de sa femme.

C’est sûr que je préfèrerais des journées moins chargées, avec un salaire plus gros.

Laurence, qui a perdu son emploi lors du confinement du printemps, devrait retrouver un poste d’assistante de vie à domicile en janvier. Elle compte contacter mi-décembre l’association qui l’emploie. « Le problème c’est qu’ils ne me proposent que des CDD. » Elle va sûrement démarcher d’autres employeurs pour obtenir un CDI. L’idéal pour elle serait un temps plein dans un Ehpad. Mais les horaires ne sont pas compatibles avec des enfants et un mari qui travaille de 5h à 23h. « Si seulement, tu bossais moins… », lance-t-elle en s’adressant à Raphaël assis en face d’elle. En attendant, elle espère, sans trop y croire, recevoir les 500 euros d’indemnité de son arrêt maladie (elle vient de se faire opérer d’une hernie discale) en décembre. « Pour Noël, ça fera un peu de beurre dans les épinards. »
Car financièrement, la fin du mois de novembre a été encore plus rude que d’habitude. Dans le cadre de sa formation, Raphaël a touché 658 euros. Laurence, radiée de Pôle emploi au moment de sa mise en arrêt maladie mi-novembre, n’a perçu que 296 euros d’indemnité chômage. « Et encore, j’ai failli toucher moins. Ils m’avaient radié dès le 12 novembre alors que mon arrêt maladie n’a commencé que le 18. J’ai dû batailler pour récupérer six jours d’allocation chômage. »

Financièrement, la fin du mois de novembre a été encore plus rude que d’habitude.

La bonne nouvelle de ces dernières semaines est l’acceptation par la Banque de France de leur dossier de surendettement. Toutes leurs dettes sont désormais suspendues le temps que le dossier soit instruit et le jugement rendu. « C’est un soulagement, avoue Laurence. Au moins les huissiers vont arrêter de nous embêter. Ils étaient au courant de nos démarches de reconnaissance de surendettement. Donc ils nous mettaient la pression pour essayer de récupérer l’argent avant. » Elle nous tend une lettre d’injonction de paiement reçue le 13 novembre. Coût du courrier, à leur charge : 177 euros. Sur son téléphone, elle nous montre les textos qu’elle reçoit depuis le 2 juillet de la part de l’huissier. Le dernier date du 7 novembre : « Nous sommes dans l’attente de votre règlement. » Puis en lettres majuscules : « DERNIER AVERTISSEMENT AVANT SAISIE + GENDARMERIE DE CERONS + SERRURIER ET TÉMOINS ». Grâce à la décision de la Banque de France, le couple ne devrait plus recevoir ce type de menaces. Laurence se sent moins stressée. De là à dire que l’horizon s’éclaircit… Un sourire désabusé apparaît sur son visage. « Ce sera le cas quand je bosserai à nouveau », dit-elle.

C’est un soulagement. Au moins les huissiers vont arrêter de nous embêter.

éclairage
D’autres témoignages à écouter

Raphaël doit cumuler les jobs pour espérer s’en sortir, mais la crise sanitaire, heureusement, ne l’empêche pas de travailler. Pour certaines catégories de travailleurs intermittents, dans la restauration ou l’événementiel, c’est la double peine. Privés soudainement de leur activité en raison du Covid-19, ils ont été oubliés dans un premier temps des dispositifs d’aide, ne rentrant dans aucune “case,” et ont vu leurs ressources chuter dramatiquement du jour au lendemain. Ces “travailleurs sans filet” témoignent dans une émission de France culture.

Nous vous invitons également à (ré)écouter des témoignages de personnes surendettées lors d’audiences enregistrées au tribunal d’Arras, toujours pour France Culture.