Brigitte ou La thérapie du théâtre

Publié le 15/02/2016
Créteil
Brigitte ou La thérapie du théâtre
 

L'enfance de Brigitte, 60 ans, a été marquée au fer rouge. Jusqu’alors muette et solitaire, elle a découvert auprès du Secours Catholique de Créteil qu’en jouant la comédie, elle exorcisait ses vieux démons.

Recroquevillée sur sa chaise, tête baissée derrière sa frange, Brigitte observe ses compagnons qui s'agitent autour de la table du petit déjeuner. Les Fous d’art solidaire se préparent à répéter la pièce qu’ils joueront à l’automne. Brigitte se lève, se plante face à son partenaire et commence à dire son texte. Sa voix puissante impose le silence à tous. Une transformation vient de s’opérer sous nos yeux. La frêle et diaphane Brigitte s’est métamorphosée en une autoritaire et majestueuse Cruella. 

« J’ai un grand plaisir à jouer. Et le trac aussi, dit-elle. Terrible, le trac. Peut-être parce que je n’arrive pas à mémoriser le texte. J’improvise. »  En novembre, au théâtre des Côteaux du sud à Créteil, elle prenait les spectateurs à témoin de son manque de mémoire avec un tel naturel qu’on aurait pu croire que cela faisait partie du texte. « Sur scène, je deviens le personnage. J’oublie qui je suis. Je me libère de moi, de ma dépression. Je ne suis plus Brigitte l’angoissée, je suis Cruella, celle qui a de l’assurance et qui n’a peur de rien. »

Je me suis immédiatement donné corps et âme à mon métier


Cruella. Un nom proche de l’adjectif que Brigitte associe à ses parents. « Mes parents étaient cruels. Mon père était cruel. » Née en 1955 à Brest d’un père officier de marine et d’une mère au foyer, Brigitte est l'aînée d’une fratrie de quatre. Le couple est aisé mais « nous vivions comme si n’avions pas d’argent. » Le père part pour des missions de plusieurs mois. A la maison, « il était violent. Il nous battait comme plâtre. Surtout mon frère, parce qu’il était dyslexique. Avec moi, dit-elle après quelques secondes, c’était plus grave. » Plus grave ? « Oui. Vous comprenez n’est-ce pas ? » Dans le riche vocabulaire de cette femme ayant reçu « une bonne instruction », il y a des mots impossibles à prononcer. « J’ai voulu en parler à ma mère, puis à ma grand-mère paternelle, elles ont refusé de m’écouter. »

Dès lors, elle se taira. A 13 ans, ses parents divorcent. La vie de famille est terminée. Brigitte part vivre chez sa grand-mère paternelle à laquelle elle s’attache. Seule, sans amie, elle plonge dans les études jusqu’à son concours d’infirmière qui la conduit à Garches, où on lui propose un poste. « Je me suis immédiatement donné corps et âme à mon métier, dit-elle. Je travaillais de nuit. Je ne faisais rien d’autre. Rien d’autre ne m’intéressait. »

Nourrie et logée par l’hôpital, elle vit une immersion totale qui la conduira, quelques années plus tard, à faire « plusieurs burn-out. » D’hôpitaux en maisons de repos, Brigitte finit par être déclarée invalide. « Je suis pensionnée pour maladie des nerfs », explique-t-elle. Mais elle précise n’avoir jamais eu d’accompagnement psychologique, « juste des médicaments pour échapper à mon état : antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères. » Depuis son enfance, ses nuits sont marquées par les insomnies.  « J'ai toujours mal dormi depuis que j’entendais mes parents se disputer. »

raide amoureuse


Brigitte vit la nuit. Elle partage son petit appartement avec Choupinou, un chat de deux ans dont elle est « raide amoureuse. » L’amour ? Oui bien sûr, il y a eu quelques hommes, la plupart divorcés, qui ne voulaient pas avoir d’enfants « alors que moi je rêvais de me marier, d’avoir plusieurs enfants et une grande maison. » Puis à 47 ans, Brigitte rencontre René, « l’amour de ma vie ». Il a trente ans de plus qu’elle, il est retraité et elle accepte de vivre avec lui. « René a été tout pour moi. J’ai vécu dix ans de pur bonheur. Nous faisions tout ensemble, “collé-serré“. Parfois, nous partions un mois dans le Lot et nous y restions un an. »

Mais René meurt en 2009. Elle se retrouve seule. Elle retombe dans la dépression… et la gêne. Car ni René, ni son père, ni personne ne lui ont laissé quoi que ce soit en héritage. « L’argent ne m’intéresse pas, dit-elle. Il en faut pour vivre, mais je fais avec ce que j’ai. » Peu avant de nous quitter, Brigitte nous remercie de l’avoir écoutée. « C’est lourd de porter un tel secret, toute seule. Je me dis parfois que je devrais l’écrire, que ça pourrait servir à quelqu’un. J’aimerais témoigner pour celles qui ont connu cela, pour qu’elles n’aient pas peur d’aller dire ce qu’elles ont subi. »

Brigitte se ravitaille aux Restos du cœur. Deux à trois fois par semaine, elle déjeune au Secours Catholique où elle retrouve ensuite Bruno et Marie-Thérèse, la créatrice des Fous d’art solidaire et sa joyeuse troupe. Pendant quelques heures, elle oublie la petite fille prisonnière de sa mémoire, endosse son rôle et passe de l’autre côté du miroir.

 

 
Brigitte ou La thérapie du théâtre
Reportage

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Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Élodie Perriot/Secours Catholique - Caritas France — ©Yann Castanier/hanslucas.com/Secours Catholique
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